Guibole
-1-
Quel crétin il pouvait être.
Pierre regarda Antoine s’éloigner en boitant. Il ne servait plus à rien de lui crier de revenir. Il l’abandonnait derrière. Le jeune homme ne l’en blâmait pas, d’ailleurs. Ne venait-il pas de le jeter en bas d’un immeuble à grands coups de pieds au visage?
J’ai paniqué, se dit-il, comme pour se rassurer. Sans succès.
Le monstre qui s’était jeté par-dessus bord pour les rejoindre se trouvait entre eux. Il rampait dans sa direction, trainant derrière lui ses deux jambes informes et inertes. Son visage féroce affichait une telle détermination que Pierre se mit lui aussi en mouvement. Antoine n’avait-il pas parlé d’une explosion, une minute plus tôt?
Il y avait un « petit » problème, toutefois. Pierre considéra sa jambe droite sans trop savoir quoi faire. La partie en bas du genou reposait sur le côté – vers l’intérieur – opposant un contraste choquant avec sa cuisse posée bien droite au sol. Une énorme bosse saillait sous la peau, déformant sa jambe d’une manière immonde. Il n’y avait aucun doute : c’était une fracture, et c’en était toute une. Chaque fois qu’il essayait de bouger un muscle, une douleur aigüe lui foudroyait la jambe et remontait jusqu’à sa tête, comme une décharge électrique. Il devrait affronter ça, pourtant. Dans quelques secondes, il aurait très mal, de toute manière : le militaire aux yeux noirs, lui, avait presque atteint son pied et ne semblait pas souffrir le moins du monde.
Pierre resta en position assise et se tira vers l’arrière en se trainant les fesses au sol. C’était un véritable supplice. Et il n’avait reculé que de quelques pouces, à peine. Le monstre, lui, avançait d’une bonne longueur de bras à chacun de ses mouvements. Serrant les dents, Pierre se força à reculer encore, puis encore. Chaque élancement douloureux lui donnait envie de vomir, mais il tint bon. La bête était plus rapide et Pierre se rendit à l’évidence : sa propre technique était défaillante. À ce rythme-là, il serait bientôt ou bien dévoré vivant, ou bien grillé vif.
Sans réfléchir, il se donna un élan et se hissa sur sa jambe valide d’un seul bond. La vague de douleur déferla sur lui et il passa près de s’évanouir. Il prit deux secondes pour recouvrer la vue, puis pivota sur un pied et tourna le dos au monstre. En se servant de ses mains, à demi levé à la manière d’un chimpanzé, il pouvait sautiller sans appuyer sur sa jambe blessée. Tout bien considéré, c’était aussi douloureux que la position assise, puisque sa jambe trainait derrière lui comme une vulgaire chose morte, mais au moins, ça avait l’avantage d’aller plus vite. Il constata avec étonnement qu’une fois debout, la grosse bosse dans sa jambe n’était plus aussi visible. Rapidement, il distança son pourchassant de plusieurs mètres.
C’est le souffle de l’explosion du bâtiment qui lui fit parcourir les derniers mètres qui le séparait de la clôture délimitant le terrain. Il roula sur lui-même et glissa sur le sol rocailleux, jusqu’à ce que son corps désarticulé aille se fracasser sur le grillage. La souplesse du matériau amortit une bonne partie du choc et il remercia le ciel que le terrain n’ait pas plutôt été entouré d’un mur de ciment. Sonné, Pierre se releva péniblement et se retourna.
Il devait se trouver à près de deux-cent mètres mais rapidement, il craignit que ce soit insuffisant. Tout autour de lui trembla. Puis, la dernière secousse survint et ce qui restait du complexe militaire s’affaissa. Pierre ne pouvait en détacher son regard, fasciné par toute cette destruction, tandis que des morceaux de béton gros comme des ballons de soccer roulaient jusqu’à se pieds. Un pan de la taille d’une voiture tomba près du militaire, qui rampait toujours vers lui, un peu plus loin. Il ne lui fit malheureusement pas le plaisir de se faire écraser pour de bon.
Pierre relâcha lentement le souffle qu’il retenait inconsciemment depuis le début de l’explosion, puis inspira un bon coup… et s’étouffa net. L’air ambiant s’était rempli de poussière et il dut mettre sa manche devant son visage afin de pouvoir respirer à nouveau.
Le calme était revenu. L’immeuble de huit étages – celles se trouvant à la surface, du moins – s’était entièrement effondré. Une épaisse poussière grise restait en suspens au-dessus du carnage et semblait ne pas vouloir se poser, donnant à la scène des airs lugubres de film d’horreur. Un grognement sur sa droite sortit enfin Pierre de sa stupeur. Le militaire infecté, pas le moins du monde intéressé par le spectacle derrière lui, progressait bien. Le jeune homme se tourna vers la grille. Il ne pouvait porter aucun poids sur sa jambe cassée et ce sont donc ses bras, encore douloureux de sa descente de l’immeuble, qui durent faire tout le travail. Il crut d’abord que ce serait impossible, mais à son grand étonnement, ses biceps tirent bon. L’adrénaline, sans doute. Il se laissa finalement tomber de l’autre côté du grillage, après seulement trois essais. Il lui sembla aussitôt qu’il respirait plus librement.
