Traitement-choc

Son pouls est bien trop rapide. Ses mains, froides mais trempées de sueur, tremblent. Une chaleur intense lui monte à la tête, puis redescend jusqu’à ses pieds dans un cycle fou qui lui donne le vertige.

 —    Joël…

Ses poumons lui semblent soudain trop petits. Son estomac prend trop de place. Ses intestins brûlent.

Oh non, ça y est. Je vais être malade…

—    Joël! Regardez-moi, s’il vous plaît.

Joël lève la tête vers la dame assise dans le fauteuil en face de lui.  Son calepin de notes sur les genoux, Mylène Jodoin lui adresse un sourire compatissant. Il plante ses yeux noisette dans ceux de sa psychiatre et s’essaie lui aussi à l’exercice d’un petit sourire. Dre Jodoin replace une mèche de ses longs cheveux argentés derrière une oreille et penche la tête sur le côté.

—    On en a déjà parlé, Joël : si vous avez une crise de panique dans mon bureau, je veux que vous m’avertissiez, pour qu’on l’affronte ensemble. Vous êtes ici pour partager ce que vous ressentez, vous vous souvenez? Maintenant, prenez une grande inspiration. Oui, comme ça. Gardez-la trois secondes…deux…un… expirez. Voiiiilà. Ça va mieux?

Le sourire de Joël devient plus confiant. Le bourdonnement dans ses oreilles diminue. Il prend le verre d’eau qu’elle lui tend et en tète une petite gorgée. Le liquide glacé descend dans son œsophage, entraînant avec lui l’impression de lourdeur.

—    Oui, ça va mieux.

—    Bien! Vous devenez doué pour désamorcer les crises! Dites-moi, quelle partie de mon discours vous a fait réagir ainsi?

—    Aucune. Ce n’est pas ce que vous avez dit…

—    Voyons, Joël… Je viens de vous apprendre que je partais en vacances pour un mois, c’est tout à fait normal que cela vous bouscule. Je m’y attendais un peu, pour être honn…

—    Non, ce n’est pas ça, la coupe Joël, agacé.

—    Qu’est-ce que c’est, alors?

—    De… derrière vous. Su… sur le mur. Une… une araignée. Énorme.

Elle le fixe quelques secondes, un sourcil levé. Puis, elle se tortille sur son siège pour regarder derrière elle, constate la véracité des faits et ramène son attention vers lui.

—    Donc, vous ne m’écoutiez pas?

Joël ferme les yeux et reprend une longue inspiration, qu’il expire longuement. Puis, ses yeux se rouvrent d’un coup et il reçoit l’information comme une gifle.

—    Vous partez en vacances?!

Dre Jodoin sourit, puis se lève. Joël serre les mâchoires en grimaçant tandis qu’elle attrape un mouchoir sur son bureau et écrabouille l’araignée, qui disparait dans un « scrounch » écœurant. Elle jette le tout à la poubelle et revient s’asseoir.

—    Oui, Joël. Je pars en Australie pour un mois. Je veux qu’on planifie ensemble comment vous envisagez les semaines à venir.

La gorge de Joël se serre. Il se sent au bord des larmes.

—    D’ici mon retour, continue-t-elle, je veux que vous mettiez en pratique les techniques de relaxation et de méditation dont on a déjà parlé. Elles vous aideront à désamorcer les périodes de crises que vous pourriez traverser durant… Joël, regardez-moi.

Il s’exécute et prend une nouvelle gorgée d’eau. Mylène Jodoin le couve de son regard presque maternel, dans lequel Joël ne peut s’empêcher de déceler une pointe de condescendance.

—    Vous venez ici toutes les semaines et parler vous fait visiblement un bien immense. Mais je ne note pas de véritable progrès. On contrôle, tout au plus, votre état pour qu’il n’empire pas. Je crois que le temps de l’introspection est terminé. On a fait le tour des raisons qui causent votre anxiété, de vos blocages, de votre enfance… Vous avez pris conscience de tous vos comportements sécurisants, de tout ce qui peut déclencher une crise… Il est maintenant temps d’entreprendre des actions. Et vous le savez.

La gorgée d’eau passe difficilement. Peut-être n’est-il pas au bord des larmes, mais plutôt sur le point de s’étouffer?

Ça y est, c’est le choc anaphylactique…

—    Joël…

—    Je ne sais pas si je suis prêt, croasse-t-il.

—  Oui, vous l’êtes. C’est normal d’avoir peur, mais affronter vos symptômes est une étape cruciale de votre guérison. On commencera doucement. Vous verrez, chaque petite victoire vous redonnera confiance en vous. Bientôt, vous serez libéré… Joël.

Il lève ses yeux pleins de larmes vers elle. Dre Jodoin prend une grande inspiration, levant une main à auteur de son sternum pour l’inviter à faire pareil. Joël s’exécute.

—   Au cours des prochaines semaines, j’aimerais que vous fassiez la liste des choses dont vous avez peur. Notez tout, même vos craintes les plus insignifiantes. Classez-les par ordre d’importance. D’ici mon retour, j’aimerais que vous en affrontiez au moins une.

—   Af… affronter?

