Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 5

Léon

-1-

Léon tira en pleine cage thoracique et le zombie s’effondra. Un second accourait déjà vers lui et il visa la tête. Cette dernière se détacha du tronc et alla voler plus loin, laissant place à un geyser carmin. Il se tourna tout de suite vers la porte, où une dizaine d’autres morts-vivants arrivaient en courant. Pendant trois secondes, tout se figea. Puis, les monstres se ruèrent dans la pièce. Il faudra régler ça, songea Léon tout en continuant d’éliminer ses ennemis. Il avait presque terminé lorsque son portable vibra dans la poche de son jean. Il appuya sur pause et déposa sa manette.

— Allo?

— Allo! Tu as terminé les valises?

Léon regarda l’écran de télévision d’un air coupable. Il se leva et courut vers la chambre de la petite.

— Évidemment que j’ai fini, ça fait des heures.

Il attrapa le sac de voyage de Pénélope dans le garde-robe avec sa main libre et s’empressa d’y jeter les minuscules vêtements de sa fille.

— Bien. Tu n’as pas oublié de lui prendre Monsieur Licorne, hein?

Léon s’empara de l’affreuse peluche mauve et blanche sur le petit lit.

— C’est la première chose que j’ai empaquetée, tu sais bien!

— T’es le meilleur! Je sors tout juste de l’épicerie, j’ai tout ce qu’il faut pour nos deux semaines de réclusion… et probablement plus.

Léon éclata de rire, tout en se dirigeant vers leur chambre à coucher pour y récupérer leurs propres effets.

— Je ne suis pas inquiet. Te connaissant, même si la troisième guerre mondiale éclatait demain matin, on aurait suffisamment à manger pour survivre des mois… Sans compter que le garde-manger et le congélateur sont pleins.

— Hey! Rappelle-moi, déjà, qui de nous deux a voulu se faire construire un bunker souterrain pour le simple plaisir d’en avoir un?

— Je plaide coupable. Mais y passer nos vacances, c’était ton idée.

— On a tous les deux un petit côté ermite, il faut croire. Bon, je me mets en route. On se rejoint là-bas OK?

— Oui, je vous y attendrai.

— On sait tous les deux que tu n’as pas encore fait les valises, alors disons plutôt qu’on t’y attend, pas vrai? À tout à l’heure, mon chéri.

Léon raccrocha et s’empressa d’emplir leurs valises. S’il jeta pêle-mêle ses vêtements dans la sienne, il fit toutefois un effort pour plier ceux de Mireille. Il emplit également un sac à dos avec de l’équipement de survie, au cas où il déciderait d’aller passer une journée dans les bois pendant qu’ils seraient là-bas. Il traina le tout dans l’entrée et retourna ensuite au salon. Il reprit sa manette, consulta sa montre et considéra les zombies en mode pause sur l’écran un moment. Il était impatient de terminer le niveau et de voir s’il y avait d’autres bogues, mais cela devrait attendre son retour. Il ferma à regret la console de jeu et sortit.

Il lui sembla que ça faisait des semaines qu’il n’avait pas mis le nez dehors. Il avait passé la majeure partie des deux derniers mois enfermé dans un studio, à travailler avec son équipe sur la conception de son plus récent jeu vidéo: Le jugement dernier.  Ils en étaient désormais à l’étape consistant à traverser le programme d’un bout à l’autre afin de repérer les différents problèmes possibles dans la jouabilité. Son équipe s’occupait de tout ça dans les studios, mais il aimait bien le faire lui aussi, de son côté. Jusqu’ici, il était plutôt fier du résultat. Il n’espérait pas avoir autant de succès avec celui-là qu’avec le premier – c’était dur à imaginer –, mais il était confiant.

Il n’était encore qu’un jeune programmeur sans histoire, cinq ans plus tôt, lorsque lui était venue l’idée de son premier jeu : Viral. Un truc tout simple de survie dans un monde post-apocalyptique, adapté pour les téléphones intelligents. Il avait travaillé dessus tous les soirs, sans trop y croire, plus par plaisir personnel qu’avec l’idée d’en faire un succès. Mais ça avait été plus qu’un succès. Ça avait été… viral, justement. Du jour au lendemain, Léon était passé de jeune programmeur dans une entreprise, à concepteur de jeu vidéo. Il s’était bien sûr entouré d’une équipe de conseillers et d’avocats pour ne pas faire de connerie. Un an plus tard, un gros producteur lui avait offert quatre millions de dollars pour les droits exclusifs de son jeu. On était loin de Minecraft et des quelque deux milliards et demi que son créateur avait reçus de Microsoft, mais c’était tout de même un paquet de fric. Léon n’avait pas hésité. Aussi attaché pouvait-il être à sa création, cette somme d’argent lui avait permis de lancer son propre studio, de s’entourer de professionnels, de quitter son petit appartement pour s’acheter une maison et… de construire son bunker souterrain.

