— Mimi…
— Hmm…
— Mireille. Réveille-toi. Le bébé lévite encore…
J’enfonce mon visage dans mon oreiller en grognant, mais me lève néanmoins : c’est mon tour, après tout. D’un geste que les dernières semaines ont rendu machinal, j’attrape mon iPhone et active la lampe de poche pour éviter de me cogner les orteils contre une patte de lit. Je m’avance vers le moïse, qui se berce tout seul comme si une main invisible lui donnait un rythme effréné, me hisse sur la pointe des pieds et saisis la petite, qui gigote et roucoule près d’un mètre au-dessus de sa couchette. Elle ne semble pas trop dérangée par la situation. Elle commence sans doute à s’habituer, elle aussi. Au risque de terminer mes jours sur le bûcher des nazis de la maternité, je l’amène dans notre lit et la couche entre Léopold et moi.
— Il va falloir trouver une solution, marmonne mon mari, à moitié endormi.
— Je sais, que je lui réponds, agacée.
— Le chien, à la limite, c’était drôle, mais qu’ils s’en prennent à Élodie…
Léo a raison, bien sûr. On repoussait le moment de consulter quelqu’un pour notre « situation » depuis trop longtemps. À notre défense, nous ignorons totalement comment nous y prendre. Pour régler une fuite d’eau, pas de problème : on appelle le plombier. Mais qui est-ce qu’on appelle, quand notre maison est hantée? Je sais, je sais : « Ghostbusters! ». Prévisible…
— Je veux bien, moi, dis-je à Léopold. C’est pas comme s’il y avait une section « paranormal » dans les Pages Jaunes…
***
— Eh ben.
Je fouille dans mon portefeuille et dépose, à contrecœur, deux billets de vingt dollars sur le napperon de Léopold. Ce dernier avale sa gorgée de café de travers, à cause du sourire satisfait qui lui fend la moitié du visage. Je lui arrache le bottin téléphonique des mains et consulte les numéros sous l’onglet « parapsychologie », qui existe bien, finalement. Je rechigne un peu, prétextant que « parapsychologie » n’est pas, à proprement parler, « paranormal », mais lui concède tout de même la victoire. La tâche ingrate de procéder aux appels me revient donc. Je m’exécute sans enthousiasme, sous le regard amusé de Léo, qui se charge de nourrir Élodie. Cette dernière en profite pour régurgiter un demi-litre de compote de pommes alors, en fin de compte, j’en sors gagnante.
Je passe l’avant-midi à raconter nos problèmes à d’étranges inconnus: l’histoire classique du jeune couple qui emménage dans une maison hantée. Je sais, rien de bien original. Qu’est-ce que vous voulez : la vie manque souvent d’originalité. On a emménagé il y a quatre mois, juste après la naissance d’Élodie. Au début, c’était discret : des bruits de pas inexplicables dans la nuit, des portes de très bonne qualité qui claquent toutes seules, une radio qui s’allume et s’éteint sans intervention de notre part, des ampoules qui clignotent, etc. Que des trucs qu’on arrive toujours à expliquer par un courant d’air, un court-circuit ou – avouons-le – notre imagination. Deux mois plus tard, on observait déjà des manifestations plus directes : une fenêtre à manivelle qui s’actionne devant nous, des tiroirs de cuisine qui s’ouvrent et se referment sous nos yeux – ou sur nos doigts –, des lumières qui ne font pas que vaciller, mais dont l’interrupteur s’amuse à jouer les stroboscopes… Un peu effrayant, oui, mais surtout très agaçant quand on essaie de lire.
Finalement, il y a quelques semaines, des objets se sont mis à léviter. Ils s’éloignaient de nous quand on s’étirait pour les prendre ou flottaient déjà dans les airs à notre arrivée dans une pièce. Sans compter cette foutue manette de télévision qui n’était jamais à sa place quand on en avait besoin…
Léopold et moi sommes restés zen dans tout ça. Après tout, des tas de gens paieraient, pour être témoins de telles manifestations! Soyons honnêtes : à la place de ces esprits, vous ne feriez pas pareil? Nous ne connaissions rien de leur identité ou de leur passé de vivants, mais ces fantômes, n’avaient pas l’air de vouloir s’en prendre à nous. Au fond, ce n’était pas plus déplaisant qu’une famille d’écureuils dans le grenier, ou juste la vie au quotidien avec un chat. Et puis, ces colocataires avaient de l’humour. Il fallait voir la tête de Viktor – notre jack russell – lorsqu’ils décidaient de le faire léviter. Le pauvre agitait ses pattes dans le vide, comme s’il nageait, la queue battant de gauche à droite et les babines retroussées en un sourire niais. Si vous avez déjà vu un de ces chiens qui sourient lorsqu’ils sont excités, imaginez le résultat à six pieds dans les airs. Désopilant!