—   La plus petite qui soit. Je veux que vous vous mettiez délibérément en présence d’un de vos déclencheurs et que vous affrontiez les symptômes d’anxiété et de panique qui en découleront. Plutôt que d’essayer de les éviter, j’aimerais que vous fassiez l’inverse : vous concentrer sur eux, mais de façon rationnelle. Je vous invite ensuite à écrire l’événement dans un journal, ainsi que les symptômes ressentis. Si vous pouvez le faire accompagné d’un membre de votre famille ou d’un ami, cela peut aider, mais il serait plus profitable que vous le fassiez seul.

Elle savait très bien qu’il n’avait personne, de toute façon. Il ne parlait plus à sa famille depuis des lustres et ses différents tocs et manies tenaient à l’écart tout être susceptible de vouloir faire de lui son ami…

—   Vous verrez, continue-t-elle, en nommant, en mettant des mots sur vos symptômes, vous les verrez rapidement pour ce qu’ils sont – des symptômes de paniques créés par votre anxiété – plutôt que pour ce que vous craigniez qu’il soit. Vous vous désensibiliserez peu à peu et quand vous aurez passé à travers une crise, vous réaliserez qu’elle n’était pas dangereuse. Que vous l’avez surpassée, comme vous venez de le faire dans mon bureau, aujourd’hui même.

Joël fronce les sourcils et réalise qu’elle dit vrai. Il respire déjà plus librement, son estomac est stable et il n’a plus de bouffées de chaleur. Elle griffonne quelque chose sur son calepin et lui tend une feuille, qu’il accepte d’une main tremblante.

—    Voici le numéro de Jérôme Lebeau, un de mes collègues. Il pourra vous voir en cas d’urgence durant mon absence.

Elle baisse alors légèrement la tête et lui lance alors un regard sérieux.

—    J’insiste sur l’expression « en cas d’urgence », Joël. Vous vous souvenez qu’on a parlé de l’abus de comportements sécurisants, n’est-ce pas? Je ne veux pas que ce numéro en devienne un.

Joël acquiesce en baissant la tête. Dre Jodoin brise alors sa plus fidèle règle de relation client et lui saisit doucement l’épaule.

—    N’allez pas au-delà de vos capacités, mais ne vous sous-estimez pas, non plus.

Elle se cale dans son fauteuil, prend une pause et confronte son regard.

—    J’ai confiance en vous. Je suis persuadée que ces vacances nous seront bénéfiques à tous les deux. J’ai déjà hâte à notre prochaine séance pour entendre tous vos progrès. ­Sortir un peu de votre zone de confort vous fera le plus grand bien!

Elle se lève et lui tend la main. Joël, abasourdi, comprend que la séance est terminée. Il l’imite et avance une main molle, qu’elle secoue avec conviction. Elle pose ensuite une main dans son dos et le pousse vers la porte.

—    On se revoit le 16 juin, même heure. Au revoir, Joël!

Joël lui accorde un dernier sourire dépourvu de bonne humeur et passe la porte du bureau. Il tend son chèque de cent dollars à la réceptionniste d’un geste machinal et s’en va, encore sous le choc. Quelque part au fond de sa tête, il lui semble entendre le son de l’araignée écrasée contre le mur, encore et encore, au rythme de ses pas. Scrounch… Scrounch… Scrounch…

***

Joël dépose sur son bureau la feuille lignée qu’il vient de remplir et se rend à la cuisine. Il s’empare d’une bouteille de rouge dans le cellier et s’en verse une coupe. L’alcool fait depuis longtemps partie des nombreux aliments qu’il ne digère plus, mais ce soir, pourtant, il s’autorise un verre de vin. Il en a grand besoin. Il le porte à ses lèvres et, après un peu d’hésitation, avale une longue gorgée. L’amertume du breuvage, à laquelle il n’est plus habitué, le fait grimacer. Il en avale une autre et retourne à sa liste.

Il parcourt son écriture méticuleuse et laisse échapper un grognement dégoûté. Quel être pitoyable il fait! Deux colonnes pleines de peurs et de phobies. Deux! Et il est persuadé d’être passé à côté de certaines d’entre elles. Sans compter celles qui se ressemblent trop et qu’il a regroupées en une seule – la peur du sang et des aiguilles, par exemple. Il a également inclus certains insectes rampants dans « araignées » et n’a même pas osé inscrire les papillons tellement il en a honte – bien que Dre Jodoin lui ait assuré que la lépidophobie était beaucoup plus répandue qu’on pouvait le croire.

Joël maudit intérieurement sa psychologue et prend une nouvelle gorgée, déjà moins amère. Il a la sensation d’avoir touché le fond. Il ne lui reste plus qu’à faire ce qu’elle attend de lui. Après tout, ça ne pourrait pas être pire…

***

C’est dans un état second que Joël s’apprête à quitter le travail, le lendemain soir. Il se sent si faible en pensant à ce qu’il est sur le point de faire qu’il craint fortement de s’évanouir, juste-là, en plein centre du métro Berri-UQAM. Mais il s’est fait la promesse de ne pas rentrer chez lui tant qu’il n’aurait pas affronté sa première peur. Il fait un pas en avant.