Fanatique de science-fiction et de survie, c’était une folie à 1,6 million de dollars dont il avait toujours rêvé. Il n’avait jamais vraiment cru qu’il en possèderait un un jour, jusqu’à ce qu’il reçoive cette offre. Sa femme, qu’il avait rencontrée lors d’un Comiccon, était aussi passionnée que lui, et avait approuvé le projet sans hésiter. Les travaux de construction étaient terminés depuis plus d’un mois, mais il avait été si occupé avec la conception de son nouveau jeu, qu’ils n’avaient pas encore eu le temps d’en profiter. Maintenant que Le jugement dernier était en postproduction, il pouvait enfin se permettre deux semaines de congé bien méritées. Il avait toutefois très hâte de rentrer au studio après ses vacances et de voir où en serait l’équipe.

Léon jeta les valises dans la voiture et se mit en route. À la radio, les animateurs interviewaient un homme qui prétendait que l’explosion entendue au Mont-Tremblant, tôt ce matin, avait été causée par le gouvernement dans le but de camoufler de mystérieuses expériences militaires. Il basait sa théorie sur le fait, entre autres, que l’armée bloquait l’accès au site. Comme quoi Mireille et lui n’étaient pas les seuls passionnés de science-fiction des Laurentides… L’animateur sauta ensuite sur les conditions routières et l’inexplicable bouchon de circulation au centre-ville de Sainte-Agathe. Probablement un accident dans le carrefour giratoire. Heureusement pour lui, il sortait de la ville et éviterait donc complètement cette zone. Il appuya sur la commande du Bluetooth et écouta plutôt un peu de Red Hot Chili Peppers.

Il ne mit pas longtemps à se rendre jusqu’au sentier, mais la marche en forêt jusqu’au bunker s’avéra beaucoup plus longue que prévu. Il avait beau être plutôt musclé, il n’avait pas vraiment réfléchi au fait qu’il devrait porter sur trois kilomètres deux grosses valises et un sac La Reine des neiges pleine de couches-culottes. Il songea qu’il devrait peut-être se procurer un véhicule tout-terrain pour la prochaine fois.

Léon ressentit un petit frisson d’excitation lui parcourir le dos tandis qu’il composait la combinaison sur le clavier près de la porte – ou peut-être était-ce simplement la sueur coulant dans son t-shirt. Il entra dans son bunker et ferma les yeux pour mieux savourer le lourd son métallique de la porte qui se refermait derrière lui. Lors de sa conception, on lui avait assuré qu’il était possible de créer une porte fortifiée tout à fait silencieuse. Il avait éclaté de rire et insisté pour qu’on lui fabrique la porte en acier blindé la plus bruyante possible. On vivait l’expérience bunker ou on ne la vivait pas du tout…

À son arrivée, Mireille avait laissé un mot sur le comptoir de cuisine indiquant qu’elle était partie marcher avec Pénélope en l’attendant. C’était il y avait moins de dix minutes. En comptant qu’elle faisait presque la moitié de sa taille et qu’elle portait une enfant de deux ans sur son dos, il n’aurait probablement aucun mal à la rattraper. Il déposa les valises dans leur chambre respective et prit sa hachette dans son sac de survie: les conifères avaient vraiment pris le dessus au cours de l’été et il profiterait de sa petite randonnée pour éclaircir un peu le sentier. Il attrapa ensuite une bouteille de vin dans le cellier, une miche de pain dans le garde-manger et une pointe de brie dans le frigo, qu’il fourra dans son sac avant de se mettre en route. Un coup d’œil à la serre hydroponique lui confirma que les tomates et les fraises n’étaient malheureusement pas prêtes. Il songea finalement à prendre un pot de purée pour Pénélope, mais se ravisa:Mireille avait probablement déjà pris avec elle tout ce qu’il fallait pour leur fille. Il remonta les marches, écouta une dernière fois le son de la porte du bunker, puis se mit en route.

-2-

Il trouva d’abord le policier. Ce dernier gisait dans une marre de son propre sang, troué d’une quantité impressionnante de balles. À première vue, on avait dû lui vider le chargeur de son propre Glock dans le corps avant qu’il ne finisse par tomber. Le trou béant derrière sa tête laissait supposer que ça s’était terminé avec le canon de son arme entre ses dents. Bien sûr, Léon ne comprit ça que plus tard. Sur le coup, il n’eut que le temps d’enregistrer vite fait cette information avant de se retrouver face à l’insoutenable.

Elle lui tournait le dos, penchée sur quelque chose au sol. Le porte-bébé trainait derrière elle, encore accroché à sa taille. Déchiqueté. Ensanglanté. Léon était un homme intelligent. Il sut immédiatement ce qui se passait, mais il se força tout de même à trouver une hypothèse alternative. Elle effectuait des manœuvres de réanimation, voilà. Ça, c’était une explication qui, bien qu’alarmante, restait dans le domaine des choses qu’il était capable d’encaisser. Il fit un pas vers elle.