Peut-être était-ce l’espoir, ou la panique, mais sa jambe semblait lui faire de moins en moins mal elle aussi. Peut-être s’était-il habitué à la douleur? Il y avait de bonnes chances pour qu’il soit simplement sous le choc. Il ne chercha pas à trouver la réponse à cette question.
Pierre ne céda pas à son envie de rouler dans un buisson pour se reposer quelques minutes. Le monstre, de l’autre côté du grillage, produisait d’ignobles grognements de frustration. Il creusait déjà la terre de ses doigts ensanglantés, son visage collé contre le grillage et hurlant dans sa direction. Pierre fixa ses yeux sombres un moment. Restait-il une part de l’homme qu’il avait été derrière cette noirceur opaque? Était-il conscient? Prisonnier d’un corps qu’il ne contrôlait plus, mais témoin de tout ce qu’il vivait tout de même? Ou n’était-ce plus qu’une coquille vide, une chose morte dont le corps physique continuait de lutter pour se nourrir?
Pierre frissonna. Il n’allait pas attendre que l’autre réussisse à passer sous le grillage pour lui poser la question. Ignorant totalement de quel côté il devait aller pour rejoindre la civilisation, il se contenta de piquer dans la forêt en ligne droite, trainant derrière lui sa jambe pendante, étrangement insensible désormais.
***
— Réveille-toi, Eddie, on est presque arrivés… mais y’a un truc moche devant.
Pierre ouvrit les yeux en sursaut. Il lui fallut un moment pour se rappeler où il se trouvait – dans la voiture d’un étranger – et un de plus pour se souvenir qui il était, en l’occurrence, Eddie.
Il boitait dans la forêt depuis ce qui lui semblait une éternité lorsqu’il avait fini par entendre une sirène d’ambulance. Il n’aurait jamais réussi à en identifier la provenance s’il n’avait pas également vu un éclair jaune furtif traverser le feuillage sur sa droite. Le temps qu’il rejoigne la route, elle était déjà loin mais au moins, il avait atteint la civilisation. Avec un peu de chance, l’ambulance repasserait dans l’autre sens pour revenir vers l’hôpital de Sainte-Agathe, où il comptait également aller. Il devait de toute urgence montrer sa jambe à un professionnel, même si elle semblait aller mieux. Il avait entendu dire que sous le coup de l’adrénaline, certains accidentés pouvaient ne pas se rendre compte qu’ils avaient de graves blessures au niveau des vertèbres. Il n’avait aucune idée si cela pouvait persister aussi longtemps après un accident, mais c’était peut-être son cas. Ou encore, la disparition de la douleur était peut-être due à une atteinte au niveau du système nerveux. Peut-être que d’ici une heure ou deux, il aurait non seulement perdue la douleur, mais également toute sensation. Il n’avait aucun moyen de le savoir. Ce qu’il savait, toutefois, c’est que sa blessure était bien trop grave pour guérir d’elle-même.
Quinze minutes plus tard, le véhicule d’urgence était effectivement repassé et il lui avait fait de grands signes. Le chauffeur s’était immobilisé sur le bas-côté, puis avait baissé la fenêtre. Il était blême et agité.
— Vous étiez à l’explosion? Vous savez où c’est? S’il y a d’autres blessés?
— Non…, répondit vaguement Pierre. Je suis perdu. Je dois voir un médecin, ma jambe…
— Êtes-vous gravement blessé? On a déjà quelqu’un à l’arrière, vous pensez pouvoir attendre l’autre ambulance? Elle devrait être là dans une dizaine de minutes…
— S’il vous plait, vous êtes sûrs qu’il n’y a pas de place? Je dois juste m’assoir, ma jambe… elle…
— Écoutez, avait fini par soupirer le chauffeur, voyez avec mon coéquipier, derrière.
Pierre s’était trainé jusqu’à l’arrière de l’ambulance, où un gros homme à l’air essoufflé ouvrait justement la portière. Il était tout rouge et de la sueur perlait à son front.
— J’ai un homme en pleine crise de je ne sais pas quoi, ici! Je veux bien vous faire assoir dans un coin, mais je ne peux pas garantir votre sécurité. Il se démène comme un diable, et j’ai bien peur que mes harnais risquent de péter à tout moment…
Pierre avait étiré le cou et regardé derrière l’épaule de l’ambulancier. Il avait failli perdre connaissance en reconnaissant le monstre aux jambes cassées. D’une manière ou d’une autre, il avait rejoint la route avant lui, probablement attiré par le bruit de la circulation. Pierre avait espéré que l’armée enverrait quelqu’un se charger de lui avant qu’il ne réussisse à passer. Elle ne l’avait pas fait. Qu’arriverait-il si le militaire arrivait à mordre quelqu’un? Sa gorge s’était serrée et il s’était senti blêmir.
