La nouvelle où Francis apprend à la dure qu’on ne se moque pas d’une écrivaine sans en sortir meurtri

Francis entre dans la salle de fouille, guidé par un gardien à l’air antipathique. On lui enlève ses menottes et, bien qu’il se soit promis de ne pas le faire, il ne peut s’empêcher de frotter ses poignets douloureux. Devant lui, sur un petit banc, sont posés les habits qu’il portera pour les prochains jours – peut-être même semaines. Sa gorge se serre à la vue de l’uniforme. Il lui semble que ce n’est que maintenant, alors qu’il s’apprête à enfiler ce pantalon et cette chemise écarlate, qu’il réalise enfin l’ampleur de ce qu’il a fait. Même la lecture du verdict ne l’a pas frappé à ce point.

Une pression dans son dos, causée par le bâton télescopique de l’agent Rousseau, le fait finalement s’activer. Les mains tremblantes, il enlève sa chemise, puis son pantalon et ses chaussettes. Un coup d’œil au gardien par-dessus son épaule, puis il soupire et enlève également son caleçon. L’agent Rousseau enfile des gants, examine chacun de ses vêtements avant de les ranger dans un grand sac en plastique, qu’il scelle et met de côté. Il agite ensuite son doigt dans les airs d’un geste lui signalant de se retourner. Francis blêmit et le supplie du regard.

— Sérieux?

Nul besoin pour l’agent correctionnel de répondre, son air blasé et son sourcil levé le font pour lui : il n’a pas l’habitude de rigoler avec les fouilles anales. Francis se sent au bord des larmes, mais il se retourne tout de même et place ses paumes dans les cercles rouges tracés au mur. Lentement, il écarte enfin les jambes pour placer ses pieds dans ceux tracés au sol et serre les dents. Peut-être est-ce à cause de son appréhension, mais Francis a l’impression que l’agent Rousseau y va d’un doigt excessivement vigoureux, pour un homme aux traits si inexpressifs…

Le gardien finit par retirer son doigt, enlève ses gants de caoutchouc, puis lui indique la pile de vêtements pliés sur le banc. Il sort et le laisse seul. Francis, nu, humilié et frissonnant, s’en approche. Le grésillement assourdissant des néons au plafond semble destiné à amplifier son sentiment de solitude et d’insignifiance. Ou peut-être n’est-ce que sa propre conscience qui lui joue des tours. Il enfile d’abord les bas, le caleçon et le t-shirt noirs venant avec les habits écarlates. Puis, à contrecœur, il déplie la chemise et l’enfile. Ce qu’elle lui semble lourde! Les trous pour les boutons sont minuscules et Francis doit s’y reprendre plusieurs fois avant d’arriver à la boutonner. Quant au pantalon, on pourrait croire que l’élastique de la taille a été conçu exprès pour vous serrer les intestins. Ou bien on lui a délibérément refilé des vêtements trop petits…

À peine a-t-il fini de s’habiller que la porte s’ouvre derrière lui. On lui repasse les menottes et l’agent Rousseau l’invite à avancer dans le couloir d’une nouvelle pression de son bâton télescopique dans les reins. Le moment que Francis redoutait arrive enfin : ils quittent l’accueil et la section « publique » de la prison pour entrer dans la zone occupée par les prisonniers. Il scrute les couloirs et les salles d’un œil anxieux. Cela fait seulement deux ans que le code de couleurs a été institué en prison, mais Francis s’est renseigné et les connaît maintenant par cœur. Les plus fréquents sont les uniformes blancs – petits vols, vandalisme – majoritairement portés par des jeunes adultes. Presque aussi nombreux, viennent ceux portant l’uniforme beige, regroupant les vols qualifiés, des voies de fait simples et ceux coupables de consommation ou possession de drogues illégales. Il croise également une trentaine d’hommes en uniforme jaune, la couleur des revendeurs de drogue, de ceux coupables de voie de fait armé, d’homicide involontaire, de violence conjugale, de tentative de meurtre… ainsi que de ceux trouvés coupables de fraude fiscale ou gouvernementale. Pas d’orange ou de rouge ici : ces derniers sont réservés aux résidents du bloc à sécurité maximale… sa prochaine destination.