Il avait cru que son cœur s’était accéléré au maximum de sa capacité lorsqu’il avait trouvé le policier, mais force lui fut de constater que c’était faux. , il devait fonctionner à plein régime. L’étape suivante était sans aucun doute la crise cardiaque. Et cette option lui semblait de plus en plus plausible au fur et à mesure qu’il mettait un pied devant l’autre, avançant lentement vers Mireille.

Il s’arrêta à moins d’un mètre d’elle. Elle n’avait toujours pas constaté sa présence. Léon, lui, pouvait maintenant entendre distinctement le son humide de sa mastication. C’est un cauchemar, se dit-il. Un de ces cauchemars horribles où tout semble réel mais n’a en fait aucun sens… Tiens, je vais essayer de parler et aucun son ne sortira…

— Mireille…

Ça n’avait été qu’un chuchotement, mais sa femme tourna instantanément la tête. Léon voulut aussitôt n’avoir jamais dit son nom. Il aurait préféré ne garder en mémoire d’elle que cette chevelure noire et bouclée lui tournant le dos. Peut-être alors, aurait-il pu se faire croire, plus tard, que ce n’était pas elle, en réalité. Qu’elle et Pénélope avaient pu s’en sortir et avaient été épargnées par cette apocalypse. Mais il avait fallu qu’il ouvre  sa grande gueule.

Mireille sauta sur lui sans attendre. C’était une toute petite femme, mais il dut avoir recours à toutes ses forces pour la maîtriser. Leur différence de taille ne semblait plus avoir  d’importance. Lui qui avait parfois peur de lui broyer les os en la serrant dans ses bras avait maintenant du mal à la garder hors de portée de son visage. Le haut de sa tête lui arrivait à la poitrine et elle s’évertuait pourtant à sautiller pour essayer de… le mordre. Il n’y avait pas d’autre explication. Il lui serra les bras contre le corps pour la garder immobile et scruta son regard noir, vide. C’était à n’y rien comprendre. Mais qu’est-ce qui se passe?

Ses yeux étaient voilés d’un noir opaque, au fond duquel ne brillait aucune lueur de vie. Elle s’égosillait, presque à s’en briser les mâchoires, les dents sorties comme un chien enragé et crachant du sang et des bouts de chair au passage. Léon sentit la panique le gagner. Il pleurait à chaude larme sans savoir quoi faire. Il se força à regarder derrière Mireille, au sol, où reposait un petit tas informe de chair, de sang et de flanelle jaune et blanc. Sans oublier les cheveux noirs et bouclés. Les mêmes que sa mère. Cette mère qui venait de la… de la…

Ses sanglots se transformèrent en hurlements incontrôlables. Il beugla au visage de Mireille et la secoua par les épaules, à moitié pour la sortir de son état, à moitié par colère contre elle. Pour ce qu’elle venait de faire. Comment avait-elle pu? Leur propre fille! Oh mon Dieu, comment tout ça peut-il être réel?

Bientôt, il dut se rendre à l’évidence : toutes ses forces le quittaient, tandis que Mireille, elle, ne faiblissait pas d’un poil. Il se sentait au bord de l’évanouissement, tandis que son visage à elle était plus près à chacun de ses sauts. Il arrivait à sentir son haleine putride, ferreuse. D’un mouvement brusque, il la fit pivoter sur elle-même. Il lui croisa les bras en avant, à la manière d’une camisole de force, et la plaqua contre sa poitrine. Léon ferma les yeux et, bien que Mireille se démenait comme une forcenée, il eut presque l’impression que tout était redevenu normal, qu’il l’enlaçait simplement. Il enfouit son visage au milieu de sa chevelure et inspira longuement. C’était à la fois tellement bon et tellement douloureux…

Il libéra sa main gauche – retenant sa femme contre lui avec toute la force de son bras droit – et la posa sur son front, comme pour prendre sa température. Ça ne lui sembla pas suffisant et il fit glisser ses doigts un peu plus loin, jusqu’à sa tempe droite. Léon n’avait jamais tué personne. Il fut donc le premier surpris de la facilité avec laquelle le cou de Mireille se brisa. Il lui semblait que son mouvement sans conviction n’avait pu obtenir ce résultat. Et pourtant… Il avait à peine eu le temps de sursauter en entendant le craquement, avant que Mireille ne s’effondre dans ses bras, inerte.

Tremblant de la tête aux pieds, il l’étendit par terre. À la voir ainsi, les paupières closes et le visage sans expression, il eut soudain un doute et regarda autour de lui. La seule explication logique était qu’il venait de tuer sa femme et sa fille au cours d’un épisode foudroyant d’hallucinations psychotiques. Toute cette histoire de monstre sanguinaire devait être une invention de son esprit. Il se pencha sur elle. Doucement, il souleva sa paupière droite…

Que du noir. Il recula si vivement qu’il en tomba sur le dos. Là, assis par terre, il contempla la scène irréelle qui se trouvait devant lui. À sa gauche, le policier au visage défoncé. Devant lui, le corps sans vie de Mireille, ou de ce qui avait été elle. Elle était pratiquement intacte… sauf pour une morsure évidente au niveau de sa main droite. Léon eut une vision de sa femme, repoussant le policier à bout de bras pour protéger sa fille. Elle réussit à le désarmer, mais il est plus fort qu’elle. Elle colle son arme dans sa bouche, mais soudain, il fait un mouvement brusque et s’enfonce le canon dans le gosier pour atteindre la main tenant l’arme, y arrive au même moment où Mireille tire…