Mais voilà : on ignorait tout des compétences de nos locataires invisibles en ce qui concernait la manipulation de poupons. Bon, en toute franchise, on a bien ri la première fois qu’Élo s’est retrouvée à tourner dans les airs comme un saucisson sur la broche. « On n’aura plus besoin de gardienne! », ai-je lancé à la blague. Léopold, se trouvant bien drôle, a pour sa part regardé le plafond et leur a demandé : « vous changez les couches, aussi? ». Ils n’ont pas répondu…
Bref, peut-être que cette remarque les a piqués, ou bien s’agissait-il juste d’une suite logique dans l’escalade de leurs manifestations, mais c’est devenu plus fréquent. Une fois passés la surprise et l’émerveillement, voir notre bébé trimbalé à travers toute la maison par des mains invisibles nous a paru moins drôle. Et s’ils la laissaient tomber? Et s’ils la changeaient de pièce et l’oubliaient quelque part pendant notre sommeil? Et s’ils la « possédaient »? On ne parlait plus de sons ou de déplacements d’objets, mais bien de contacts physiques. C’est là qu’on a réalisé qu’on n’y connaissait rien en fantômes ou en esprits, et qu’on ignorait de quoi ils étaient capables.
Ce qui nous amène ici : moi, encore en pyjamas un samedi matin, téléphonant à une panoplie de médiums et de « spécialistes » en parapsycho-machin-truc. Au final, la chance nous sourit : tous ceux que je rejoins sont disponibles dans les prochains jours. Ouh, étonnant!, me susurre une petite voix sarcastique à l’oreille. Non, dans ma tête, je veux dire, pas une vraie voix. Ça peut effectivement porter à confusion dans notre situation…
Je prends donc quelques rendez-vous, parcourue de la forte impression de programmer à notre horaire de nombreuses pertes de temps. Je range mon téléphone quelques minutes plus tard sans trop savoir qui a l’air le plus ridicule entre moi, qui affirme vivre dans une maison hantée, ou eux, qui prétendent pouvoir me « libérer » de mon problème…
***
— Oh! Mon Dieu!
À peine ai-je ouvert la porte que la grosse dame se trouvant de l’autre côté s’époumone déjà. Elle porte une main dramatique à son imposante poitrine, ferme ses paupières poudrées de mauve, puis rouvre ses yeux surdimensionnés. Je change Élodie de bras, et lui saisit l’épaule, un peu inquiète. C’est pas vrai qu’elle va claquer sur mon perron et devenir un fantôme de plus à hanter ma maison.
— Euh… ça va?
Elle pousse un long soupir, semblant enfin réaliser que je suis là.
— Oui, oui… mais, OUF! la charge énergétique de votre demeure!
— Mais vous n’êtes pas entrée, encore…
— C’est si puissant que ça m’a happée comme une vague quand vous avez ouvert!
Elle s’approche et me saisit par les épaules, plantant ses grands yeux bleus dans les miens, d’un air grave.
— Mademoiselle! Il y a bel et bien des âmes égarées ici…
— OK…ça va aller? Vous pouvez entrer?
— Bien sûr, bien sûr! Pénétrons!
Je fronce les sourcils et m’écarte de son passage. Elle me tend son long manteau mauve – Dieu du ciel, mais… c’est une cape? – et je l’accroche sur la patère se trouvant à moins d’une longueur de bras de la porte d’entrée.
— Pas la peine d’enlever vos chau…
Mais elle a déjà quitté le vestibule. Elle parcourt les pièces en coup de vent, s’exclamant d’un « Oh » et d’un « Ah » de temps à autre. Je la suis tant bien que mal, m’orientant aux sons qu’elle émet comme dans une partie de Marco Polo, en essayant de ne pas provoquer chez ma fille un syndrome du bébé secoué. Je la rattrape au salon, où elle s’arrête si brusquement que je manque lui rentrer dedans.
