« Dans un trou vivait un Hobbit », a un jour écrit un grand écrivain. Ou du moins un écrivain très connu. De toute manière, mon histoire ne vise pas à débattre de ce qui définit un « grand » ou un « pas si grand » auteur. « Ce n’était pas un trou déplaisant, sale et humide, rempli de bouts de vers et d’une atmosphère suintante », a donc un jour continué Tolkien. Quel est le lien avec moi? Eh bien, la description du trou dans lequel ce Hobbit ne vivait pas est l’exacte réplique de celui dans lequel je repose depuis maintenant six heures. Je commence d’ailleurs à envisager la possibilité de m’y installer pour de bon, comme l’une de ces créatures aux cheveux bouclés et aux pieds velus. Après tout, je possède au moins l’une de ces deux caractéristiques. Je vous laisse le soin de deviner laquelle…
La manière dont je me suis retrouvée dans ce trou relève de la pire des banalités. Dans une énième tentative pour quitter mon mode de vie sédentaire et faire surgir la personne active et bien dans sa peau que l’on a supposément tous en nous, j’ai accroché mon jack russell au bout d’une laisse et l’ai traîné avec moi jusqu’au Parc National du Mont-Tremblant. « Les pistes de randonnée sont extraordinaires », m’avait-on dit. « Des paysages dignes de Fondcombe » m’avait même assuré un ami « Tolkenien ». C’était un après-midi d’octobre ensoleillé et les arbres de la forêt où Globule et moi nous sommes engouffrés semblaient embrasés. L’air sentait bon les feuilles séchées, mêlées à cette espèce de fraîcheur préhivernale qu’aucun vaporisateur Febreze n’arrivera jamais à reproduire. L’espace d’un moment, je me suis même arrêtée pour admirer la cime des feuillus au-dessus de moi et les rayons du soleil qui perçaient à travers leurs branches.
Il faut dire que si la vue en valait le détour, marcher la tête en l’air a ses inconvénients. Dans ma rêverie, je me suis peu à peu éloignée du sentier que l’on avait emprunté. Si bien que lorsque mon pied a heurté une racine rebelle, je me suis retrouvée non pas étendue tout bonnement par terre, mais bien à jouer les pierres qui roulent le long d’une pente qui avait – à mon humble avis – l’escarpement d’une falaise. J’eus le bon sens de lâcher la laisse de Globule, qui s’est alors contenté de courir derrière moi en jappant (aucun animal n’a été maltraité ou blessé durant l’écriture de cette histoire).
Lorsque mon corps a fini par stopper ses rotations, ce ne fut que pour se retrouver en suspension dans les airs, au-dessus d’une fente juste assez large pour qu’il puisse finalement s’y glisser. Après m’être fracassé le crâne d’un côté, puis de l’autre, j’ai fini par atteindre un fond de roche bien lisse tapissé de feuilles spongieuses, quelques douze pieds plus bas. Trou, donc, froid et mouillé, dans lequel je suis toujours assise, les vêtements crottés de terre et du sang encore frais couvrant le côté droit de ma tête.
Après m’être d’abord assurée de ne plus être étourdie, je me suis levée et, comme toute personne douée d’un minimum d’intelligence, j’ai essayé d’escalader l’un des murs de la crevasse. Sans succès. Les parois étaient aussi lisses que les pommettes d’une quinquagénaire fraichement botoxée. Après quelques infructueux essais, j’ai fini par passer au plan B : m’époumoner. Je suis passée à travers tout le champ lexical de « À l’aide », puis j’ai répété au besoin. Il commençait déjà à faire un peu noir à ce moment-là, et une réalité atroce m’a frappée: éventuellement, il ferait totalement noir. C’est là que je suis passé au plan C. Tentant d’interpeller la fibre héroïque que tout bon jack russell devrait posséder, je lui ai gentiment, puis un peu plus fermement, ordonné d’aller chercher de l’aide. Le pauvre Globule est pourtant resté là à agiter la queue en poussant des grognements indignés. Puis, après environ deux heures de garde-à-vous sur le bord de la crevasse – alors que je m’étais rassise et était finalement passée au plan D : pleurer – il est parti en chasse d’un écureuil en jappant, et je n’ai plus entendu parler de lui depuis. Tous ces films sur les jacks russells sont décidément bourrés de mensonges.
Je vous entends déjà vous indigner de mon sort : franchement! Qui, de nos jours, n’a pas de téléphone intelligent sur lui lorsqu’il part se balader? Moi, il faut croire. Au risque de vous décevoir, non, cette histoire n’est pas celle d’une pauvre fille qui est tombée dans une crevasse et a composé le 911, pour ensuite jouer à Clash of Clans jusqu’à ce que les secours arrivent.
– Oh, mon Dieu, ça fait longtemps que vous êtes là?!
Je lève la tête et perçois l’ombre d’une tête bien posée sur ses deux épaules. Il fait trop noir pour que je distingue des traits, mais ça m’a tout l’air d’un être humain – un homme selon sa voix. Je cligne des yeux pour m’assurer que ce n’est pas une hallucination. Est-ce que les mirages sont l’exclusivité des déserts?
