Héritage

Thierry ouvre les yeux. D’un coup, sans hésitation. L’espace d’une seconde, son cœur s’emballe. Puis, il se souvient de l’endroit où il est. Il expire l’air qu’il avait inconsciemment retenu trop longtemps et porte une main à son crâne douloureux. Les deux hémisphères de son cerveau semblent être en plein divorce. Et ça ne se fait pas à l’amiable.

Des coups à la porte retentissent. Voilà donc ce qui l’a réveillé. Un coup d’œil à droite lui indique que Nicole n’est pas prête de se charger de l’intrus : seins à l’air, cheveux emmêlés et bouche grande ouverte, la jeune femme est totalement inconsciente. Comme pour confirmer ses pensées, elle émet un disgracieux ronflement.
Thierry attrape le contenant d’ibuprofène sur sa table de chevet, se lève et enfile un des pantalons de survêtement jonchant le sol, avant de se trainer les pieds vers l’entrée. Au moment d’ouvrir la porte, on frappe une troisième fois, lui laissant l’impression qu’on vient de lui cogner directement sur le front. Agressé, il ouvre d’un mouvement sec et plisse les yeux lorsque la lumière du jour – bien avancé – rencontre ses iris. Momentanément ébloui, Thierry ne voit pas tout de suite son interlocuteur.

— Bonjour, Monsieur Boulier, lui lance la silhouette d’un ton jovial. J’espère que je ne vous dérange pas?

— Je peux savoir qui vous êtes? demande-t-il.

Thierry grimace au son de sa propre voix – plutôt celle d’une scie à chaîne mal huilée que celle d’un être humain – et se racle la gorge. Il avale ce qu’il y récupère en essayant tant bien que mal de camoufler son dégoût. L’autre ne cille pas pour autant et continue.

— Mon nom est Ulys Potier. Je suis huissier.

La vue de Thierry s’habitue à la luminosité et il plisse un peu plus les yeux. Ulys Potier n’est ni vieux ni jeune. Il porte un complet gris foncé et une cravate noire des plus banales. Ses cheveux sont impeccablement peignés sur le côté, lui donnant des airs d’homme d’affaires des années soixante. Lorsqu’il croise son regard toutefois, Thierry reste un moment interloqué. Ce sont les yeux les plus pâles qu’il ait jamais vus de sa vie. Ils lui donnent immédiatement l’impression que l’homme peut voir au plus profond de son être. L’absence de son t-shirt le rend soudain très mal à l’aise et il en aperçoit un trainant sur le dossier d’une chaise, dans la salle à manger.

— Vous m’excusez un moment?

Le vêtement est plus ou moins propre, mais il l’enfile tout de même et se sent immédiatement mieux. Il revient à la porte.

— Est-ce que j’ai des problèmes?

— Pas tout à fait, monsieur. Je me vois toutefois dans le regret de vous annoncer que votre père est décédé.

Thierry lève un sourcil.

— J’ai pas de père.

— Je vous assure que si, monsieur, répond l’autre d’un ton poli. Il vous a même légué sa maison.

Le jeune homme ne peut s’empêcher de sourire.

— Raison de plus pour que vous vous trompiez, Ulys. La seule personne susceptible de réclamer le titre de père dans ma vie ne possède rien du tout. Et même si c’était le cas, rien de ce qu’il aurait pu posséder ne m’intéresse. Rien.

Ulys Potier se contente de sourire, le fixant toujours de ses prunelles pâles. Thierry se force à les confronter et son envie de fumer se met à le démanger furieusement. Pire encore, il se surprend à loucher vers l’armoire au-dessus de la cafetière, celle où est rangée la boîte de café Tim Horton contenant non pas des grains de café moulus finement, mais plutôt sa réserve personnelle de cocaïne. Mais qu’est-ce qui te prend? pense-t-il. Jamais il n’en prend le matin. C’est son seul et unique principe, côté drogue.