— Ah! En voilà une! s’écrit-elle, yeux écarquillés d’horreurs. Là, sur la chaise berçante, près de la télé! Mon Doux Seigneur! Qu’elle a l’air méchante! Je n’ai jamais vu des traits si ravagés par l’angoisse, la peur et la colère de se trouver encore parmi n…
— …euh, madame, ça, c’est Maryse, ma mère. Elle est ici pour s’occuper de la petite, au cas où vous auriez besoin de ma participation…
La dame reste un moment interloquée, puis hausse les épaules.
— Bah, ça arrive. La puissance de mon troisième œil rend mes visions si tangibles que je confonds les esprits et les vivants, parfois…
Elle ne rougit même pas. Il en va autrement de ma mère, dont le visage prend une teinte cramoisie. Elle ouvre la bouche pour répliquer. Je m’empresse de lui mettre Élodie dans les bras en guise de bouclier humain, question de l’empêcher de s’en prendre à ma médium. De toute manière, cette dernière est déjà ailleurs. Je la retrouve dans ma chambre à coucher, en train d’ouvrir et de fermer les tiroirs de mes tables de chevet.
— Je peux vous aider? Vous cherchez quelque chose en particulier?
— À ce que je vois, vous n’avez pas mis de sauge dans vos tiroirs! Une erreur de débutants. Très fréquente. La plupart des gens croient qu’il suffit d’en brûler tous les mois pour éloigner les esprits mais moi, je tiens toujours un ou deux bouquets dans mes tiroirs…
Elle se penche, puis, sous mon regard stupéfait, se couche à plat ventre pour regarder sous le lit. Lorsqu’elle se remet à genoux de peine et de misère, elle affiche une moue perplexe.
— Où sont les noix de coco?
Ça y est, elle se tape un AVC. À moins que j’aie mal compris.
— Je vous demande pardon?
— Les noix de coco! s’écrit-elle, comme s’il s’agissait d’une évidence. Sous le lit, avec les citrons! Mais n’avez-vous donc entrepris aucune démarche pour protéger votre maison?!
Décidément, cette femme possède un véritable don : celui de nous faire sentir comme de parfaits ignorants. Je reste néanmoins polie :
— D’où la raison de votre présence ici aujourd’hui, madame. On ne sait pas ce qu’il faut f…
— …ah, ça n’a plus d’importance, maintenant, il est trop tard : vos esprits sont rendus beaucoup trop puissants. Ils riraient sans doute de vous, s’ils vous voyaient déposer des noix de coco à ce stade-ci…
Ben voyons! Je vois pas pourquoi quiconque se moquerait d’une personne gardant des noix de coco sous son lit! Maudit que ça sait pas vivre, des morts!
— Vous pouvez faire quelque chose? que je lui demande, sentant ma patience atteindre ses limites.
Elle fait mine de réfléchir. Son expression rappelle celui d’un mécanicien qui vous annonce que votre simple changement d’huile vient de se transformer en un remplacement de transmission.
— Bien sûr, lorsque la prévention est inexistante – comme dans votre cas – on s’expose à un plus grand risque concernant les esprits de type « malveillants »…
— Nos esprits sont… mauvais?
— Ça m’apparait évident. Il va sans dire que cela nécessite une intervention beaucoup plus complexe, plus longue et que ça implique un plus grand risque pour moi et que ce sera donc plus…
— …coûteux?
Ses yeux s’agrandissent de surprise. Elle sourit.
— Ah! Vous possédez le Don de Voyance? Il fallait le dire tout de suite, je vais vous faire un bon prix! Entre collègues, il faut se soutenir. Vous avez vos cartes?
— Hein? Mes cartes… de tarot?
— Non, voyons! Vos cartes de l’Ordre des Parapsychologues et Intervenants dans le Domaine de l’Obscur et de l’Inexplicable.
Mon cerveau analyse l’information. Une barre de progression s’affiche sans doute sur mon front.
— L’OPIDOI…? dis-je, bouche bée.
— Ben oui!
Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je n’arrive pas à décider si elle se moque de moi ou bien si elle est sérieuse. Je soupçonne Léopold d’avoir engagé une comédienne pour me monter un canular. Une maudite bonne comédienne. Je me contente donc d’acquiescer, puis pose une main sur l’une de ses épaulettes rembourrées et la guide vers l’entrée.
— Non, je n’ai plus mes cartes. On m’a radiée. J’ai poussé mes recherches trop loin, fait des incantations, disons… peu respectables, aux yeux de l’Ordre.
Elle me dévisage, l’air sceptique. L’espace d’un instant, j’ai peur qu’elle me jette un sort. Puis, elle passe la porte et se retourne.
— Eh bien, ça ne m’étonne pas. Vous avez de toute évidence convoqué quelque chose de très puissant, de très sombre. J’espère que ça vous servira de leçon! Mais bon, le mal est fait. Je suis disposée à accepter le contrat d’exorciser votre maison pour, disons… cinq cents dollars?
— Incluant mon rabais de l’OPIDOI?
— Non. Il va sans dire que vous ne le méritez pas!
— Bon, eh bien, je vous remercie de votre temps! Je prendrai votre soumission en considération.
— Parfait! Mais j’espère que vous mesurez tout le nettoyage karmique auquel je devrai me soumettre en rentrant chez moi! J’ai probablement attrapé une bonne dizaine d’âmes errantes juste en entrant ici…
— Il existe un traitement en vaporisateur vendu en pharmacie pour ça. Vous le trouverez dans le rayon des produits contre les poux.
Je ferme la porte, exténuée, décidée à tout abandonner. J’empoigne mon téléphone dans le but d’annuler le rendez-vous de demain, mais me rappelle alors que c’est Léopold qui accueillera notre deuxième candidate, puisque je travaille toute la journée. Pas question d’être la seule à passer par-là.
***
— Mimi! On est maudits!
À mon retour du travail le lendemain soir, le visage de Léopold exprime l’horreur la plus pure. La maison empeste la sauge, ainsi qu’une autre odeur que je n’arrive pas à identifier. J’espère, sans réussir à me convaincre, qu’il s’agit simplement d’une sauce à spaghetti. Je le trouve au salon, avec la petite dans les bras et le chien sur les genoux. Il est assis en tailleur au centre d’un carré, tracé au sol à l’aide de ruban à découpage pour la peinture.
— Léo… tu veux bien m’expliquer ce qui se passe?
— C’est à peu près le seul endroit de la maison qui n’est pas…
Il baisse la voix, comme pour me faire une confidence.
—… infecté.
Il me faut un verre de vin. Et du linge mou. Je me dirige vers la chambre, mais l’exclamation affolée de Léo m’arrête net.
— NON! N’entre pas là!
— Quoi, dans notre chambre?
— Il n’y a pas pire endroit! C’est pratiquement leur quartier général!
— Ben là! Je resterai pas en uniforme toute la soirée!
Ignorant la mise en garde de Léo, j’entre dans le QG, puis gratifie les fantômes d’un petit striptease, le temps d’enfiler un pantalon de survêtement et un t-shirt. En voulant mettre mes pantoufles, je pousse celle de droite sous le lit. Je me penche pour la récupérer… et me relève d’un bond, furieuse.
— LÉOPOLD FILLION! T’as pas osé placer des noix de coco sous notre lit?!
Mon poltron de mari avance d’un pas prudent jusqu’au bord de la porte, Élodie au creux du bras gauche et Viktor sous celui de droite. Il me fixe avec un air de chien battu.
— Mais, chérie… la madame a dit que…
— J’veux pas savoir ce que « la madame a dit »! On s’était promis qu’on se lancerait là-dedans en gardant la tête froide et un jugement éclairé! Seigneur, Léo, dans quoi d’autre elle t’as embarqué?
— On a brûlé de la sauge…
Ça, je l’avais deviné.
— … puis de l’encens…
Ah, voilà l’autre odeur.
— … puis quelques photos de famille.
— QUOI?
— On les a en format numérique, de toute façon! Il suffit de les réimprimer!
— Ensuite?
— Quoi, « ensuite »?
Je lui balance un de ces regards infaillibles, capable de vous tirer les vers du nez en moins de trois secondes. Le genre de regard qui m’aurait directement mené au bûcher pour sorcellerie, au moyen-âge.
— … on a… purifié le chien.