Il suit les panneaux orange, direction Montmorency. S’il se rend d’ordinaire au travail en voiture, il avait pris arrangement, ce matin, pour covoiturer avec un collègue. Le soir venu, il avait aussi attendu que ce dernier soit déjà parti avant de le faire lui-même, pour ne pas être tenté de lui demander de le raccompagner chez lui. Conformément à son plan, il était maintenant forcé de prendre le métro… Ou de s’acheter une nouvelle voiture, alternative qu’il trouvait plutôt tentante, maintenant qu’il était là.

Joël attend la navette qui le ramènera chez lui et ressent déjà de nombreux symptômes inconfortables. Comme Dre Jodoin le lui a conseillé, il ferme les yeux et se concentre sur ces sensations de nausée, d’étourdissement et de picotement dans les doigts.

C’est dans ta tête, se répète-t-il intérieurement. Ce n’est pas une crise cardiaque, c’est une crise d’anxiété. Ça passera tout seul, dès que tu te calmeras. Iiiiiiiinspiiiiiiiire…

Le son du véhicule qui approche et le souffle nauséabond et tiède l’accompagnant lui font rouvrir les yeux. Dès que les portes coulissantes s’écartent devant lui, Joël entre, sans se soucier de la règle non écrite voulant qu’on laisse d’abord passer les usagers qui en sortent.  Il se retrouve debout au milieu de l’allée, suant à grosses gouttes. À sa droite, une vieille femme affublée d’un affreux bonnet de laine scrute le vide devant elle en affichant une moue blasée. Il se tourne ensuite vers la gauche et tombe nez à nez avec un homme grassouillet et barbu, qui le fixe droit dans les yeux en souriant de toutes ses dents. Surpris, Joël fuit immédiatement son regard… mais ne peut s’empêcher d’y retourner quelques secondes plus tard. Toujours le même sourire. Joël baisse les yeux et réalise que l’homme a une main enfoncée dans le pantalon et se gratte furieusement le pubis. Au comble du dégoût, il n’a toutefois pas le temps d’abandonner sa mission que les haut-parleurs relâchent leurs trois notes caractéristiques et que les portes du wagon se ferment. C’est le moment, pense-t-il.

Car l’homme bizarroïde a fait dévier son attention de la véritable raison de sa présence ici. Joël se retourne pour faire face au poteau métallique servant d’appui aux usagers du métro. Le véhicule se met alors en marche dans un petit soubresaut qui ne lui laisse pas le temps de penser aux millions de microbes, de fluides et de bactéries recouvrant l’acier inoxydable. Comme au ralenti, il attrape le pilier et ferme les yeux en serrant les dents, le cœur au bord des lèvres. Dans un certain amusement paniqué, il songe qu’il va peut-être pouvoir biffer deux éléments de sa liste en arrivant chez lui : sa peur des microbes et celle de vomir en public.

Il déglutit bruyamment, se force à inspirer et expirer, puis ouvre les yeux. Ceux-ci s’agrandissent d’horreur en réalisant que la main de l’énergumène – celle précédemment insérée dans son pantalon – est maintenant à hauteur de son visage, elle aussi agrippée au poteau en acier. Leurs deux poings se touchent presque! Les yeux exorbités de Joël se tournent lentement vers le propriétaire de la main, qui affiche toujours son sourire dément et son regard intense. Monte ensuite à ses narines une peu subtile odeur d’urine et de saleté qui lui fait instinctivement lâcher le pilier central pour se couvrir le nez et la bouche. Il réalise trop tard qu’il vient de porter à son visage la main qui tenait le poteau métallique deux secondes plus tôt. Des points noirs se mettent à danser devant ses yeux. Une secousse le déstabilise et il se retrouve bientôt adossé à la porte du fond. Le barbu se tourne vers lui et s’avance…

—    Station Sherbrooke, annoncent les haut-parleurs.

La navette s’immobilise et Joël, tétanisé, voit l’homme au sourire faire de même. Sans le quitter des yeux, ce dernier profite de l’ouverture des portes pour finalement sortir du wagon, à reculons. Il ne lâche son contact visuel avec lui que lorsqu’il disparait de son champ de vision, quand les portes se referment et que le véhicule se remet en marche.

—    Prochaine station, Mont-Royal.

***

Les jambes molles et les mains tremblantes, Joël s’installe enfin derrière le volant de sa voiture, dans le stationnement du métro Montmorency. Les sueurs froides sont presque terminées et ses nausées sont de plus en plus espacées. Il prend une nouvelle gorgée d’eau gazéifiée et place maladroitement la bouteille dans le porte-gobelet.

Il n’arrive pas à croire qu’il ait réussi. Il avait toujours l’impression de sentir physiquement le fourmillement des bactéries des autres sur ses mains – comme une sorte de gants qu’il porterait – mais il maintenait son intention d’attendre d’être de retour chez lui avant de les laver. L’abus de gel antibactérien ayant déjà fait l’objet des discussions qu’il avait eues avec Dre Jodoin concernant les comportements sécurisants, il s’interdisait en effet cette option.  Et pour tout dire, cette confrontation de ses instincts lui faisait un bien étrange. C’était comme s’il envoyait un message à cette partie de lui, anxieuse, qui le contrôlait et gérait sa vie depuis des années : je suis de retour.