Lorsque les prisonniers qu’il croise le voient, leurs yeux se posent d’abord sur sa chemise, puis le dévisagent en fronçant les sourcils. Au début, il n’a droit qu’à des regards dégoutés mais bientôt, quelques uniformes jaunes se risquent à marmonner une insulte sur son passage. En moins de deux minutes, les murmures se changent en altercations, puis en cris. Un beige le gratifie d’un immonde crachat au visage. Menotté dans le dos, il est dans l’incapacité de l’essuyer et ne peut que le sentir couler, impuissant, le long de son front et jusqu’à son menton. Les gardiens ne font rien pour calmer les détenus et certains arborent même un sourire en coin. Une foule de prisonniers s’accumule derrière lui et le suit dans un cortège haineux tandis qu’il continue d’avancer. Il n’a aucune idée d’où il doit aller ou si c’est encore loin – seul le bâton de l’agent Rousseau le poussant à gauche ou à droite lui indique la route à prendre. Il le soupçonne d’ailleurs de l’exhiber délibérément dans les couloirs, telle une bête de foire dans un cirque.

Ils arrivent devant le bloc à sécurité maximale et la horde de détenus qui le suivent est finalement contrôlée et laissée derrière. L’agent Rousseau fait signe à la caméra et on lui fait traverser un long couloir et deux portes sécurisées avant de le pousser en avant dans une grande pièce d’un blanc immaculé. Les portes en acier inoxydable des cellules sont ouvertes et dix détenus en uniforme orange en sortent lentement, sans toutefois dépasser la ligne tracée devant chacune d’elles. Francis déglutit : orange, la couleur des violeurs, des pédophiles et des meurtriers… il trouve leur calme encore plus alarmant que le chaos des détenus précédents. Il cherche désespérément des yeux un autre uniforme rouge, sans succès. Ça augure mal pour lui, il sera le seul.

Il se retourne et jette un coup d’œil aux gardiens dans la salle de surveillance. Il y a cet avantage à avoir été mis au max : ici, tout le monde est surveillé en tout temps. Mais Francis ne se fait pas d’illusion. Les chemises rouges sont méprisées par tout le monde, y compris les gardiens. Il entre dans la cellule qu’on lui indique, s’y réfugie tel un animal traqué. L’agent Rousseau est déjà en train de s’en aller.

— Attendez! S’il vous plait!

Le gardien se retourne, l’air blasé.

— Vous avez des nouvelles de ma conjointe? De mon avocat? De mes amis? Combien de temps vais-je rester ici?

Rousseau lève les yeux au ciel, puis sourit.

— Vous êtes drôles, les chemises rouges. À tous les coups, vous croyez que vous n’êtes pas à votre place ici. Qu’on va vous tenir par la main et vous aider à traverser cette étape difficile, que votre famille va vous épauler…

Francis le dévisage, l’air ahuri. L’autre reste en dehors de sa cellule mais se penche en avant, comme pour lui faire une confidence.

— J’ai des petites nouvelles pour toi, mon p’tit. Ici, il n’y a plus personne pour te tenir la main. Ici, y’a personne qui va te dire comment ça va finir. 1) Les gardiens sont pas là pour t’aider, mais pour te surveiller. 2) T’as commis un crime, comme tout le monde ici, et t’es là pour aussi longtemps que les gens en haut prendront à fixer une date. Et non, t’auras pas de préavis quand viendra le temps d’en sortir. 3) Pour ce qui est de ta famille, on t’avisera quand elle sera là – si elle vient. De toute manière, c’est pas comme si tu risquais d’être bien occupé, non?

Il tourne les talons et s’en va, sans plus de cérémonie. Ses dernières paroles résonnent dans la tête de Francis : « Si elle vient »… Non, se dit-il, la gorge serrée. Elle viendra. Je suis sûr qu’elle viendra.