Potier le quitte enfin des yeux pour fouiller dans sa mallette. Il en ressort un dossier beige et le lui tend. Thierry s’en empare d’une main tremblante. Le dessus affiche l’emblème du pénitencier de Donnacona. Ulys Potier lui donne alors un trousseau de clés, puis tourne les talons. Il descend l’escalier en colimaçon d’un pas léger et se dirige vers sa voiture noire, garée dans la rue. Thierry sort de sa torpeur et l’interpelle du haut de son balcon.

— Monsieur Potier… il est mort comment?

L’homme se retourne, toujours souriant.

— Cancer.

Le jeune homme hoche la tête.

— Tant mieux.

Ulys Potier lui accorde un dernier signe de tête et monte dans sa voiture. Thierry rentre et referme la porte, les yeux rivés sur le document. Il le dépose sur l’îlot de cuisine, accordant peu d’attention aux taches de bière collantes le maculant. Il fixe le logo du pénitencier et expire longuement. La voix criarde de Nicole se fait entendre en provenance de la chambre à coucher.

— C’était quiiii?

Thierry grimace et se rue vers la bouteille d’ibuprofène. Il en fait tomber six au creux de sa main, envisage d’en remettre deux dans le flacon, puis hausse les épaules avant de tout gober. Il ouvre le robinet et avale quelques lampées à même la champlure.

— C’était QUIIIII?

Puisque la seule réponse menaçant de surgir d’entre ses lèvres est « ta gueule », Thierry s’abstient. Il se dirige plutôt vers la cafetière et remplit un filtre avec le bon vieux Maxwell se trouvant devant l’autre boîte de café. Quelques secondes plus tard, il entend les reniflements et le pas trainant de Nicole qui s’approche. Elle fait son entrée dans la cuisine, vêtue seulement d’un t-shirt et de sa petite culotte. Elle tasse son abondante chevelure brune et bouclée d’un mouvement las et colle une cigarette entre ses lèvres charnues. Elle l’allume et l’aspire longuement. Puis, elle lui sourit. Son sourire fait briller ses yeux noisette et Thierry ne peut s’empêcher de la trouver belle, malgré son mascara de la veille qui lui barbouille la moitié du visage. Il lui prend la cigarette des mains, se sentant coupable d’avoir voulu lui crier dessus.

— C’était qui? lui demande-t-elle doucement, en lui posant un baiser sur la joue.

— Un huissier, répond-il simplement.

Il tire avidement sur la cigarette et lui désigne le document sur le comptoir. Elle s’en approche et le place devant elle. Elle hésite en apercevant le logo du pénitencier. Lorsqu’elle avait appris que son père était en prison, Nicole lui avait naturellement demandé ce qu’il avait fait pour s’y retrouver. Il avait haussé les épaules et répondu : « Quelque chose de mal ». Elle ne l’avait pas questionné davantage et ils n’avaient plus jamais reparlé de lui.

Son regard oscille vers lui une fraction de seconde, mais elle ouvre finalement le dossier. Ses yeux s’écarquillent.

— Il est mort?!

— Il paraît, ouais…

— Il te lègue sa maison?! C’est malade!

— Je la veux pas…

Il lui tourne le dos et se verse une tasse de café. Elle lui arrache ce qui reste de la cigarette d’entre les lèvres.

— On s’en fout, t’as juste à la vendre! On pourrait enfin foutre le camp de c’t’appartement miteux, pis se louer quelque chose de mieux.

— Je pense pas que ça vaille grand-chose. Elle est abandonnée depuis vingt ans c’te maison-là.

— J’te parle pas d’un condo dans le quartier Dix30! Juste quelque chose qui impliquerait une toilette qui flush comme du monde, ça serait déjà un bon début. Pis si y’a pas de coquerelles ni de rats, ça serait le luxe total!

Tout en parlant, Nicole le bouscule et attrape le sac de pain dans l’armoire. Elle s’en prend une tranche et y étend une généreuse couche de beurre d’arachide, avant de la plier en deux et d’y mordre. Puis, la bouche pleine, elle fait un geste en direction du dossier.