La suite des événements reposait plus loin, au sol : les restes de son enfant, que sa femme venait de dévorer. Léon n’avait pas la force de se lever, alors il rampa jusqu’à elle. Il replia du mieux qu’il put les lambeaux de couvertures sanguinolents autour du petit corps déchiqueté et le serra contre lui. Cette petite chose toute chaude et douce qui avait fait sa sieste blottie contre sa poitrine, ce matin même, tandis qu’il testait son jeu. Sa Pénélope, qui lui crachait immanquablement sa purée de pomme à la figure, mais qui, allez savoir pourquoi, se délectait de chaque cuillérée de brocoli écrasé. L’une des premières pensées à lui avoir traversé l’esprit lorsqu’il l’avait prise dans ses bras pour la première fois avait été qu’il l’aimait déjà tellement qu’il en mourrait sûrement s’il lui arrivait quelque chose. À l’époque, il avait évidemment craint une maladie infantile, pas une attaque de folie de sa propre mère…

Il y eut comme un craquement sourd dans la tête de Léon et tous les sons environnants disparurent. Il reposa Pénélope au sol, se leva et fit demi-tour. Comme un automate, il se mit à avancer en ligne droite et retourna au bunker. Une partie de lui espérait que tout ça n’était encore qu’une hallucination. En arrivant, il les trouverait toutes les deux au salon. Oui, à peine aurait-il mis les pieds dans le vestibule qu’il entendrait cette insupportable reine des neiges s’égosiller : Libérée! Délivréééée! Il irait se coucher quelques minutes et tout ça ne deviendrait plus qu’un mauvais rêve.

Il n’eut rien à foutre, cette fois, du lourd grondement de la porte blindée. Il descendit les marches et se retrouva au salon. Nulle trace de cette emmerdeuse d’Elsa. D’accord. Il n’était pas encore tout à fait réveillé. Sourcils froncés, il se dirigea vers la chambre à coucher principale. Il déposa son sac à dos par terre d’un geste machinal et s’étendit sur le lit. À la seconde où il ferma les yeux toutefois, l’image claire et nette de Mireille s’imposa à lui, comme une gifle. Spécialement ses yeux noirs et son menton couvert de sang… Il se releva d’un bond, paniqué. Elles étaient mortes. C’était vrai. Mortes

Il eut tout juste le temps de courir à la salle de bain avant que son corps ne rejette à grands flots acides les événements de l’heure précédente. Il vomit jusqu’à ce que son diaphragme lui fasse mal, puis il vomit encore. Lorsqu’il n’y eut plus rien à sortir et que ses muscles épuisés ne voulurent plus le soutenir davantage, il s’effondra au sol. De longues minutes s’écoulèrent pendant lesquels il resta là, le visage collé au béton poreux, à sangloter et à délirer jusqu’à ce qu’enfin il finisse par perdre connaissance.

-3-

Lorsqu’il s’éveilla – quelques minutes ou quelques heures plus tard, il n’en avait aucune idée – il baignait dans une flaque de son propre sang. Son nez – sans aucun doute la source de l’écoulement – était douloureux et sa joue droite engourdie. Il se leva péniblement et fit couler de l’eau. Le reflet que lui renvoya le miroir était celui d’un étranger. Il s’aspergea le visage à plusieurs reprises, puis s’épongea doucement à l’aide de la serviette à main. Il nettoya rapidement le sang au sol avant de se diriger vers le salon.

La douleur était encore vive, insupportable, mais péter les plombs semblait avoir ramené un peu de rationnel dans son esprit, comme un gros abcès qu’il faut crever. Il n’arrivait toujours pas à comprendre ce qui s’était passé. Le cœur battant, il ouvrit la télévision et syntonisa RDI. Il fut surpris en voyant l’horloge en bas de l’écran : il n’était pas tombé dans les vapes plus d’une demi-heure. L’animateur, blanc comme un linge, lui décrivit comment le bouchon de circulation au centre-ville de Sainte-Agathe s’était transformé, en moins d’une heure, en crise nationale. On parlait de folie, de cannibalisme, de contagion instantanée… Léon ferma la télé. La réalité commençait peu à peu à transpercer le voile du choc qui venait de le frapper: c’était la fin du monde.

 D’une certaine manière, cela ne le surprenait pas. La stupidité humaine avait fini de le surprendre depuis longtemps. Aurait-il pu imaginer, en faisant construire ce bunker, qu’il lui servirait réellement un jour? Peut-être. Mais dans tous les univers alternatifs où il avait envisagé cette possibilité, sa femme et sa fille étaient à ses côtés…

Le sol recommença à tourner, tandis qu’il s’entendit gémir comme un bambin contrarié, sans qu’il puisse y faire quoi que ce soit. Il se laissa tomber dans le sofa et fixa l’écran de télé sans la voir. Qu’allait-il faire, maintenant? Plus rien n’avait de sens. La vie n’avait plus de sens, encore moins ce bunker hyper sécurisé. Il n’avait pas pu protéger sa propre famille! Il était pitoyable!