Francis se sent las, vidé. Il passe les heures qui suivent assis sur son petit lit de camp, collé au mur du fond de sa cellule. Il regarde les autres détenus faire des allers-retours silencieux devant sa porte grande ouverte, semblables à des lions affamés attendant l’ouverture de leur cage pour sauter dans le Colisée et éventrer des gladiateurs. Seuls les gardiens peuvent activer le mécanisme coulissant des lourdes portes encastrées dans les murs, si bien que Francis ne peut fermer sa porte lui-même. Il aimerait dormir, mais sa peur l’en empêche et il combat désespérément le sommeil, priant pour que le couvre-feu soit enfin annoncé et que ces maudites portes se referment.
Il dodeline de la tête, se réveille en sursaut chaque fois qu’il s’endort. Enfin, les lumières s’éteignent une à une, et un gardien annonce le coucher. Une minute plus tard, une sonnerie stridente se fait entendre et les portes se referment. Francis éclate en sanglots, soulagé. Une angoisse atroce le prend au ventre chaque fois qu’il songe à la journée de demain… mais il ne peut se permettre de penser à cela pour l’instant. Francis se donne enfin le droit de se coucher. Il se tourne sur le côté dans une position fœtale qu’il n’a pas adoptée depuis ses huit ans, puis s’endort.

***

La sonnerie stridente de l’ouverture des portes le réveille en sursaut. Désorienté, il a tout juste le temps de constater qu’il fait toujours noir avant qu’un coup fulgurant ne lui éclate la mâchoire. Sa tête va cogner contre le mur de blocs de béton et l’espace de cinq secondes, il est aveugle. Il relève la tête et porte une main à sa tempe droite, où une énorme bosse commence déjà à se former. Sa vue revient lentement, lui dévoilant un décor qui tourne et tourne… La pièce ralentit un peu son mouvement circulaire, l’acouphène aigu qui lui massacre les tympans diminue et il entend enfin des rires. Ses yeux s’habituent à la noirceur et il distingue quatre silhouettes près de son lit, plus une qui reste à l’écart, près de la porte – celle d’un gardien. Probablement Rousseau.

Francis ne tente même pas de se lever : de toute manière, les quatre détenus n’auraient eu aucun mal à l’en empêcher. Il décide donc de s’asseoir. Il ouvre la bouche pour parler, crache d’abord une giclée de sang dans laquelle il compte au moins trois dents, puis articule douloureusement :

— Qu’est-che que vous voulez?

Le plus grand des quatre se penche vers lui. Son sourire carnassier luit dans l’ombre tandis qu’il lui murmure à l’oreille :

— Rien que tu puisses nous donner, tout ce que nous pourrons te prendre…

Avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit, deux autres détenus s’emparent de ses bras et le tirent hors du lit. Les autres s’emparent vivement de ses jambes et lui arrachent son pantalon.

— Doucement, les gars, lance le gardien, près de la porte. Faites gaffe à ne pas abimer l’uniforme, c’était notre entente, compris?
L’un d’entre eux s’empare du pantalon au sol, le plie soigneusement puis le pose sur le bureau. Francis sait très bien ce qui l’attend et au point où il en est, il n’essaie même pas de se débattre ni de crier. Il se contente de verser des larmes silencieuses et de cracher du sang. Ils le déshabillent entièrement, puis le font se mettre à genoux.

— Ça y est, Baby, il est tout à toi.

Le dénommé Baby entre dans la cellule et Francis frémit. C’est l’homme le plus gros qu’il ait jamais rencontré. Il ne doit pas mesurer plus de cinq pieds, ce qui lui donne l’air d’être aussi large que haut. Il doit pratiquement se balancer d’un pied à l’autre pour avancer. La lumière du couloir permet à Francis de voir ses traits quelques secondes. Il a le crâne chauve et un visage rondouillard. Sa petite tête, ses lèvres délicates ainsi que ses bajoues proéminentes lui donnent des airs de poupon géant. Ses yeux sont d’un bleu glacial, où une lueur machiavélique scintille tandis qu’il jauge Francis du regard. Un bébé, oui, mais un bébé maléfique. Chucky, ou quelque chose dans ces eaux-là…