***

—    Viens ici, espèce de grosse dégueulasse!

Joël s’empare d’un verre près de l’évier et se jette sur le comptoir. Il le renverse d’un geste sec et fixe sa prisonnière. Sous le dôme, l’araignée agite frénétiquement ses huit longues pattes pour trouver une issue. Il se penche pour se mettre à sa hauteur, à la fois dégoûté et fasciné. Rien qu’approcher son doigt de la paroi lui donne des frissons. Comment une chose aussi petite et insignifiante – pas plus grosse qu’un raisin sec, en réalité – pouvait-elle suffire à faire s’accélérer son cœur de la sorte?

Deux semaines s’étaient écoulées depuis sa première sortie dans le métro, cette journée fatidique où il avait décidé d’affronter ses peurs. Depuis, il avait fait face à sa peur du sang, du noir, des foules, des clowns (pour laquelle il avait dû s’inviter à la fête de l’enfant d’un collègue) et des oiseaux.

Comme Dre Jodoin le lui avait promis, affronter les facteurs anxiogènes de sa vie s’était avéré plus facile au fur et à mesure qu’il obtenait des petites victoires. C’était même devenu pour lui un automatisme dans lequel il trouvait désormais un certain assouvissement. Il éprouvait un tel sentiment de contrôle lorsqu’il réussissait à accomplir une chose dont sa conscience avait profondément horreur!

Les effets positifs de ces exercices sur son mode de vie étaient devenus plus flagrants que les négatifs. Oui, ses actions s’accompagnaient de nausées, d’évanouissement et d’une bonne dose de honte, mais ce n’était rien comparé à la sensation de victoire qu’il éprouvait par la suite. Il en était venu à trouver cela enivrant.

Il se laissait pousser la barbe, style qu’il avait toujours voulu arborer, mais jamais assumé. Il prenait désormais le métro tous les jours et profitait de ces trente minutes pour discuter avec Marie, la vieille dame au bonnet – qui s’avérait finalement être plus sympathique que son visage ne le laissait présager – et pour lire, ce qu’il ne pouvait se permettre en utilisant sa voiture. Oui, Dre Jodoin ne lui avait pas menti : il avait bel et bien la sensation de revivre. Et il avait l’intention de continuer comme ça.

Joël donne trois petits coups du bout de l’ongle sur le verre renfermant sa captive et soupire. Qu’est-ce qui lui faisait peur, au juste? Ce n’était pas d’être mordu, ou piqué… Non. La meilleure explication, bien que le sentiment fut plutôt abstrait, était qu’il avait l’impression que si elle lui grimpait dessus, l’araignée finirait par remonter jusqu’à son visage et entrer dans sa bouche, ou son nez. Enfin, quelque chose comme ça.

Joël glisse donc une feuille de papier sous le verre emprisonnant l’araignée, le retourne à l’endroit et, d’un geste rapide, en verse le contenu entre ses lèvres. La surprise lui fait instantanément lâcher le verre, qui se casse au sol. Il réprime son envie de recracher et ferme les yeux. Les pattes de l’immonde bestiole lui chatouillent la langue et il doit recourir à toutes ses forces pour ne pas vomir. Paniqué, il se demande encore ce qu’il va bien pouvoir faire lorsque sa langue est prise d’un réflexe incontrôlé… et se colle d’elle-même au palais.

Les yeux de Joël s’ouvrent d’un coup sec et s’agrandissent de stupeur. Il reste figé au milieu de sa cuisine, submergé par la sensation de l’abdomen de l’araignée qui éclate contre sa langue et des pattes qui continuent à s’agiter. Plusieurs secondes s’écoulent.

Recrache! Recrache ça tout de suite!, lui crie une petite voix dans sa tête.

La voix de logique… ou de la peur? Était-ce vraiment une réussite, si au final, après tout ça, il se laissait guider par la peur? Celle-là même qui l’avait réduit à une vie si misérable?

Les pattes de la bestiole ont cessé de bouger. Le cœur battant, Joël ordonne à son corps de susciter un réflexe qui contrevient à toute logique : celui d’avaler. Il est aussitôt pris d’un haut-le-cœur et court se mettre au-dessus du lavabo, suppliant le contenu de son estomac de rester en place. Au bout d’un moment, tout semble enfin indiquer que c’est le cas. Il fait couler de l’eau froide et s’en asperge le visage. Il prend ensuite un nouveau verre dans l’armoire et en boit quelques gorgées.

Qu’est-ce que vous dites de ça, Dre. Jodoin?, songe-t-il, avant de se mettre à rire.

***

—    Allo, Jérôme? Comment tu vas?

—    Mylène!? Ça va super bien, et toi? Comment se passe ton voyage?

—    C’est vraiment fabuleux!

—    Ça doit! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur de ton appel?

—    Je me demandais si tu avais des questions, ou besoin de conseils à propos de Joël Gaudreault. Je sais qu’il peut parfois être… lourd.

—    Joël Gaudreault…?