Je ferme les yeux. Je n’ai même pas envie de savoir ce qu’il entend par « purifier ». Je regarde Viktor, sous son aisselle droite. Sentant mon énervement, il me gratifie de l’un de ses sourires. J’inspire. J’expire.
— Bon. Dis-moi au moins que « cette maison est assainie », que j’annule le rendez-vous de demain!
— Malheureusement non, répond mon amoureux, l’air honteux. Mes toasts ont grillé avec un motif de visage éborgné, tout à l’heure. J’ai rappelé la médium et elle m’a dit que ça prendrait plusieurs traitements. Elle revient la semaine prochaine…
— Non.
— …Non?
— Tu vas la recontacter – par téléphone ou par planche de Ouija, peu importe son mode de communication préféré – et tu vas lui dire qu’on n’aura plus besoin d’elle. Et à partir de maintenant, je superviserai les prochains rendez-vous…
— T’es sure? Tu sais, cent dollars par semaine, ça me semble raisonnable. Elle m’a fait remarquer que la plupart des gens n’hésitent pas à sacrifier ce montant pour le ménage de leur maison, alors qu’ils négligent de nettoyer les esp…
— Tu la rappelles. Point final.
— OK.
Un moment passe. Léopold me supplie de lui pardonner du regard. Je n’ai jamais été capable de rester insensible devant ses grands yeux piteux. Je me radoucis.
— T’as gardé les toasts?
— Non, désolé, j’avais trop faim. On a passé l’après-midi à pulvériser de la sauge partout et j’avais rien avalé de la journée…
Je hausse les épaules.
— Pas grave, j’étais juste curieuse. J’vais m’en faire une aussi, peut-être que j’aurai droit à un décapité…
***
Cette fois, c’est la bonne. J’en suis convaincue. La jeune femme qui entre dans ma maison est ensevelie sous une montagne d’équipement. Elle a sur les épaules un gigantesque sac à dos, du genre que l’on porte quand on s’embarque dans un voyage de six mois en Amérique du Sud. Elle tient aussi un grand sac de sport plein à craquer de la main droite et traine de la gauche une valise à roulettes – grandeur bagage de soute, pas le modèle cabine.
Je l’aide et lui prends la valise. Elle dépose le reste dans l’entrée, puis m’accorde une solide poignée de main.
— Bonjour! Fanny Desbiens.
— Enchantée, je suis Mireille. Et dans mes bras, voici Élodie.
Elle se penche vers ma fille et approche un doigt vers l’une de ses petites mains, attendrie.
— Allo Élod… OUCH!
Le choc que Fanny reçoit au contact des doigts d’Élodie est si puissant que je l’entends. Il aurait produit un sacré flash, dans le noir. Élodie n’exprime toutefois aucune douleur, allant même jusqu’à étirer les lèvres en un de ces sourires édentés de bébé. Je me tourne vers Fanny.
— Aïe, ça va? C’était plutôt violent!
Elle sourit, non sans frotter sa main droite en fronçant les sourcils.
— Ne vous inquiétez pas, ça m’arrive tout le temps, répond-elle. J’envisage de changer mes valises en tissus pour du plastique ou du cuir. Avec votre tapis d’entrée et tout… vous chauffez au bois, hein? Ça rend l’air plus sec…
— Non, à l’électricité.
— Ah bon. En tout cas! On commence?
— Oui, oui. Après vous!
Fanny Desbiens traine son matériel dans le salon et commence à le déployer. Je lui propose mon aide, qu’elle refuse.
— Ça serait plus long vous expliquer que de m’en charger moi-même. Et puis, sans vouloir vous insulter, je souhaite le plus possible éviter de biaiser les données. Vous ne pouvez pas savoir le nombre de personnes qui essaient de m’en passer des p’tites vites!
— Comment ça?
— La plupart des gens trouvent ça décevant quand je leur annonce qu’ils doivent les manifestations qu’ils enregistrent à des dérèglements engendrés par de mauvais branchements et des émissions produites par leurs électroménagers. Au fond d’eux, ils souhaitent très fort que des entités soient la source de leurs problèmes: ça les rend bien plus intéressants. Ça les rassure aussi, par rapport à la mort et tout… Ils se disent l’esprit ouvert parce qu’ils croient aux fantômes, mais laissez-moi vous dire qu’ils sont assez fermés merci quand ils apprennent que ce n’est pas d’un exorciste dont ils ont besoin, mais bien d’un électricien.