— Tu veux rien me dire, mais faut pas être bien intelligent pour comprendre : ton père, c’était un trou-de-cul, pis tu veux rien savoir de lui. Il te battait ou quelque chose du genre… Je peux comprendre ça. Le mien buvait, pis décrissait toute dans la maison. J’irais probablement chier sur sa tombe si y crevait demain matin.

Elle s’approche de lui et lui pointe un doigt devant les yeux.

— Mais si y me léguait sa maison par exemple, j’peux te dire que j’perdrais pas de temps avant de la vendre pis de me mettre l’argent dans les poches. Ça rachètera pas ce qu’il a fait, mais c’est la moindre des choses. Essaie de le voir comme ça.

Elle empiffre la deuxième moitié de son sandwich et sort une nouvelle tranche de pain, qu’elle tartine avec le même enthousiasme. Il s’approche d’elle et la lui arrache des mains. Il en prend une bouchée, pensif. Ce que disait Nicole était logique, mais l’angoissait également au plus haut point. Tout ce que cette situation lui inspirait, c’était un paquet de problèmes… Et du danger. Il y avait des souvenirs qu’il était plus prudent de ne pas raviver.

La bouche pâteuse, Thierry regarde la tranche de pain blanc au beurre d’arachide dans sa main et est pris d’un haut-le-cœur. Il n’y a rien comme le beurre d’arachide pour vous rappeler votre enfance. Il la repose sur le comptoir et avale une gorgée de café. Ses yeux font des allers-retours vers la boîte de Tim dans le fond de l’armoire laissée grande ouverte par Nicole. Il la referme d’un geste sec.

***

— Salut, Simard. Comment ça va?

Benoit Simard ajuste son portable vis-à-vis de son oreille et essaie d’identifier la voix de son interlocuteur. Au premier abord elle ne lui dit rien, mais l’emploie de son nom de famille sans son prénom ne laisse pas de doute sur le fait qu’il s’agit d’un homme avec qui il travaille – ou avec qui il a travaillé.

— Très bien! Et toi?

— Bien, bien! J’ai jamais été aussi occupé depuis que je suis à la retraite mais sinon, tout va pour le mieux.

Ah, voilà! Denis Bibeau. Benoît sourit. C’était un ancien collègue enquêteur du temps où il travaillait au poste de Portneuf. Cela faisait bien vingt ans qu’ils ne s’étaient pas parlé.

— Ta femme doit pu t’endurer, répond-il en riant. Comment vont tes enfants?

— Si seulement je le savais! Depuis qu’ils sont casés, les nouvelles se font rares…

— Ah, OK! C’est pour ça que tu m’appelles? T’as oublié comment on fait, alors tu veux que j’enquête pour les retrouver?

Bibeau éclate du rire gras qu’il lui connaît si bien et continue.

— C’est ça, ouin! Non, j’appelais plutôt pour savoir si t’avais appris la bonne nouvelle?

— La bonne nouvelle? Non, pas que je sache. Dis-moi pas que t’as trouvé Jésus, mon Denis?

— Boulier est mort.

Le sourire de Benoit se fige net. Il n’a pas besoin de chercher dans sa mémoire pour savoir qui est Boulier. Cet homme est au premier rang de son palmarès personnel des individus lui ayant causé le plus de cauchemars au cours de sa carrière. Un frisson lui parcourt l’échine.

— Ouais, ça m’a fait ça à moi avec, sur le coup, ajoute Bibeau en voyant que Benoit ne répond pas. Pis tout de suite après, j’ai pensé à…

— …son gars.
— Ouais.

Si Benoit avait souvent repensé à Rénald Boulier depuis son arrestation vingt-cinq ans plus tôt, il avait dû faire un plus grand effort encore pour oublier son petit. Ses yeux verts, l’expression qu’il avait quand ils l’ont sorti de la maison… Il n’avait jamais cherché à savoir ce qu’il était devenu, bien que ça aurait été facile avec l’emploi qu’il occupait. Quitter Portneuf avait aidé. Ça ne l’avait toutefois pas empêché de revoir Thierry à travers son propre fils chaque fois qu’il rentrait du boulot, pendant des années.