Le doigt enduit d’onguent analgésique de Mylène Jodoin s’arrête juste au-dessus de la piqure de moustique qu’elle était sur le point d’enduire. Elle fronce les sourcils, baisse sa jambe étendue sur le sofa et place son téléphone plus près de son oreille, soudain inquiète.

—    Quoi? Joël ne t’a pas encore téléphoné?

—    Ah! Le client dont tu m’as parlé, c’est ça? Celui qui risquait de m’appeler dix fois par semaine!

Elle retient un soupir de soulagement et sourit.

—     Oui, lui!

—    Non, aucune nouvelle!

Pause au bout du fil.

—    C’est pas bon, ça.

—    Attends, tu ne trouves pas que tu exagères un peu? Ça fait seulement trois semaines, il a encore le temps de se mettre à paniquer!

—    Non, il aurait dû t’appeler dès la première semaine.

Et si je l’avais mal jugé? Et s’il n’était pas prêt pour une si longue séparation, finalement?

—    Mylène, Mylène… Essaie de profiter de tes vacances, un peu! Tu m’as dit toi-même qu’il n’avait aucune pulsion suicidaire. Si ça se trouve, tu l’as effectivement mal jugé et il se porte à merveille!

—    J’ai un mauvais pressentiment.

—    Tu sais ce que je pense des mauvais pressentiments! Allez, on a déjà parlé de ta tendance à trouver des excuses pour tromper la solitude en te jetant dans ton travail. C’est la raison pour laquelle nous avions décidé que tu devais entreprendre ce voyage, tu te rappelles?

—    T’as raison… Merci, Jérôme. Ça m’a fait du bien de te parler.

—    Ce n’est rien, Mylène. Profite de ton voyage, veux-tu? Après tout, à part une  grosse panique, qu’est-ce qui pourrait bien lui arriver de si dramatique?

***

Joël fixe le trou noir, évaluant ses options. La chose à faire est évidente… mais doit-il vraiment aller jusque-là?

Est-ce la peur qui t’en empêche?, lui chuchote sa conscience. Alors, tu as ta réponse.

Il enfonce donc sa main dans le trou du broyeur à déchets et de l’autre, actionne le commutateur. Il y a comme un moment de flottement, où le temps semble se figer. Puis, elle arrive : la douleur. Non pas lentement, en s’accroissant peu à peu jusqu’à atteindre un apogée. Non. L’apogée survient d’un coup et efface de sa mémoire toutes les souffrances physiques qu’il a pu ressentir dans sa vie. C’est un parfait mélange de douleur vive et de brûlure insupportable, les deux sensations copulant sauvagement le long de sa main, jusqu’à son épaule.

Joël désactive le broyeur en hurlant. Son réflexe immédiat – celui de tirer vivement pour retirer ses doigts de la cavité – empire les choses : sa main se coince et les lames s’enfoncent plus profondément dans sa chair. À bout de souffle, il continue de s’époumoner tout en essayant une nouvelle approche. Il ferme les yeux et se mord la langue jusqu’au sang, tout en essayant délicatement de bouger les doigts pour les déprendre d’entre les lames du broyeur. Il sent ces dernières entamer de nouveaux endroits, mais cela porte fruit et il extirpe enfin sa main de l’orifice. Il la lève devant ses yeux, horrifié.

En trente ans de vie, Joël n’avait jamais subi de coupure plus sérieuse que celle d’une feuille de papier sur un doigt, ou d’un petit point sur le menton en se rasant. Il avait toujours effectué les tâches de la vie lui imposant de manipuler des lames avec la plus grande prudence, mais surtout, la plus grande crainte. Ce matin, donc, lorsqu’il s’était surpris à utiliser une fourchette pour ramasser un trognon de pomme au fond de l’évier, plutôt que ses doigts, il avait tout de suite su ce qu’il devait faire.

Sa première réaction, en voyant l’amas informe de chair qu’est devenue sa main, est le soulagement. L’intensité de la douleur lui avait fait craindre le pire, mais son broyeur ne devait pas être des plus efficaces, car il a encore tous ses doigts. Son majeur et son index ont été raccourcis jusqu’en dessous de l’ongle, mais sans plus. Puis, vient la réalisation qu’il peut justement discerner ses os à plusieurs endroits. De profondes entailles recouvrent chacun de ses doigts. Les ongles sont tous manquants et pour ce qui est de la chair, de grands bouts sont également absents. Le tout baigne dans un déversement de sang déconcertant, qui lui dégouline le long du bras. Une énorme tache s’agrandit sur le devant de sa chemise et une flaque des plus respectables prend forme sur le plancher. Joël court au lavabo et commence à verser de l’eau sur sa main.

Il aurait aussi bien pu la plonger dans l’acide. La douleur aigüe et la vue du sang qui s’écoule à grand flot ont finalement raison de lui. Surpris de ne pas s’être évanoui plus tôt, Joël enroule sa main ravagée dans un linge à vaisselle et sort de la maison en titubant, son champ de vision diminué par un voile noir.