— Avez-vous déjà travaillé chez des gens pour qui ce n’était pas le cas?
Elle sourit, affichant un air suffisant.
— Non. Je me suis lancée dans ce domaine par scepticisme, mais avec en moi un profond désir d’être un jour confrontée à mes certitudes. Je suis la première déçue : jusqu’ici, j’ai toujours pu expliquer le moindre phénomène auquel on m’a soumis.
Mon enthousiasme grimpe à vue d’œil. J’essaie de me contenir. Enfin, quelqu’un qui n’essaiera pas de me passer un sapin! J’ai du mal à croire que ce que nous vivions puisse s’expliquer par un électricien négligent, mais je croise les doigts pour que cette fille ait raison. Après tout, peut-être que Léopold et moi ne possédons tout simplement pas les connaissances scientifiques nécessaires pour comprendre le procédé logique derrière un bébé flottant dans les airs…
Des fils sortent bientôt de partout sur le sac à dos que Fanny a renfilé, et vont se brancher à une grande console à roulettes, couverte de cadrans et de petits écrans. Elle m’explique que le sac contient une grosse batterie servant à alimenter les autres appareils dont elle a besoin, afin de ne pas dépendre des prises de courant des clients. Question, encore une fois, de ne pas biaiser les données. Elle pose sur sa tête un casque muni d’une GoPro, puis empoigne une sorte de télécommande dont le bout se termine par de petites ampoules de différentes couleurs.
— C’est un détecteur de champs électromagnétiques. Il semblerait que ce soit par eux que les « esprits » arrivent à communiquer. C’est la raison pour laquelle beaucoup de phénomènes rapportés impliquent des lumières ou des appareils électriques. C’est aussi pourquoi plusieurs confondent « phénomène paranormal » et « mauvais branchement ».
Une fois son équipement en place, Fanny appuie sur un bouton de la console. Des voyants lumineux s’éclairent et les images filmées par la caméra sur son front se transmettent en direct à l’écran principal. La date d’aujourd’hui s’affiche dans le coin droit, ainsi qu’un compteur égrainant les heures, minutes et secondes qui s’écoulent. Fanny jette un regard tout le tour de la pièce, puis parle d’une voix forte pour que les machines captent bien ses paroles.
— Dossier numéro vingt-trois. Maison unifamiliale, onze pièces, famille Fillion. Les habitants de la résidence comptent deux adultes et un enfant…
Elle considère un moment Viktor, qui nous suit en branlant doucement de la queue.
— … et un animal de type canin. Manifestations expérimentées depuis quatre mois.
Elle se penche sur les écrans.
— Début de l’enquête aujourd’hui, vendredi treize octobre, à six heures soixante-six… hein?
Nous fronçons toutes deux les sourcils et consultons à nouveau le moniteur. L’information affichée a changé et correspond bien à son énoncée, bien que le mois d’août soit bien avancé et que l’heure… enfin, inutile de vous expliquer le problème avec l’heure. Pour ajouter à la confusion, la chaîne stéréo du salon s’allume soudain sans intervention de notre part et décide de jouer la chanson-thème de la série Stranger Things à plein régime. Je m’empresse de trouver la télécommande et l’éteins. Fanny émet un petit rire nerveux.
— Quelqu’un a dû dérégler mes systèmes pour me faire une blague…
— Ah, oui, c’est logique, que je réponds poliment, forçant un petit rire moi aussi.
C’est le rire le plus jaune de toute l’histoire des rires jaunes. Tous mes espoirs se sont envolés. Fanny essaie de se garder une contenance et avance vers la cuisine, sa manette pointée devant elle. Pour l’instant, les voyants restent ternes. Elle se racle la gorge avant de reprendre d’une voix assurée.
— Hahum… Première pièce à l’ordre du jour : la cuisine. La cliente prétend avoir été témoin de différents événements, tels que la fermeture inopinée des tiroirs et armoires, l’ouverture non intentionnelle du robinet…
— Ah, et il y a aussi une histoire avec des toasts…
Fanny se tourne vers moi. Ses lèvres serrées en un trait fin ne me disent pas textuellement « tu me niaises, là? », mais tous les pores de sa peau s’en chargent à sa place.