Baby prend d’abord le menton de Francis et le lui lève pour le forcer à le regarder dans les yeux. De son autre main, il lui caresse tendrement la joue, lui adressant un sourire révélant toutes ses dents. Il lui prend ensuite la tête à deux mains et colle ses petites lèvres humides sur les siennes. Francis contracte ses muscles labiaux du mieux qu’il peut tandis que l’autre lui enduit les lèvres et la barbe de bave, cherchant à y faire entrer sa langue frétillante. Francis réussit à subir le tout sans broncher, malgré les haut-le-cœur qui l’assaillent. Il le lâche enfin, puis fait signe aux autres tout en baissant son pantalon. Francis écarquille les yeux en apercevant le sexe surdimensionné de Baby, mais avant qu’il ne puisse protester, on le retourne brutalement. Les mauvais traitements réservés aux chemises rouges sont bien connus et il ne s’est jamais fait d’illusion à ce sujet. Il s’était préparé mentalement à ce que ça lui arrive. Il en était venu à la conclusion que la meilleure attitude à adopter était de fermer les yeux, penser à autre chose et rester tranquille. Que ça se terminerait sans doute plus vite ainsi… Mais toute la planification mentale du monde n’aurait pu le préparer à l’immense verge nervurée de Baby. Rapidement, presque malgré lui, il se met à crier et à se débattre pour échapper à ses agresseurs. Peu lui importe qu’il ne soit enfermé dans une aile de prison avec nulle part où aller. Il était tout simplement contre nature de rester immobile.

Il se tortille comme un fou. À un moment, un de ses bras se libère et il frappe dans tous les sens, empli d’espoir. Il réussit même à donner un coup de tête au détenu qui se penche pour rattraper son bras. Ce dernier réplique toutefois en lui balançant un bon coup de pied sur le crâne et il se retrouve sonné, la douleur à sa tempe droite ravivée. Ce moment d’hésitation suffit à Baby et bientôt, l’élancement de son crâne n’est rien de plus qu’un chatouillement en comparaison à ce que subit une autre partie de son anatomie. Francis laisse échapper un hurlement qui s’étire longuement, jusqu’à devenir un gémissement impuissant, alors qu’il s’évanouit.

***

— Tes prières ont été exaucées, chemise rouge…

Francis se réveille en sursaut, sous le coup de botte de l’agent Rousseau. Son estomac chavire au souvenir de la nuit précédente. Il est toujours étendu sur le dur sol de béton de sa cellule. Il essaie de se relever et réalise immédiatement que ses compagnons de bloc ne se sont pas contentés de laisser Baby le violer. Il a visiblement été roué de coups. L’ensemble de son corps est couvert d’ecchymoses et il constate avec horreur qu’il est également maculé de multiples fluides. Une odeur répugnante d’urine et de sang émane de tout son être et un goût ignoble emplit sa bouche.

Un deuxième coup de botte lui rappelle enfin qu’il n’est pas seul. Il se tourne vers l’agent, mouvement lui produisant un accès de douleur épouvantable dans les côtes. Il porte une main à celles-ci et se racle la gorge.

— Que voulez-vous dire? Ils ont enfin choisi une date?

Cette éventualité, qui l’aurait empli de terreur moins de vingt-quatre heures plus tôt, le soulage instantanément… jusqu’à ce qu’il aperçoive le sourire de Rousseau s’étirer.

— T’as de la visite, habille-toi.

Le cœur de Francis fait un bond. Elle est venue! Il se lève prestement.

— Je peux prendre une douche, au moins?

— L’heure de la douche est passée, t’avais qu’à pas dormir si longtemps. T’as cinq minutes.

— Je ne dormais pas j’étais assommé! proteste-t-il, hors de lui. Mais regardez-moi! C’est inhumain de me laisser voir ma conjointe dans cet état!