— Ça lui fait, quoi, trente ans? continue Denis.

— Trente-deux.

— J’me demande comment il prend ça…

Benoit n’en avait aucune idée et ne tenait pas particulièrement à le savoir. De quoi pouvait bien se souvenir un enfant de sept ans?

De tout, lui murmure une petite voix dans sa tête.

— Bon, ben, faut qu’j’y aille moi, lance enfin Denis à l’autre bout du fil. Faudrait qu’on fasse de quoi bientôt, non? On a vécu tellement d’affaires, c’est de valeur qu’on se soit perdu de vue, Ben.

Benoit Simard sourit tristement. Quelque chose lui disait que les « affaires » qu’ils avaient vécues étaient justement la raison de leur éloignement. Quelque chose lui disait également que Denis le savait très bien.

— T’as raison, Denis, répond-il tout de même. Merci du coup de fil, j’apprécie que tu aies pensé à moi.

Benoit raccroche et soupire longuement. Il se sent soudain vieux. Et las. Et il a envie d’une bière. Il regarde sa montre : onze heures et quart. Un petit rire acerbe lui échappe et il secoue lentement la tête de gauche à droite. Il inspire un bon coup et saisit à nouveau son téléphone.

— Allo?
La voix de Cédric lui réchauffe instantanément le cœur et à sa grande surprise, il doit réprimer une envie de se mettre à brailler.

— Allo, mon gars. Comment ça va?

***

— Pète pas ta coche! lui lance Nicole, souriante, dès qu’il met le pied dans l’appartement.

— De quoi tu parles?

Thierry dépose son sac à bandoulière par terre et se déchausse de ses bottes de travail délassées en deux bons coups de pieds dans les airs. Nicole trépigne sur place, les mains derrière son dos. La voir aussi excitée le fait sourire, mais le rend aussi un peu nerveux. Elle libère une de ses mains et le prend par le bras pour l’entrainer au salon. Sur la petite table basse, trois belles lignes de coke bien droites l’attendent.

— Deux pour toi, une pour moi, précise-t-elle en s’assoyant en tailleur sur leur futon délavé.

Thierry la voit cacher quelque chose sous ses fesses, mais n’en fait pas de cas : pourquoi lui gâcher son plaisir?

— En quel honneur?

— Une bonne nouvelle… qui risque peut-être de te fâcher.

Thierry laisse échapper un rire sarcastique.

— Quoi, t’es enceinte?

— Ha ha, très drôle. Envoye, viens t’assoir. J’te dis rien avant que tout ça ait disparu.

Thierry ne se fait pas prier. Il s’exécute, puis tend la paille à Nicole. Après un petit concert de reniflements, le sourire de Nicole s’élargit encore et elle fouille dans son entrejambe pour en ressortir l’objet sur lequel elle s’était assise. Elle lui tend enfin une petite carte.

— Myriam Couture… agente immobilière?

Il lève les yeux au ciel, agacé.

— Je t’avais dit que je voulais rien savoir de…

— Je sais! s’écrit-elle. Attends! Écoute, tu vas voir!

Elle le prend par les épaules et le force à la regarder. Il lève un sourcil.

— Je sais que tu ne voulais rien savoir… C’est pour ça que je l’ai fait moi-même. J’ai décidé d’appeler l’agente d’immeuble du coin où est ta maison…

— C’est pas ma maison…

— Où est la maison. Juste pour voir. Il se trouve qu’elle était très contente de m’entendre. À ce qu’il parait, elle est très en demande, mais elle n’arrivait pas à mettre la main dessus. Elle a eu beau chercher la banque qui l’avait saisie…

— Elle a jamais appartenu à une banque. Rénald a toujours réussi à payer ce qu’il fallait…

— C’est ce que je lui ai dit. Anyway, les vieilles maisons délabrées, c’est à la mode y parait. À cause des émissions de télé. Acheter et revendre, les jeunes couples aiment ça, ça a l’air. Elle a toujours des demandes à propos de cette maison-là! Elle dit qu’elle pourrait avoir un acheteur en moins de deux semaines!