— Désolée, lui dis-je, sentant le besoin de m’excuser. C’est arrivé après que je vous aie téléphoné…
Elle roule des yeux et reprend son enquête.
— … différents événements, donc, impliquant fermeture inopinée des tiroirs et armoires, ouverture non intentionnelle du robinet… et un mystérieux grillage de pain. Y a-t-il autre cho…
Soudain, le poêle au gaz s’allume à puissance maximale et quatre grandes flammes bleues jaillissent des ronds. Simultanément, le plafonnier s’éteint. Je ne dis rien, me contentant d’observer la réaction de Fanny. Cette dernière essaie de garder un air impassible, mais je peux lire la peur sur ses traits. Elle rajuste son sac à dos et, sans le moindre commentaire sur ce qui vient de se produire, tourne son radar vers le réfrigérateur.
— Hum… c’est bien ce que je pensais : les fluctuations du champ électromagnétique produit par votre frigo sont anormales. Votre maison est vieille, il doit y avoir des fils à découvert dans vos murs. Ça arrive tout le temps.
— Ah… fiou.
Elle effectue un mouvement de va-et-vient devant la porte du réfrigérateur avec son appareil. Les voyants passent du vert au jaune. Ils sautent alors au rouge, sans même passer par l’orange.
— Ah! Ça doit être la hauteur de la prise, ça.
Sous nos yeux, les petits aimants en forme de fruit du frigo se mettent à bouger. Ils se déplacent pour aller former une ligne courbée vers le bas, au-dessus de laquelle viennent se placer une pomme et une orange, afin de créer un bonhomme sourire. Fanny, elle, ne sourit plus. Elle se tourne vers moi, l’air fâché, et explose.
— Voyons, c’est ridicule! C’est quoi, des aimants truqués? C’est Billy qui vous a demandé de m’engager? Combien il vous a payé, ce taré?
La lignée de fruits inverse lentement sa courbe pour former une moue triste.
— Fanny, je suis la première déçue, et non, je ne connais pas Billy. Je croyais que vous pourriez démystifier les manifestations dont on est témoins ici, mais on dirait bien que ça ne sera pas le cas. Je vous remercie de vous être déplacée…
— Pas question, répond-elle, la voix tremblante, mais l’air décidé. Tout ça ne veut rien dire. Il y a bel et bien des pics d’émission d’ondes électromagnétiques et tout le matériel que je traine derrière moi doivent interférer, d’une manière quelconque.
Je n’arrive pas à croire qu’elle n’arrive pas à y croire. Elle sort de la pièce d’un pas rapide. Je referme les ronds de la cuisinière et la suis.
***
Deux heures plus tard, je raccompagne vers la sortie une Fanny Desbiens au teint cireux, aux yeux hagards fixant le vide et couverte de la tête aux pieds d’une sorte de fluide visqueux et translucide. Elle secoue la tête de gauche à droite en continu, tentant en vain de nier les expériences qu’elle vient de vivre. Son scepticisme entêté a dû piquer nos esprits : ils se sont surpassés. Élodie et moi n’avons pu que rester des témoins silencieux de sa descente aux enfers. Obstinée, la jeune femme avait systématiquement repoussées chacune de mes interventions voulant mettre fin à la séance.
— Ça va aller? lui dis-je, tandis qu’elle franchit la porte, trainant derrière elle tout son arsenal.
Elle se tourne vers moi et me regarde sans comprendre, la paupière inférieure de son œil droit secouée de tics incontrôlables.
— Si ça va aller?… Mais oui. Pourquoi ça n’irait pas?
Elle émet un long rire hystérique, puis redevient sérieuse.
— Il y a de nombreuses anomalies chez vous. Vous devriez investir dans un nouvel électricien…
Elle porte une main à son visage et en retire un filament visqueux, dont elle essaie de se débarrasser d’une ou deux secousses, sans succès.
— … ainsi que dans un plombier, ajoute-t-elle. Mais je n’ai rien vu ici – RIEN, vous m’entendez? – que la science ne saurait expliquer.