– Madame, êtes-vous consciente?
Je le suis assez pour éclater de rire. C’est quand même une question bizarre à poser. Comme quand on demande à quelqu’un couché près de nous s’il dort.
– Si vous êtes réel, oui, je le suis.
– Je pense que j’ai votre chien avec moi! Il se baladait tout seul avec sa laisse trainant derrière lui. Quand je l’ai attrapée, il m’a guidé jusqu’ici! Je n’en reviens pas encore!
– Venant d’un chien qui fait régulièrement ses besoins sur le tapis du salon, c’est assez remarquable, en effet.
– Écoutez, je n’ai pas de téléphone avec moi (tiens, un autre…). Mais on n’est pas loin de la sortie du parc, je vais me rendre à l’accueil avec votre chien et signaler votre position.
– Merci, c’est gentil d’être passé. Vous reviendrez, j’suis pas sorteuse…
Seule à nouveau. J’essaie de ne pas penser aux innombrables araignées qui parcourent les murs de ma prison, et très probablement mon corps. Je réalise soudain que je n’ai jamais vraiment eu peur de ne pas m’en sortir. J’ai eu peur du noir, des insectes et de me pisser dessus, mais j’ai toujours cru qu’on allait finir par me trouver. Je n’ai même pas eu le temps de refaire le point sur ma vie. Je ne me suis pas fait la promesse solennelle de profiter de chaque minute au maximum ou de dire à tous ceux qui m’entourent que je les aime plus souvent. D’ailleurs je ne connais personne qui sera vraiment bouleversé par ce qui m’est arrivé. On va probablement simplement rire de moi. Je ne suis pas tombée en essayant de sauver un bébé, ni même un chaton. Et puis, Globule va récolter tous les honneurs. Je serai la tête de Turc au prochain souper de Noël. Au moins, ça fera changement des blagues à propos de mon célibat. Ma vie est pitoyable. Misère, j’espère que ce randonneur va se péter la gueule et qu’on ne me retrouvera pas avant quelques jours.
– Madame, ça va toujours bien?
– Malheureusement, oui…
On allume une lampe-torche dans ma direction et je grimace. J’entends des frottements de tissus et des glissements de fermetures éclair. J’entends aussi qu’on chuchote :
– Je pense qu’elle s’est cogné la tête, ses réponses sont un peu incohérentes…
Ça y est. En plus d’être une empotée, je passe pour une folle. Une masse sombre coiffée d’une lampe frontale descend lentement le long d’une corde. En arrivant à ma hauteur, elle ajuste sa lampe pour éviter de m’aveugler et je constate qu’il s’agit d’une masse de type « jeune homme plutôt mignon ».
– Tu sais, si t’avais envie de faire de la spéléologie, il y a des endroits prévus pour ça…
– Merci, mais je pense que le sport, c’est fini pour moi. Je vais commencer par apprendre à marcher.
Mon sauveteur rit, puis m’examine les pupilles, les jambes et la tête. Je suis soudainement très reconnaissante envers ma vessie de ne pas avoir lâché. Il m’attache ensuite à lui et nous remontons parmi les humains. Je dénombre huit personnes – dont un ambulancier et deux policiers – à qui j’ai fait perdre leur temps à cause d’une racine dans le sol et de mon incapacité à rester debout. L’homme qui m’a récupéré porte lui-même l’uniforme des gardes-parc.
– Ça va aller? me demande ce dernier, alors que les ambulanciers me tendent une couverture.
– Ça devrait. Je pense que mon orgueil est le plus endommagé de mes membres. Ce n’est pas la plus glorieuse des histoires que je vais pouvoir raconter…
– Bien, ça dépend de la manière dont tu vas la raconter. Si tu acceptes de prendre un café avec moi par exemple, ça pourrait rendre ton histoire moins banale…
Je scrute son visage pour voir s’il est sérieux. J’ai beaucoup de mal à croire qu’il puisse s’intéresser au Hobbit couvert de feuilles mortes, au nez probablement ruisselant de morve et aux joues striées de larmes séchées, que je suis. Comme s’il lisait dans mes pensées, le séduisant inconnu détache une feuille d’érable vaseuse de ma tête et la jette par terre en riant.
– Mais tu veux peut-être prendre une douche avant, s’esclaffe-t-il gentiment.
Les ambulanciers me font signe qu’ils veulent m’examiner et mon sauveteur inscrit son numéro sur un bout de carte géographique qu’il me flanque dans la main sans plus de cérémonie. Il me pousse ensuite vers l’ambulance et s’en va. C’est vrai que mon histoire ne me montre pas sous mon plus beau jour. Par contre, elle fera un malheur au souper de Noël quand on me demandera comment j’ai rencontré mon amoureux.
Comme j’aime bien les choses qui finissent bien, j’ai suivi ce récit avec attention et espoir pour la malheureuse. Je serai une fidèle lectrice et espère que je serai informée dès que possible.
Félicitations
Lawrence
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