Thierry fait la moue. Nicole se lève et va chercher une bière dans le frigo.

— OK! Ben, qu’elle la vende, puis qu’elle nous envoie le chèque!

— Y’a juste un petit problème… Les affaires de ton père sont encore là. Myriam dit qu’elle peut s’arranger avec les meubles – les inclure dans la vente, si tu ne veux rien. Mais il faut ramasser ses effets personnels, faire un peu de ménage. Sinon, il faudrait payer un service de nettoyage et ça peut monter jusqu’à dix mille dollars…

Elle lui enfonce la bière entre les mains et revient s’assoir près de lui. Elle lui caresse gentiment les cheveux et la joue.

— Je sais que tu ne veux pas t’en mêler… Mais dix mille piasses pour ramasser une couple de cochonneries, ça me semble stupide! Québec est à deux heures d’ici! On devrait louer une voiture en fin de semaine puis vider ça une bonne fois pour toutes, non? Ça pourrait même être thérapeutique, qui sait…

Elle avait bien répété son texte.

— Je veux pas retourner là, lui dit-il d’un ton plaintif. Tu peux pas comprendre…

— Cent mille, Thierry.

Il s’étouffe avec sa gorgée de bière et se tourne vers elle, les yeux ronds.

— Qu… quoi?

Elle lui prend la tête entre ses deux mains et lui sourit.

— Cent. Mille. Dollars.

Elle l’embrasse ensuite sauvagement sur la bouche.

***

C’est lorsque Nicole gare la voiture dans l’allée de gravier que Thierry sent vraiment que ce n’était pas une bonne idée. En s’en venant vers Portneuf, ils avaient croisé son école primaire, la maison d’un ou deux de ses anciens amis… Sur le coup, il n’avait ressenti qu’une certaine nostalgie. Peut-être que ça se passera bien, s’était-il surpris à penser. Peut-être que vendre la maison mettrait un point final à toute cette histoire. Peut-être même que ça lui servirait de levier pour apporter un grand changement dans sa vie. Lâcher la coke et la mari, pour commencer, puis retourner aux études, qui sait…

Puis, ils avaient tourné dans le rang huit. Sa bouche était devenue toute sèche, sans qu’il sache vraiment pourquoi. Finalement, Nicole s’était arrêtée devant la maison.

— C’est celle-là?

Elle s’était engagée dans l’allée sans attendre sa réponse.

— Thierry.

— Hein?

— Tu viens?

Thierry relève la tête. Nicole le fixe, un sourire bienveillant aux lèvres. Il a soudain envie de la prendre dans ses bras, enfouir son visage dans ses cheveux et pleurer. Il a envie de lui dire de faire demi-tour. Il a envie de tout lui raconter. Là, elle comprendrait. Puis à la place de vendre la maison, elle lui proposerait d’y mettre le feu et ils retourneraient à Montréal. Ils feraient l’amour sur leur matelas miteux dans leur petit appartement pourri et s’endormiraient comme ça, leurs deux corps nus entrelacés.

— J’arrive, dit-il plutôt.

***

Thierry ouvre les yeux. D’un coup, sans hésitation. L’espace d’une seconde, son cœur s’emballe. Il y a du bruit dans la chambre de ses parents. Il remonte les couvertures jusqu’à son nez. Quelque chose se brise. Sa mère crie. Son père aussi, mais pas de la même façon. Ce n’est pas parce qu’il a peur qu’il crie, lui, mais parce qu’il est en colère. Rénald Bouvier n’a pas besoin de raison particulière pour se fâcher – parfois, c’est parce qu’il a bu, d’autres, c’est parce que sa mère ou lui l’ont « fait chier », comme il dit. Des fois, ils sont tous ensemble à la table et ils rient, tandis que papa raconte une histoire qui s’est passée au boulot. Puis tout à coup, au milieu des rires, le regard de son père change et il peut soudainement abattre un poing sur la table et se mettre à sacrer.