Il irait se tuer dans les bois.

Sans plus réfléchir, Léon se rua vers la chambre et agrippa son sac à dos. Il ne possédait pas d’arme à feu, mais une longueur de bonne corde se trouvait bel et bien au fond du sac. Cela ferait l’affaire. Avant de sortir, il attrapa un bloc de papier près du frigo et y écrivit un message à l’endroit de quiconque tomberait sur leur demeure. S’il ne trouvait pas la force d’y vivre, il n’y avait toutefois aucune raison d’en priver les autres. Il réussirait peut-être, indirectement, à sauver des gens…

Il ne sut pas trop pourquoi il plaça le disque compact dans le lecteur, mais cela lui parut la bonne chose à faire. Peut-être pour que la personne qui trouverait cet endroit se sente moins seule. Lorsqu’il eut scotché le message au téléviseur, il sortit enfin de son bunker maudit et en ferma la lourde porte de métal. Il prit soin d’inscrire le code de déverrouillage au gros feutre noir au dos d’une plaque de bois sur laquelle il avait eu l’intention de nommer son bunker. De grosses gouttes de pluie s’étaient mises à tomber, mais il n’y porta aucune attention, se contentant de sortir la corde jaune et rugueuse de son sac avant de se mettre en route.

Il marcha tout droit. Sans avoir consciemment choisi la direction, il se retrouva inévitablement vers le lieu du crime. Une pluie diluvienne tombait désormais. Derrière les arbres, le soleil avait depuis longtemps fini sa course, colorant le peu d’éclaircie qui restait dans le ciel d’un bleu vert sombre. Une belle lune ronde s’était levée, émergeant de temps à autre de derrière un nuage. Au sol, le spectacle était moins réjouissant. De longues trainées d’eau mêlée de sang formaient des rigoles dans la terre battue du sentier, lesquelles disparaissaient au milieu des fougères et autres plantes de la forêt. Une odeur à la fois écœurante et sucrée s’élevait déjà des lieux.

Un éclair frappa le ciel et c’est à ce moment qu’il le vit, se repaissant des restes de son enfant. La bête releva la tête et montra les dents. Leurs yeux – jaunes pour l’un, gris pour l’autre – se croisèrent pour ce qui sembla être une éternité à Léon. Puis, le loup attaqua.

Il fut happé par cette masse énorme et projeté dans les sous-bois. Pendant un moment, il ne sut plus où il se trouvait. Tout n’était que boue, branches, feuilles mortes et poils gris. Lorsqu’ils s’immobilisèrent enfin, Léon eut tout juste le temps de lever le bras qui tenait la corde pour se protéger le visage avant que l’animal n’élance sa gueule immense vers lui. Plutôt que de lui ouvrir la gorge, ses crocs se plantèrent dans la chair de son avant-bras. Tétanisé, Léon essaya de se dégager, ce qui n’eut pour effet que d’agrandir les plaies béantes que les dents du loup venaient de creuser. C’était la pire douleur qu’il ait jamais vécue.

Et c’est à ce moment, alors qu’il était sur le point de finir dévoré par un loup et qu’il souffrait à en perdre la tête, que Léon réalisa qu’il voulait vivre. Il pouvait tout aussi bien laisser l’animal le tuer : cela serait sans doute plus rapide et moins douloureux que ce qu’il vivait présentement. Il n’aurait qu’à fermer les yeux, à se laisser aller, et il rejoindrait Mireille et Pénélope. N’était-ce pas pour ça qu’il était revenu ici? Et pourtant, son corps luttait, presque malgré lui.

Un autre éclair zébra le ciel et Léon entrevit les pupilles féroces, déterminées du loup. Il constata avec surprise qu’il ressentait plus d’admiration que de crainte à son égard. Il ne faisait que ce qu’il devait faire pour survivre et se nourrir, après tout. C’était une créature magnifique, que la nature avait dotée d’une paire de mâchoires impressionnantes et de sens surdéveloppés. Elle n’avait rien – absolument rien – à envier à l’être humain. Il n’avait aucune chance… et pourtant. L’adrénaline qui lui circulait dans les veines et faisait tambouriner son cœur laissait croire qu’une partie de lui voulait tout de même tenter sa chance.