Désorienté, il tente pendant plus d’une minute d’ouvrir la portière de sa voiture avant de réaliser qu’il essaie en vain d’utiliser sa main invalide. Le linge à vaisselle, jadis de couleur crème à rayures grises, a pris une teinte bourgogne. Tout autour de la poignée de sa voiture, des taches rouge sombre dégoulinent sur l’asphalte et sur ses chaussettes. Joël a tout juste le temps de se dire qu’il devrait rentrer mettre des chaussures avant de sombrer.

***

Joël entrouvre les yeux. La lumière aveuglante les lui fait aussitôt refermer. Les effluves de produits nettoyants industriels, d’alcool à friction et de médicaments lui indiquent où il se trouve. L’hôpital, cet endroit  immonde où il évite autant que possible de se retrouver. Il déglutit. Sa bouche est sèche, sa langue pâteuse. Il ne se sent pas bien. Pas bien du tout. Joël lève vivement la tête de son oreiller et se penche sur le côté. Il repère avec soulagement une petite poubelle en plastique près de son lit, l’approche de son visage, et y vomit.

—  C’est ça, mon vieux. Laisse-toi aller. Tu vas te sentir mieux après, c’est moi qui te le dis.

Joël tousse encore un peu, puis crache une ou deux fois pour se débarrasser de tout résidu potentiel. Il lève ensuite les yeux vers la jeune femme étendue sur le lit voisin. Cette dernière, levée sur un coude pour mieux l’observer, est une adolescente d’environ seize ans aux cheveux turquoise. Elle lui sourit, visiblement insensible au spectacle dégoûtant qu’il a pourtant lui-même conscience de donner.

—  On se sent toujours mieux après un bon dégueulis, hein? Je m’appelle Josiane, en passant. Qu’est-ce qui lui est arrivée, à ta main?

Joël se rappelle soudain la raison de sa présence ici et, comme par magie, la douleur refait surface. Il lève la main gauche à la hauteur de son visage. Elle est enrubannée d’une multitude de couches de bandages. Ses doigts ont été bandés séparément, lui donnant l’air de porter un énorme gant blanc.

Je suis ce foutu Mickey Mouse, pense-t-il en se mettant à rire.

Il se tourne vers sa voisine de chambre, des larmes de souffrances coulant sur ses joues sans que son hilarité disparaisse pour autant. La jeune fille éclate elle aussi de rire.

—    Alors toi, quand tu te masturbes, tu n’y vas pas de main morte! lance-t-elle, entre deux éclats de rire.

Joël renverse la tête en arrière et s’esclaffe de plus belle, si bien qu’une infirmière vient voir ce qui se passe. Elle leur jette tous deux un regard réprobateur.

—    Je vois qu’on est réveillé, ici. Comment vous sentez-vous, monsieur Gaudreault?

Joël se force à redevenir sérieux.

—    J’ai mal. Très.

—    Ça ne m’étonne pas, vu l’état de votre main à votre arrivée. Vous aurez une nouvelle dose d’antidouleurs dans une heure. D’ici là, vous devrez patienter un peu.

—    Comment je suis venu jusqu’ici? Je ne me souviens de rien…

—    Votre voisin, monsieur Côté, vous a trouvé inconscient près de votre voiture. Il vous a aussitôt transporté ici.

Joël éprouve une bouffée d’affection pour ce voisin à qui il n’a jamais adressé la parole. Il se promet d’aller le remercier en personne. Il l’invitera même à souper, tiens, lui qui n’a jamais osé le faire par peur d’avoir l’air désespéré.

—   Le médecin va vouloir vous parler, reprend l’infirmière. Tout le monde se demande ce qui a bien pu vous arriver! Certains se sont même demandé si on ne devait pas prévenir la police… On aurait dit que quelqu’un vous avait passé la main au robot culinaire!

—   Non, je me suis fait ça tout seul, répond-il aussitôt. J’essayais de déboucher le broyeur à déchet, quand mon chat est monté sur le comptoir et a accidentellement actionné le mécanisme.

Il est lui-même surpris de la vitesse et du naturel avec lequel le mensonge lui est venu. Le visage de l’infirmière affiche une mine horrifiée, mais pas le moindre doute. Pour Joël, à qui il arrivait de rougir au téléphone en inventant une excuse pour ne pas répondre à un sondage, c’est une victoire de plus.

La dame finit par quitter la pièce en lui promettant de revenir dès que possible avec sa médication. Joël repose la tête sur son oreiller et se tourne vers sa compagne de chambre, qui le scrute d’un air incrédule.

—    C’est vrai cette histoire?

—    J’ai pas de chat. J’ai actionné le bouton moi-même. Volontairement.

Joël est aussi surpris d’entendre la vérité sortir de sa bouche qu’il l’a été d’entendre son mensonge une seconde plus tôt. Honteux, il lève les yeux vers Josiane. À sa grande surprise, cette dernière lui rend un regard empreint de compassion.

—   T’inquiètes, j’suis la dernière personne qui va te juger, ici, dit-elle en se détournant, un sourire triste aux lèvres.