Mais le plus souvent ça arrive comme ça, au milieu de la nuit. Thierry entend des coups. Il n’a peut-être que sept ans, mais il sait différencier un poing dans un mur d’un poing au visage. Il entend des pas qui se précipitent dans le couloir, suivis par l’engueulade de ses parents. Les deux crient en même temps, si bien que les paroles en tant que telles sont incompréhensibles. Il se bouche les oreilles et ferme les yeux, implorant mentalement sa mère d’arrêter de crier. Ne sait-elle pas qu’il déteste ça? N’a-t-elle pas appris que ça ne fait qu’empirer les choses?

Tout à coup, elle hurle et il y a un grand fracas dans l’escalier. Malgré toutes ses craintes, Thierry se lève et va à la porte. Il l’entrouvre juste un peu, assez pour voir les marches. Tout en bas, sa mère est étendue sur le dos, les yeux agrandis par la peur et la souffrance. Elle a du mal à bouger, mais on dirait qu’elle essaie de se retourner pour ramper. Puis, elle le voit. Ses yeux s’agrandissent encore. Elle lève lentement une main et porte un doigt à sa bouche, lui intimant de rester silencieux. Du sang coule de son nez. Et tout à coup, du sang, il y en a partout.

Thierry entend le premier coup de feu, puis n’entend plus rien. Le deuxième, il le voit dans le visage de sa mère. Le troisième, dans l’amas de sang, d’os et de morceaux pourpres qui jonchent le sol à la place de sa tête. C’est alors que son père pousse doucement la porte, son calibre .12 à la main. Il lui sourit tendrement, avec amour.

***

Benoit se réveille trempé, haletant. Michèle est assise dans le lit, les yeux écarquillés.

— Merde, y’était temps que tu te réveilles! Ça fait deux minutes que j’te brasse! J’étais sur le point d’appeler l’ambulance!

Il s’assoit et allume la lampe de chevet. Il attrape son verre d’eau d’une main tremblante et en avale la moitié. Il soupire enfin.

— J’ai fait un cauchemar…

— J’avais remarqué!

Michèle pose doucement une main sur son bras.

— Est-ce que t’as envie d’en parler? Des fois, les mauvais rêves, c’est super épeurant sur le coup, mais quand on les raconte à voix haute, on réalise à quel point c’était niaiseux…

Benoit lui sourit gentiment.

— C’était loin d’être niaiseux… Et non, j’ai pas envie d’en parler. Je suis désolé de t’avoir fait peur.

— Ça va, mon loup.

— Je vais me lever, je pense. Jamais je réussirai à me rendormir après ça.

— Moi non plus… mais j’vais essayer quand même.

Benoit embrasse sa femme et éteint la lampe de chevet avant de sortir de la chambre. Après une douche brûlante et un bon café, les relents de son mauvais rêve ne l’ont toujours pas quitté. Foutu Denis Bibeau. Il n’avait pas rêvé de cette nuit-là depuis des années, et voilà que ça recommençait. Il trouve son portable et cherche le numéro du chargé de relève au poste de Portneuf dans ses contacts. Il y est encore. Il approche son pouce du bouton d’appel… Puis referme le téléphone.

Tu vas quand même pas déranger un chargé de relève à trois heures du matin pour tes petites angoisses personnelles, se réprimande-t-il.

Bien vrai. Benoit empoche son téléphone et décide plutôt d’attraper ses clés de voiture. Il était en congé pour trois jours. Rien ne l’empêchait de se rendre à Québec et de rendre visite à ses vieux amis du poste. Il y serait vers cinq heures trente, et prendrait des nouvelles de Thierry sur place.

***

Thierry ouvre les yeux. D’un coup, sans hésitation. L’espace d’une seconde, son cœur s’emballe. Puis, il se souvient de l’endroit où il est. Son cœur s’emballe encore plus. Il sait où il se trouve, mais qu’en est-il du quand? Il tâtonne à travers les couvertures et y trouve une cuisse appartenant à Nicole.