Un souvenir insignifiant lui revint soudain en mémoire. C’était il y avait quelques années, lors d’un barbecue avec des amis. Martin, un collègue, était venu avec son chien : un superbe husky roux et blanc nommé Banjo. Ce dernier était d’une docilité parfaite, sauf pour ce qui était de donner la balle. Son jeu préféré consistait à la garder entre ses mâchoires d’acier tandis que vous vous escrimiez à essayer de l’en sortir. Léon avait essayé tant bien que mal de l’y forcer, se croyant plus malin que lui. Sans succès. Puis, Martin s’était avancé, avait placé sa main ouverte devant la gueule du chien, puis s’était emparé d’une de ses pattes avant. Tout doucement, sans forcer. La balle était instantanément tombée dans la paume de Martin. Abasourdi, Léon lui avait demandé ce qui venait de se passer. Assurément, ça devait être une sorte de tour. Son ami lui avait alors expliqué qu’il s’agissait là d’un réflexe instinctif des chiens. C’était un vieux truc qu’il avait appris dans un cours de survie en forêt. Théoriquement, avait-il dit, cela pouvait servir si on était attaqué par un loup. Lorsqu’on lui retenait la patte, l’animal relâchait instinctivement les mâchoires et essayait de retirer sa patte de votre étreinte.

Si Léon avait bel et bien conservé cette information au fond de sa mémoire, jamais il n’aurait cru avoir l’occasion de vérifier cette théorie par lui-même… En face d’un loup bien réel, qui plus est. Il y avait une méchante différence entre un chien husky domestiqué et un loup sauvage de cent-cinquante livres, mais Léon était assez désespéré pour tenter le coup. Sans prendre la peine de compter jusqu’à trois, il lâcha la grosse poignée de poils qu’il tirait vers l’arrière pour empêcher le loup d’avancer davantage et agrippa d’un coup sec sa patte droite. À sa plus grande surprise, l’animal sursauta et desserra les dents. Sans perdre une seconde, Léon retira son bras, asséna un grand coup de genou dans la poitrine du loup et roula sur le côté. L’animal revint immédiatement à la charge mais cette fois, il était prêt.

Dès qu’il fut sur lui, Léon étira la corde et l’enserra autour du cou du loup. Ce dernier se démenait comme un démon pour l’atteindre malgré cela, et il dut faire appel à toute sa force pour l’empêcher de lui dévorer le visage. Si ses muscles venaient à lâcher, c’en était fait de lui. À la lueur de la lune, maintenant bien levée, il pouvait voir le sang jaillir de sa blessure sous l’effort. Il lui dégoulinait le long des bras, se mêlant à la pluie qui les trempait tous deux. Il croisa la corde derrière la tête du loup et tira, tira… Le loup se mit à paniquer, tortillant son énorme tête de gauche à droite pour se déprendre. Léon, les dents serrées, tint bon. Même lorsque l’animal lui asséna un grand coup de patte, lui ouvrant la moitié du visage à vif, il ne lâcha pas. Il avait beau sentir le sang couler dans son œil gauche, l’aveugler, il ne réagit pas.

Et ce fut fini.

Léon attendit longtemps, même après que le fauve ne fit plus aucun mouvement, avant de tout lâcher. Haletant, il tomba à genoux devant l’animal et ferma les yeux. Le tonnerre grondait autour de lui, la cime des arbres pliait sous la force du vent. Les cieux se déversaient sur sa tête, dégoulinant dans sa chevelure et sa barbe rousse. Reprenant son souffle, il leva enfin son visage vers le ciel. Il rouvrit ses yeux gris pâle, prit une grande inspiration… et hurla à la lune.

-4-

L’Homme-Loup s’éveille en sursaut et ouvre les yeux. Près de lui, Guibole dort encore. Ses ronflements réguliers forment une buée dans le froid du point du jour. Fidèle à son tour de garde, l’Amazone est assise face à lui, de l’autre côté du feu – guère plus que des braises en réalité, mais la jeune femme insiste pour ne pas créer de flammes plus grandes qu’il n’est nécessaire. Elle le regarde d’une manière étrange, un peu inquiète. Il déplie ses membres ankylosés et se lève, faisant craquer son dos en grimaçant.

— Ça va? lui demande-t-elle lorsqu’il s’avance.

Il ne répond pas immédiatement et s’approche plutôt de la casserole de café trônant au milieu des braises. Il s’en verse un peu dans un verre en styromousse craquelé et en prend une gorgée avant de répondre :

— Je déduis par ta question que mon sommeil a été agité?

— « Agité » n’est pas le terme que j’emploierais…, répond-elle, faisant mine de réfléchir. « Convulsion », ou « exorcisme » seraient plus appropriés, je crois…

Il sourit et elle fait de même. Elle lui propose un sachet de biscuits soda pour déjeuner, qu’il refuse d’un hochement de tête.

— Je crois qu’il reste un bout du lapin d’avant-hier dans un des sacs, dit-elle en haussant les épaules. On peut le dégeler dans la casserole après avoir fini le café, si tu veux. Ce qui est bien avec cette température, c’est qu’on n’a pas besoin de s’inquiéter de la conservation de nos aliments. Tout notre environnement est un congélateur naturel!

L’Homme-Loup retrousse les babines dans un sourire exempt d’humour et continue de siroter son café. L’Amazone se lève, réajuste sa tuque sur son crâne presque nu et va pousser Guibole du bout du pied. Ce dernier fronce les sourcils et s’éveille lentement. Sans rouspéter, il se lève en bâillant et va lui aussi se servir du café, répétant les gestes habituels composant leur triste routine depuis plusieurs jours. L’Homme-Loup les observe en silence et constate une fois de plus combien ses compagnons ont perdu du poids au cours des deux dernières semaines. Il en va probablement de même pour moi, songe-t-il, maussade.