Elle se recouche sur le dos et ce n’est qu’à ce moment que Joël remarque la ligne pourpre traversant le cou de la jeune fille. Songeur, il détourne le regard et se concentre plutôt sur le plafond. Ce qu’il avait fait était complètement dingue. Dès le moment où il s’était réveillé dans cet hôpital, il l’avait su. Il devait mettre un terme à cette folie, c’était évident…

Mais d’un autre côté, qui décidait de ce qui était dingue et de ce qui ne l’était pas? Il ne s’était jamais aussi bien senti de toute sa vie! Même maintenant, avec sa main en feu et un demi-litre de vomi brunâtre à ses côtés. Le traitement-choc qu’il s’imposait était peut-être extrême, mais il ne faisait de mal à personne, après tout. Sa vie d’avant était vouée à l’échec, ses méthodes douces inefficaces. Si ça n’avait pas été de ces expériences – même les plus folles – il se serait probablement retrouvé à l’hôpital de toute façon : les marques d’une corde lui traversant lui aussi la gorge.

Joël jette un dernier coup d’œil à la jeune fille à sa gauche. Elle verse des larmes silencieuses en fixant le plafond d’un regard vide, son mascara laissant une trainée noire sur le côté de son visage. Joël serre son poing valide et fronce les sourcils, décidé.

***

O.K. Je le fais. Dans trois…deux… un…

— Hé! Salut Joël! Comment ça va?

Joël sursaute et lâche vivement la poignée de la tondeuse à gazon. Le moteur s’arrête. Il recule et se tourne vers Étienne Côté, qui lui sourit en lui adressant de grands signes. Joël s’avance pour le rejoindre et lève la main pour le saluer. Voyant qu’il a levé la gauche – toujours bandée, mais soulagée d’une couche de bandages ou deux – il éclate de rire et se reprend avec la droite. Étienne rigole en enlevant ses gants de jardinage pleins de terre.

—   Ça ne doit pas être facile de tenir la poignée, arrangé comme ça! lui dit-il en pointant la tondeuse. Tu veux un coup de main?

—    Non, non… C’est gentil, mais je m’en sors. C’est juste un peu plus long!

—    C’est toi qui vois! Si tu changes d’idée, je suis dans mes plates-bandes, en arrière. T’as qu’à me faire signe. Oh, je voulais te dire : encore merci pour le souper, l’autre soir. Ça fait changement, de manger avec quelqu’un de temps en temps. Entre célibataires, faut s’encourager! Ça te dirait qu’on remette ça en fin de semaine? Mais cette fois, c’est moi qui invite!

Joël lève son pouce recouvert de bandages en signe d’approbation et les deux hommes se laissent en riant.

Pauvre lui, se dit-il en retournant à sa tondeuse. Témoin de ça, moins d’une semaine après ma main…

Il observe son voisin s’éloigner et la culpabilité le fait soudain douter. Est-il vraiment obligé de le faire maintenant? Ne devrait-il pas attendre une journée où Étienne travaillait, pour lui éviter d’être une fois de plus impliqué dans l’affaire?

Joël soupire en secouant lentement la tête.

Des excuses… toujours des excuses.

Il pose la main droite sur la poignée de la tondeuse et, du pouce, lève le mécanisme activant le moteur. L’odeur du gazon frais coupé lui emplit les narines. Il sourit, prend une grande inspiration puis, sans décompte cette fois, pousse son pied gauche sous l’engin.

***

—    Monsieur Gaudreault?

—    Hmmm?

Joël lève la tête de son livre. Son sourire chaleureux se change en effroi lorsqu’il reconnaît Mylène Jodoin, debout dans le cadre de porte de sa chambre d’hôpital. Avec son bronzage doré, elle est plus ravissante que jamais. Joël se sent immédiatement intimidé. Puis, il remarque quelque chose d’inhabituel dans son expression. Elle n’a pas cet air maternel, condescendant. Il croit même y déceler une certaine vulnérabilité. De l’incertitude, oui, et… de la culpabilité? Il referme son bouquin et se redresse en souriant poliment. Sa psychologue s’avance et prend place sur la chaise en face du lit.

—   Quand j’ai vu que vous ne vous présentiez pas à notre rendez-vous, je dois dire que ça m’a un peu inquiétée. Vous n’avez jamais été en retard et encore moins absent.

Les yeux de Joël s’agrandissent. Il avait complètement oublié sa consultation. Son sourire s’élargit. Il y avait de cela cinq semaines, il aurait été absolument mortifié à l’idée d’oublier sa séance de thérapie avec Dre Jodoin. Aujourd’hui, non seulement ça lui était sorti de l’esprit, mais il s’en foutait carrément!

—    Quand j’ai appris votre présence ici, je dois avouer que j’ai pensé au pire, continue Dre Jodoin. J’ai été soulagée d’apprendre qu’il ne s’agissait que d’un accident. Quoique, c’est vraiment un accident horrible. Comment vous sentez-vous, Joël?

Ce dernier fronce les sourcils et baisse le regard. Bien sûr, elle avait cru qu’il avait essayé de se tuer. Il comprend soudain qu’elle n’avait jamais espéré qu’il fasse cette liste et affronte une peur. Elle ne lui avait assigné ce devoir que pour lui donner l’impression qu’elle se souciait de lui. Il lève la tête et plante ses yeux dans les siens, puis sourit.

—    Je ne me suis jamais senti aussi bien de toute ma vie, Dre Jodoin.