Rousseau éclate d’un rire gras, puis sort de la cellule. Ses grommellements n’échappent toutefois pas à Francis tandis qu’il s’éloigne :

— Inhumain… c’est ce que t’as fait qui est inhumain, salopard…

Francis ravale des larmes de colère et se rue sur le petit bureau. Il s’empare du rouleau de papier toilette sur le bord des toilettes et se nettoie du mieux qu’il peut. Il serre les dents et essaie de repousser les souvenirs de Baby en lui, tout en nettoyant son anus douloureux, poisseux de sang et de sperme. N’ayant rien d’autre à sa disposition, il trempe ses mouchoirs dans la cuvette de toilette et éponge aussi son visage douloureux. Malgré l’aspect rudimentaire de ce lavage, il se sent un peu mieux. Il n’a rien pour inspecter ses blessures, mais il peut très bien sentir que son œil est fermé par l’enflure et que ses lèvres font presque le double de leur taille normale. Il n’a pas vraiment le temps de s’en inquiéter puisque l’agent Rousseau réapparait dans l’embrasure de la porte.

— Tes cinq minutes sont écoulées, tu viens ou pas?

— Ça y est, je suis prêt…

Se rappelant qu’il est encore nu, Francis se résigne à renfiler l’ignoble uniforme rouge. Il s’avance enfin vers l’agent Rousseau, qui lui repasse les menottes. Au moment où il passe le cadre de porte de sa cellule, le cœur empli d’espoir à l’idée de revoir sa fiancée une dernière fois, un voile noir lui bouche la vue, puis il reçoit un coup derrière la tête et s’effondre.

***

Lorsqu’on lui retire la cagoule à l’odeur pestilentielle que l’agent Rousseau lui a mise sur la tête, Francis est happé par la lumière vive. Il plisse les yeux et grimace, agressé. Une pression douloureuse se fait sentir au sommet de son crâne. Il fait un geste pour porter la main derrière sa tête, mais son mouvement reste bloqué. Il s’efforce d’ouvrir les yeux et constate qu’il a les chevilles et les poignets attachés à une chaise en bois. Il essaie de se dégager et constate qu’il en est de même pour sa poitrine. Il lève lentement la tête et regarde autour de lui.
La pièce dans laquelle il se trouve est en béton, éclairée par un projecteur au plafond, braqué sur lui. Deux individus se tiennent à ses côtés, dans l’ombre, mais juste assez près pour qu’il puisse les percevoir dans son champ de vision, à chacun de ses côtés. Devant lui, une grande baie vitrée couvre presque la totalité du mur. De l’autre côté, non pas un petit cubicule où l’attend sa conjointe près d’un téléphone pour leur dernière conversation avant son exécution, mais plutôt une salle de spectacle immense, où des centaines et des centaines de personnes semblent attendre le début d’un film particulièrement divertissant.

Les sourires sont larges, malicieux, cruels. Certains au balcon sont équipés de jumelles. On patiente en mangeant du pop-corn et des friandises. Dans la zone V.I.P. – les deux premières rangées – on attend plutôt le début du spectacle un verre de vin à la main… à l’exception d’une personne. Le cœur de Francis fait un bond : sa victime. Cette dernière est au premier rang, au centre, juste devant lui. C’est un verre de champagne qu’elle a entre les doigts. Voyant qu’il l’a vue, elle le tend vers lui et sourit, comme portant un toast.

Francis comprend ce qui se passe et une vague d’angoisse le traverse.

Non, c’est impossible! C’est comme ça que ça va se passer? Devant tous ces gens?

On lui a menti. Francis sent des larmes de rage rouler sur ses joues. Il baisse la tête et serre les poings, vaincu. Une part de lui a la trouille – qui ne l’aurait pas devant l’inévitabilité de sa propre mort imminente? – mais une autre est soulagée. Mieux valait en finir tout de suite que de passer une autre journée à vivre l’enfer de la prison en tant que chemise rouge.

Des applaudissements font soudain rage et il relève la tête. Un grand homme en toge noire, coiffée d’une cagoule noire de bourreau a fait son entrée dans la pièce avec lui. Il se tourne d’abord vers la vitre, attend quelques secondes, puis fait signe au public de baisser le son. Les gens se calment. Du balcon, quelqu’un profite du silence pour s’époumoner :

— Y’a une place spéciale en enfer, pour les monstres de ton espèce!