Les provisions contenues dans leurs sacs à dos en quittant la Forteresse de Maman et Papa n’ont pas fait long feu. Ils avaient été assemblés à la hâte et leur avaient fourni à peine de quoi tenir une semaine. Ils devaient désormais chasser pour se nourrir, mais bien qu’ils soient tous plutôt doués désormais – même Guibole concevait des pièges à lièvres aussi bons que les siens – cela prenait tellement de temps à installer un feu et cuire leurs prises qu’ils ne se le permettaient pas tous les jours.

La veille, ils avaient aperçu une petite ville – probablement Val-Morin pour ce qu’il en avait vu de loin –, mais n’avaient pas osé s’approcher. Les rues étaient infestées de monstres. Ils avançaient lentement dans la neige, mais semblaient tout de même ne pas souffrir du froid, contrairement à eux. Ce n’était toutefois pas la raison pour laquelle ils avaient décidé d’un commun accord de ne pas s’en approcher : la principale étant qu’ils craignaient que les attaquants de la Forteresse ne soient encore à leurs trousses. Ils n’étaient surement pas dupes  et s’ils les avaient vus se sauver, ils douteraient qu’ils tenteraient de se cacher ici.

Alors ils avaient rebroussé chemin et pris une autre direction. Ils erraient dans les bois, sans trop savoir ce qu’ils cherchaient vraiment. L’Amazone et Guibole le suivaient sans poser de question, lui faisant confiance coûte que coûte. C’était comme si sa décision de fuir la Forteresse les avait convaincus qu’il était la meilleure personne pour les aider à survivre. Il était clair, maintenant, qu’il était devenu une sorte de chef pour leur groupe.

C’était un poids qu’il n’était pas certain de pouvoir porter. Les cauchemars qui ressurgissaient à propos de sa famille en disaient long. Son passé le rattrapait et l’impression qu’il aurait la vie des autres sur la conscience s’il venait à leur arriver quelque chose grandissait de jour en jour. Chaque air maussade de Guibole au-dessus de son café tiède, chaque frisson maladroitement camouflé de l’Amazone lui pesait sur les épaules. Le pire était sans aucun doute ce satané sentiment de trahison. Il connaissait l’endroit parfait. Il pouvait les mettre au chaud, à l’abri. Dès la nuit où la Forteresse avait explosé, il aurait pu les mener au bunker. Bon Dieu, qui essayait-il de leurrer? Il aurait pu y conduire Guibole dès le premier jour! Mais il avait tout fait pour éviter d’y penser. Il s’était menti à lui-même, se trouvant des excuses, du genre « C’est beaucoup trop loin » ou encore « Avec la jambe de Guibole, ce sera inaccessible à pied ». Il avait même essayé de se convaincre qu’il était incapable d’en retrouver la direction, bien que ce fut totalement faux. En réalité, il savait pertinemment qu’ils n’y avaient même pas deux jours de marche jusqu’au bunker, à partir de l’endroit où ils se trouvaient présentement…

— Hey, l’Amazone, maugrée Guibole tandis que l’Homme-Loup les observe. Il ne restait pas un peu de lapin dans ton sac? Je dois avaler autre chose que des biscuits secs. Je crois qu’il y a un étron qui est en train de prendre racine dans mon gros intestin…

— Charmant, dit-elle, en lui lançant tout de même le bout de lièvre enveloppé dans un morceau de vêtement. Hey, l’Homme-Loup, je crois qu’il va falloir s’installer un jour ou deux, question de chasser un peu et de faire des réserves. Guibole a raison, on ne sera bientôt plus capable d’avancer si on ne se nourrit pas un peu mieux. Et on sera encore moins capable de se défendre si on croise des problèmes…

— Non, s’entend-il répondre.

Ses deux compagnons se tournent vers lui, l’air surpris. L’Homme-Loup lui-même est choqué de s’entendre, comme si son corps avait décidé sans le consulter qu’il était temps de parler.

— L’Homme-Loup? demande prudemment l’Amazone. Quelque chose ne va pas?

— Reposez-vous autant que vous pouvez. Nous levons le camp à midi et marcherons jusqu’à la nuit.

Sur ce, il fait demi-tour et se couche sur sa couverture, leur tournant le dos. Peu de temps après, il entend Guibole faire de même. L’Amazone, quant à elle, s’approche de lui. Pendant un moment elle reste tout près, comme si elle hésitait à dire quelque chose. Puis, elle change d’avis et il entend bientôt la fermeture éclair de son sac de couchage. Oui, songe-t-il, je suis bel et bien devenu leur chef.

-5-

 

— Je ne sais pas où tu nous emmènes, mais ça serait bien qu’on y arrive bientôt, gémit Guibole. J’ai le bout des orteils si gelés que je ne les sens plus!