Il lève son pied gauche – son pied de Mickey Mouse, cette fois – et continue.

—    Enfin, aussi bien qu’on puisse aller dans ma condition. Mais je me m’estime chanceux : ils n’ont pas été obligés d’amputer tous les orteils. Juste le bout, à la première phalange.

Le sourire de Mylène Jodoin est plus incertain que jamais. Joël éprouve un certain amusement à voir cette expression sur son visage.

—    On m’a dit que c’est votre deuxième accident du genre ce mois-ci?

—    Oui, c’est vraiment pas de chance…

—   Comment gérez-vous ce stress? demande-t-elle, d’un ton qu’elle voudrait détendu.

—    Particulièrement bien, je dois dire, lâche-t-il en riant. Dès le premier jour suivant notre dernier rendez-vous, Dre Jodoin, j’ai fait ce que vous m’avez dit.

—    C’est-à-dire? demande-t-elle, d’une petite voix.

—    J’ai fait la liste de mes peurs, et les ai affrontées, une à une.

L’expression de Mylène Jodoin vaut au moins dix millions de dollars

—    T… toutes?

—    Non, pas toutes. Mais je suis pratiquement libéré, maintenant.

—    P…pratiquement?

—    Ne vous inquiétez plus pour moi, Dre Jodoin. J’ai l’impression de vivre pour la première fois de ma vie.

—    Et b…b…bien.  Alors, on se voit la semaine prochaine, lorsque vous serez sorti d’ici?

Le sourire de Joël s’étire encore.

—    Sincèrement, je n’en vois pas vraiment l’utilité. Vous vous rappelez quand vous avez dit que ces vacances nous feraient du bien à tous les deux? Pour ça aussi, vous aviez raison. J’ai réalisé que vous consulter était mon excuse pour ne pas entreprendre d’action face à mes problèmes. Mon comportement sécurisant ultime. Tant que j’allais vous voir, j’avais l’impression de faire quelque chose pour aller mieux. Mais en réalité, je ne faisais que le minimum. Je me mentais à moi-même.

—    Mais, Joël vous…

—    Je vous assure que je vais bien, Mylène. Vous verrez. Je crois sincèrement que cette séparation nous sera bénéfique à tous les deux.

Mylène Jodoin le regarde, bouche bée, tandis qu’il reprend son livre sur la table de chevet et en retire le marque-page. Elle se lève, réajuste son sac à main et, après une dernière hésitation près de la porte, sort de la chambre.

***

Joël ferme les yeux. Il entend les klaxons provenant de la rue, un avion au-dessus de sa tête et même le cri d’une mouette, quelque part à sa droite. Il perçoit également la cacophonie lointaine des centaines de personnes dévalant les rues, un peu plus bas. Un frisson lui parcourt l’échine et il remonte un peu plus la fermeture éclair de son veston.

Bien qu’il se soit désensibilisé à bien des peurs au cours des dernières semaines, il éprouve tout de même une certaine anxiété à l’idée d’affronter celle des hauteurs. C’est la plus grande et la plus ancienne de ses phobies. Il n’a donc pas attendu d’être rentré chez lui pour l’affronter et s’est tout de suite dirigé vers le toit de l’hôpital, dès qu’on lui a donné son congé. Après celle-là, il aura rayé toutes les peurs de sa liste. Absolument toutes.

Déjà, près de la porte menant à l’escalier de secours, il se sent étourdi. Il rouvre les yeux, serre les dents et se force à avancer. Il approche du bord, les deux mains en avant comme un vieillard sans sa canne. Ses doigts atteignent enfin le béton poreux et il penche la tête pour regarder en bas.

Tu sais que tu peux faire mieux que ça.

Il passe une jambe tremblante de l’autre côté et, lentement, s’assoit sur le rebord. Des larmes de joies dévalent ses joues tandis qu’il fait balloter ses pieds dans le vide. Si on lui avait dit, six semaines plus tôt, qu’il se trouverait là aujourd’hui, il ne l’aurait jamais cru. Mais il y était. Et c’était bon.

Joël passe sa main valide – la gauche ayant toujours l’air d’une momie – sur son visage pour essuyer ses larmes et soudain, il comprend. Toutes ces années de peurs accumulées – peurs qu’il avait depuis aussi loin qu’il pouvait se rappeler – ne remontaient en fait qu’à une seule et unique peur. La plus élémentaire des peurs qui soit.

—    Mais bien sûr, chuchote-t-il.

Il n’avait pas plus peur des araignées que des microbes, ni même des hauteurs. Ne lui avait-on pas déjà dit que la phobie du sang, en elle-même, ÉTAIT littéralement la peur de voir notre vitalité qui nous échappe? C’était d’une évidence implacable : il avait simplement peur de la mort. Comment n’avait-il pas vu ça plus tôt?

Le cœur battant, il écarte les pieds et regarde en bas. Il prend une grande inspiration, ferme les yeux et plonge. Tout à coup, il n’entend plus que le vent qui siffle à ses oreilles. Ce vent, glacial, lui caresse le visage et il songe que c’est la meilleure sensation qu’il ait jamais sentie. Il n’a plus peur. Plus peur du tout.

Joël est enfin libre.

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