— Ça va? lui demande-t-elle d’une voix endormie.

— Je sais pas trop, répond-il.

— Je t’avais dit de ne pas trop en prendre, ajoute-t-elle en se tournant sur le côté.

— J’en avais besoin…

— Peut-être, mais si tu badtrippes, viens pas me dire que je te l’avais pas dit.

Thierry s’assoit dans le lit, haletant. Son rythme cardiaque est instable, sa tête se fend en deux. Chacun de ses battements de cœur provoque une petite secousse dans sa vision. Il court à la salle de bain et vomit. Il a déjà badtrippé, et ça, ça n’a rien à voir. Ou peut-être que si. Il n’est pas en état de juger.

Il va se rincer la bouche au lavabo. Lorsqu’il relève la tête, son reflet dans le miroir a sept ans. Il secoue la tête et il est à nouveau adulte. L’homme qui le regarde a très mauvaise mine. Son visage est si maigre. Ses yeux verts sont enfoncés dans leurs orbites, au fond de cernes bleus foncés, tirant sur le mauve. De la bave coule de sa bouche et de la morve de son nez. Il se passe une nouvelle fois le visage à l’eau. Lorsqu’il relève la tête, il n’ouvre pas les yeux tout de suite. Il est pris d’un mauvais pressentiment. Non, il sait. Il sait que lorsqu’il rouvrira les yeux et regardera dans le miroir, c’est le visage de son père qu’il verra. Il arrive à le sentir sous sa peau.

Les yeux toujours fermés, Thierry se rue hors de la pièce et fonce dans le mur à côté de la porte de sa chambre.

Mais qu’est-ce qui t’as pris de venir ici, merde?!

Il se repère avec ses mains et finit par retrouver l’ouverture. Il ouvre les yeux dans l’obscurité de la pièce et cherche ses vêtements par terre. Ils doivent absolument partir.

— Mais qu’est-ce qui te prend? s’écrit Nicole en s’assoyant dans le lit.

— Faut partir, répond-il.

— Mais on vient à peine de se coucher! On pourrait pas attendre le matin, au moins?

— Le matin viendra jamais si on reste… Le temps est plus le même, il fait des sauts…

— Mais de quoi tu parles?! Thierry! C’est juste des hallucinations, là. Viens ici, mon amour.

Nicole lui agrippe doucement le bras tandis qu’il est à quatre pattes par terre, toujours à la recherche de son pantalon. Elle l’attire sur le lit et il s’y assoit. Elle se colle contre son dos et lui caresse doucement les cheveux en chuchotant des paroles apaisantes dans le creux de son oreille. L’espace d’un moment, Thierry commence à se calmer. Puis, il lève la tête et le voit par la porte entrebâillée.

— Est-ce qu’elle te fait chier, Thierry? Tu veux que j’m’en occupe?

Le sourire de son père est serein. Il passe le canon de sa carabine dans l’ouverture pour qu’il la prenne.

— Tu veux peut-être le faire toi-même?

— Tu recommences à respirer trop vite, Thierry, calme-toi…

Il se dégage d’un coup sec et heurte la mâchoire de Nicole avec son coude. Elle recule mais sa voix reste calme, bien qu’on y décèle maintenant une légère note de peur.

— Ça va aller, je suis là. Thierry. Viens, on s’en va tout de suite.

Elle se lève et va le rejoindre, prenant toutefois garde de ne pas le toucher. Thierry se tient la tête entre les mains, bouchant ses oreilles pour ne plus entendre le ricanement de son père.

— Fais pas le saut Thierry, je vais ouvrir la lumière…

— NON!

Thierry se précipite sur elle avant qu’elle n’atteigne le commutateur et la plaque contre le mur.

— C’est parce qu’il fait noir qu’il peut pas rentrer!

— Thierry… tu me fais mal! S’il te plait, il faut que tu te calmes…

Thierry continue toutefois d’appuyer son bras contre la poitrine de Nicole. La jeune femme essaie de se dégager sans le brusquer.