J’acquiesce en me mordant la lèvre, n’osant la contredire. À quoi bon lui rappeler qu’elle s’est retrouvée collée au plafond, à tourner comme l’aiguille d’une boussole dès qu’elle a eu posé un pied au sous-sol? Qu’elle a passé plus de cinq minutes à courir de gauche à droite en essayant de récupérer son appareil de détection de CEM, que deux êtres invisibles s’amusaient à se lancer, telles deux brutes du secondaire avec la calculatrice d’un intello? Sans compter ce qui s’est produit dans la salle de bain dans laquelle elle s’est ensuite réfugiée – et dont je n’ai pu être témoin – juste avant d’en sortir couverte d’ectoplasme.
— Je suis soulagée de l’entendre, dis-je donc, lui accordant un dernier sourire jaune.
Elle acquiesce, les yeux pleins de gratitude, puis tourne les talons et retourne à sa camionnette. Je referme et vais porter Élodie dans son berceau. Par chance, c’est l’heure de sa sieste : j’ai une salle de bain à nettoyer, moi, maintenant.
***
La sonnette d’entrée retentit. Je soupire.
— C’est le dernier, OK?
Léopold acquiesce. Il en a aussi marre que moi de toutes ces visites infructueuses de médiums et spécialistes du paranormal. J’inspire un bon coup, puis ouvre.
L’homme qui se tient devant nous a l’air « normal ». Par opposition aux nombreux personnages excentriques à qui nous avons eu affaire dans les derniers jours. Des huit « spécialistes » différents consultés cette semaine, nous avons pu constater qu’il existe en fait quatre catégories de travailleurs de l’étrange : les Doués, qui croient vraiment avoir des dons; les Escrocs, qui savent ne pas en avoir, mais essaient de vous convaincre qu’ils en ont; les Sceptiques, qui prétendent que les dons n’existent pas; et les Illuminés, semblables aux Doués, mais pour qui votre situation est toujours une manifestation de l’apocalypse s’abattant sur l’humanité. Le monsieur à la porte ne ressemble à aucune des quatre, pour l’instant. Il affiche même un sourire sympathique. Je vote pour l’Illuminé…
— Bonjour, dis-je. Sylvain, c’est ça? Entrez, entrez…
Sylvain suit mon geste et entre. À peine a-t-il posé un pied dans l’entrée que son sourire se fige. Son visage se crispe d’horreur. Il tourne des yeux scandalisés vers moi, puis Léopold, puis Élodie, blottie dans les bras de son père. Sa bouche s’arrondit en un cri silencieux. Il recule, trébuche dans le pied de la porte, se reprend, puis tourne les talons et se met à sprinter vers sa voiture.
— C’est sans doute une tactique, annonce Léo, sans grande conviction. Il nous fait son show pour nous terroriser. Ça en pousse sûrement plusieurs à acheter ses services. Je te gage qu’il va revenir dans moins d’une minute, tu vas voir…
Nous observons donc Sylvain rejoindre en trombes son véhicule, reculer à toute vitesse dans l’allée et repartir dans un crissement de pneus. Nous attendons un bon cinq minutes avant d’en déduire qu’il est parti pour de bon. Nous nous rendons au salon, sans un mot. Léo dépose Élodie dans son parc et on se laisse tous deux tomber dans le sofa, découragés.
— Eh bien, dis-je. J’imagine qu’on va devoir s’habituer à vivre avec nos colocataires invisibles.
— Ça, ou déménager, ajoute Léo.
— Il me semble qu’on vient juste de finir de vider les boîtes, t’as envie de tout recommencer? Et puis, comment expliquer cette décision à de nouveaux acheteurs? Après quatre mois seulement, ils vont se douter que quelque chose cloche. Et ça, c’est si « ils » les laissent visiter…
— T’as raison… Mais qu’est-ce que tu proposes? Qu’on fasse comme si de rien n’était?
Je hausse les épaules, incertaine.
— Peut-être, oui. Après tout, ils ne nous ont jamais maltraités…
— Tu oublies Élodie? Je n’aime pas qu’ils la manipulent comme ça…
Nous nous tournons vers notre fille. Assise au milieu de son parc, elle nous observe tour à tour de ses grands yeux doux. Elle ouvre alors la bouche et, d’une voix profonde et gutturale, nous lance:
— Ne vous en faites pas pour moi, je m’en sors très bien.
Je regarde Léo. Léo me regarde. L’espace d’un moment, il a l’air perplexe, puis son visage s’éclaire.
— Ses premiers mots!