Le bourreau se place devant Francis, mais un peu sur la droite, question de ne pas bloquer la vue au public.

— Détenu, vous avez été jugé coupable, par un jury composé de vos pairs, du crime odieux d’avoir délibérément et impunément divulgué à votre victime des informations importantes concernant un épisode d’une série télévisée qu’elle n’avait pas encore vu – et ce, en toute connaissance du fait que cette information lui était inédite – lui causant ainsi des préjudices moraux irréparables. Tel que le prévoit désormais la loi à cet égard, vous êtes maintenant condamné à mort. Étant donné la nature de votre crime, votre droit à une dernière déclaration vous a également été retiré. Nous procéderons donc directement à votre exécution, dont la nature aura été sélectionnée par votre victime.

Francis, les yeux écarquillés d’effroi, se tourne vers cette dernière. Qu’avait-elle bien pu choisir? L’injection létale? L’électrocution? Elle ne serait quand même pas allée jusqu’à exiger la pendaison?!

Elle ne dit rien, mais lui lève simplement son verre une dernière fois, avant de le vider d’un trait. Elle se penche ensuite pour récupérer un petit sac sous son siège. Un léger brouhaha se lève soudain dans la salle et il réalise que tout le monde l’imite. Puis, la baie vitrée se met lentement à monter, s’encastrant dans une fente au plafond dans un crissement métallique. Les gens dans la salle se lèvent. Certains affichent un air grave, comme sa victime, mais beaucoup, beaucoup trop d’entre eux ont le sourire aux lèvres. Sa victime plonge une main dans le sac et Francis réalise trop tard qu’il ne s’agit pas de maïs soufflé, mais plutôt… de cacahuètes.

— NON! Pas comme ça! s’écrit-il, se tortillant comme un forcené sur sa chaise. S’il vous plait! Je vous en supplie!

Sa victime, le regard sombre mais empreint de sérénité, lui lance la première poignée. Une dizaine de noix l’atteignent au visage. Déjà, il sent des picotements au niveau de son cou. La panique le prend. Et enfin, c’est le déluge. Des tas et des tas de cacahuètes sont projetés à travers la salle. Beaucoup d’entre elles manquent leur cible, mais il sait pertinemment qu’il ne lui en faut pas beaucoup. Ses yeux commencent à enfler.

— Arrêtez! Non!

Mais ils n’arrêtent pas. Une cacahuète atteint même sa bouche grande ouverte – tandis qu’il leur hurle d’arrêter – et sa langue se met elle aussi à gonfler. En moins de deux minutes, sa gorge se serre complètement.

Francis ne peut plus respirer. Son corps est secoué de spasmes, tentatives infructueuses d’aspirer de l’air, dans un réflexe qu’il ne contrôle même plus. Son cœur bat à tout rompre, difficilement, douloureusement. La tête lui tourne. Il agonise de longues minutes, plus longtemps qu’il ne l’aurait pensé, en réalité. Finalement, ses yeux exorbités se voilent de noir. Il sombre finalement et s’éteint, non sans entendre la clameur victorieuse de la foule et ses applaudissements.

4 réflexions sur “La nouvelle où Francis apprend à la dure qu’on ne se moque pas d’une écrivaine sans en sortir meurtri

  1. Avatar de Gamache Lawrence
    Gamache Lawrence dit :

    J’ai bien aimé. Même si ce n’est pas mon genre de récits, tu sais toujours me captiver et je me rends jusqu’à la fin pour en connaître le dénouement et là «surprise».

    Tu sais vraiment capter ton lecteur ou ta lectrice.

    Bonne journée

    Lawrence

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  2. Avatar de Pianchou
    Pianchou dit :

    Juste un mot : WOW ! Sans blague ton récit est bien construit autour d’une énigme bien choisie ! Lâche pas tu as une méchante belle plume et un style d’écriture vraiment intéressant! J’adore la fin !!!

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