— Thierry…

— Elle te fait chier, hein? continue son père, de derrière la porte.

Thierry voit sa silhouette sombre, dans la fente, entre les gonds. Il est à quelques centimètres seulement de leur visage.

— TA GUEULE!

Nicole sursaute. Ne voyant plus d’autre solution, elle lui envoie un coup de genou dans l’entrejambe. Thierry plie en deux et tombe à genoux. Elle reste une seconde devant lui, tiraillée entre son désir de l’aider à passer sa crise et celui de se sauver avant qu’il ne lui fasse plus de mal. Il relève la tête et elle aperçoit ses yeux dans la lumière provenant du couloir. Elle se retourne immédiatement et sort de la chambre en courant. Elle a à moitié dévalé l’escalier lorsqu’il lui saute dans le dos. Elle hurle.

Son cri se répercute dans la tête de Thierry, ses tympans menacent d’éclater. Ils tombent par terre. Il la retourne et s’assoit sur elle. Elle lui crie d’arrêter – ou peut-être que c’est lui, qui crie. Tout à coup, les sons se sont tus. Les seuls qui lui parviennent sont ceux des pas lents de son père dans l’escalier, et le « toc » régulier de la crosse du calibre .12 qu’il traine derrière lui et qui heurte les marches, une à une. Les yeux noisette de Nicole sont paniqués, et bien qu’il n’entende plus, il voit ses hurlements sur son visage. Mais ne sait-elle pas qu’il déteste ça? N’a-t-elle pas appris que ça ne fait qu’empirer les choses?!

Il n’y a alors plus rien qui compte, sauf la nécessité de faire taire ces cris. Il attrape une poignée de ses cheveux bouclés et lui fracasse la tête contre le plancher. Mais elle n’arrête pas. Il frappe, frappe, frappe encore… et soudain, ça y est. Les sons reviennent d’un coup, au moment où le craquement survient. Les yeux de Nicole se figent instantanément. Du sang s’étend à une vitesse déconcertante sous sa tête. Thierry tombe par terre et recule, jusqu’à ce qu’il sente l’escalier dans son dos. Il s’y appuie et reste là, figé, des larmes dévalant ses joues. Son père arrive au bas des marches et le contourne pour venir s’assoir près de lui. Thierry tourne la tête de côté pour faire face à cet homme qui lui a tout pris. Cet homme qui continue de tout lui prendre, même dans la mort.

— C’est ça que tu voulais, non? lâche-t-il d’une voix brisée. Alors pourquoi t’es encore là?

— J’s’rai toujours là, Thierry, répond son père en souriant. Toujours.

***

Lorsque Benoit Simard engage sa voiture dans le rang huit, les gyrophares des deux autopatrouilles de la SQ sont déjà visibles devant la maison.

Non…

En arrivant au poste de Portneuf, il avait tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. Un agent avait fini par lui dire qu’ils venaient d’avoir un appel pour violence conjugale d’apparence particulièrement brutale. Des voisins avaient entendu des cris et des bruits de bataille dans une maison abandonnée. Benoit avait fermé les yeux et demandé l’adresse. Il n’avait pas eu besoin de la demander, mais il l’avait fait quand même.

Benoit range sa voiture sur le bas-côté et sort lentement. Il montre son badge à l’agent gardant le cordon de sécurité et avance vers l’allée sans un mot. Il la remonte avec l’impression de se retrouver dans l’un de ses mauvais rêves. L’éclat bleu et rouge des gyrophares teintent la scène l’un après l’autre, comme au ralenti. Benoit s’arrête net quand la porte d’entrée s’ouvre. Deux agents en sortent, tenant chacun un des bras menottés dans le dos du jeune homme. Des larmes coulent sur les joues de l’enquêteur. Au moment où ils passent devant lui, Thierry tourne la tête et l’aperçoit. Benoit affronte les yeux verts du petit gars, vides de toute expression, pour la deuxième fois de sa vie. Une fois de trop.

Laisser un commentaire