— Ça, c’est une bonne nouvelle! réplique l’Amazone. Comme ça tu vas pouvoir arrêter de te plaindre qu’ils te font mal, non?

— Nous y sommes presque, répond l’Homme-Loup.

Il avait voulu éviter de retomber sur l’endroit où Pénélope et Mireille étaient mortes, si bien qu’il avait pris un détour les rallongeant d’une demi-journée. Il ne leur avait pas donné de précision sur l’endroit où il les guidait: il avait bien l’intention de leur dire toute la vérité, mais pas maintenant. Pas avant que tout le monde ait mangé et dormi convenablement. Lui-même avait besoin de reprendre ses esprits avant de pouvoir aborder ce sujet. L’Amazone et Guibole devaient le sentir, car ils le suivaient sans demander d’explication.

Moins de cinq minutes après l’intervention de Guibole, l’Homme-Loup aperçoit enfin le dôme que formait le toit du bunker sous la neige. Il prend une grande inspiration et s’avance vers l’entrée. Il est sur le point de leur annoncer qu’ils y sont enfin lorsqu’il remarque des traces dans la neige. Le cœur battant, il leur fait signe de ne pas faire de bruit. Ils contournent le dôme de neige… Pas de doute, la porte a été dégagée. Et depuis peu : des traces aussi fraîches signifiaient qu’on était entré dans le bunker aujourd’hui même.

— Un bunker souterrain!? s’écrie Guibole en voyant la porte. Comment tu as découvert ce….

L’Amazone lui assène une claque derrière la tête, puis met un doigt devant ses lèvres en lui désignant les traces au sol. Guibole écarquille les yeux, plaque une main sur sa bouche et lève l’autre en signe d’excuses. L’Homme-Loup prend un moment de réflexion. Leur dernière expérience avec des survivants n’avait pas été très positive, mais rien ne leur permettait d’affirmer que ça serait le cas ici. D’autant plus qu’il n’y avait qu’une paire de pieds, laissant croire qu’il n’y avait qu’une seule personne… Ou encore qu’ils étaient plusieurs et que l’une d’entre elles était sortie et revenue dernièrement…

— De toute façon, chuchote l’Amazone près de son oreille, on est complètement gelés… On n’a plus trop le choix maintenant.

Elle avait raison. L’Homme-Loup lui fait un signe de tête affirmatif et saisit sa hachette dans l’une des poches intérieures de sa peau de loup, qu’il porte par-dessus son parka noir. L’Amazone attrape le .9mm que Maman lui a laissé et Guibole son long couteau de chasse. Puis, l’Homme-Loup compose la combinaison.

À peine ont-ils pénétré dans le vestibule que les souvenirs affluent. L’Homme-Loup secoue la tête pour les chasser et se concentre sur ses amis : il leur doit d’être complètement présent.

— Qu’est-ce qu… La Reine des neiges? murmure Guibole.

Ils tendent l’oreille. Le cœur de l’Homme-Loup se met à accélérer. C’est bien cette putain d’Elsa… Il se précipite en bas des marches, suivi de près par ses amis… et s’arrête net.

— Libéréééé! Délivrééé!

Un homme dans la fin trentaine se tient debout au milieu du salon, une bouteille de vin à la main. Il est devant la télé, où la blondinette est effectivement en train de s’égosiller sa chanson thème. L’homme maigrichon leur tourne le dos et chante à tue-tête, c’est-à-dire aussi fort que la télé. Il s’interrompt au milieu du couplet pour prendre une longue gorgée de vin. Il la cale ensuite sous son bras pour prendre une bouchée du saucisson qu’il tient dans son autre main. L’un d’entre eux semble soudain entrer dans son champ de vision, car l’homme tourne vivement la tête et réalise leur présence. Son expression devient celle de la terreur pure, tandis qu’il s’étouffe et recrache sa bouchée.

L’homme dépose sa bouteille sur la table du salon, l’air méfiant, et fixe l’Homme-Loup du regard, le détaillant des pieds à la tête. Il scrute ensuite l’Amazone qui a baissé son arme, mais la garde toutefois au poing. Puis, il tombe sur Guibole. Soudain, il plisse les yeux et avance la tête, comme pour mieux voir. Il approche même une main de son visage dans un geste pour réajuster des lunettes, puis la repose en réalisant qu’il n’en porte pas. C’est alors que les deux fentes de ses yeux deviennent aussi grandes que des soucoupes. Son expression passe de la peur à la rage.

— Ttt…toi!

L’Homme-Loup et l’Amazone se tournent vers Guibole. Ce dernier est blanc comme un linge, visiblement au bord de l’évanouissement.

— Tu connais cet…

L’Homme-Loup n’a pas le temps de terminer sa phrase que l’inconnu fonce sur Guibole et lui assène un grand coup de poing au visage. Les deux hommes roulent à terre, se frappant des pieds et des poings sous le regard ahuri de l’Homme-Loup et de l’Amazone.

2 réflexions sur “Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 5

Répondre à SophieC Annuler la réponse.