— Ça va, je tiens debout, je vais attendre l’autre ambulance. Vous en avez visiblement plein les bras… merci de vous être arrêtés.
L’homme n’avait pas attendu plus longtemps et avait refermé la portière. Le véhicule s’était remis en marche… et Pierre aussi. Il n’avait pas la moindre intention d’attendre cette deuxième ambulance : il n’avait pas la moindre envie de se retrouver au même endroit que ce monstre.
Le deuxième véhicule à s’approcher, deux minutes plus tard, avait été la petite Honda Civic dans laquelle il se réveillait tout juste. Il avait donné un faux nom à Louis, son conducteur, et inventé une histoire d’accident de vélo de montagne. Le jeune homme avait accepté de l’emmener jusqu’à Sainte-Agathe.
— C’est la guerre, ou quoi?
Pierre redressa son siège. Il ne mit pas longtemps à comprendre l’étonnement de Louis. Ils étaient à l’entrée de Sainte-Agathe et devant eux, un bouchon de circulation s’étendait à perte de vue. Les gens klaxonnaient furieusement, certains essayaient même de couper la route aux autres en roulant sur les trottoirs. Le jeune homme débrancha son iPod et syntonisa la radio locale tout en allumant une cigarette. Il en proposa une à Pierre, qui refusa distraitement, concentré sur le discours de l’animateur. Il n’y avait aucun élément clair à propos de ce qui se passait et il fut soulagé d’entendre que l’explosion survenue dans la matinée passait pour des travaux de dynamitage dans une carrière isolée, à Tremblant. Pierre se calma un peu et prit son mal en patience. Ils finiraient bien par traverser la ville, même si cela devait prendre des heures.
Arrivé au carrefour giratoire, toutefois, le trafic était carrément arrêté. Louis soupira, mit la voiture en mode stationnaire puis se tourna vers Pierre en s’allumant une autre cigarette.
— Il fait une chaleur à crever… Il parait qu’il annonce des orages violents en fin de journée. Difficile à croire maintenant, hein?
Il aspira une longue bouffée, souffla l’air par la vitre entrouverte et se tourna à nouveau vers Eddie/Pierre.
— Bon, puisqu’on doit attendre, dans quel secteur de Sainte-Agathe tu voulais que je te dépose? J’imagine que tu as besoin de voir un médecin. L’hôpital n’est pas loin, ça ne me dérange pas de faire un petit détour.
Pierre ayant dormi tout le trajet, il n’avait pas réellement pris le temps d’y penser. Une part de lui souhaitait effectivement rencontrer un médecin, avant que les dommages de sa jambe ne deviennent irréversibles. Elle ne lui faisait plus aussi mal, mais il sentait un drôle d’élancement dans le tibia, à l’endroit où la cassure avait eu lieu. D’un autre côté, il craignait plus que tout de découvrir ce qui était advenu du militaire. Avait-il atteint l’hôpital? Avait-il mordu quelqu’un? Si c’était le cas, l’hôpital était le dernier endroit au monde où il souhaitait se trouver dans les prochaines minutes. Peut-être pouvait-il trouver une clinique privée quelque part en ville…
Une nouvelle pensée lui tordit l’estomac : même si le militaire restait contrôlé, il était très probable que l’armée cherche à le retrouver, lui. Et il ne fallait pas être une lumière pour savoir ce qu’ils feraient de lui. Sa photo allait bientôt être diffusée dans tous les médias, accompagnée de la mention « dangereux criminel, recherché pour attentat terroriste ». En résumé : il devait quitter la ville, et vite.
— Eddie?
— Jusqu’où tu vas, Louis? demanda enfin Pierre.
— Plus loin que toi! s’esclaffa-t-il.
Il pointa les valises sur le siège arrière.
— Je rends visite à ma famille, à Rouyn-Noranda.
Pierre avait pris une seconde pour réfléchir, mais pas plus. L’Abitibi, c’était loin, d’autant plus qu’il n’avait pas d’argent, pas de bagages, pas de téléphone… mais c’était une chance inouïe qui ne se présenterait sans doute qu’une fois et il n’avait pas le temps de faire son difficile.
— Ça te dérangerait beaucoup si je t’accompagnais jusque-là?
Louis ne cacha pas sa surprise. Il détourna un moment son visage vers la fenêtre pour souffler la fumée de sa cigarette, puis ramena enfin son regard vers Pierre.
— Dis-moi, tu t’es cogné la tête durant ton accident de vélo?
Pierre ne sut quoi répondre. Il baissa les yeux. Louis ne lui laissa pas le loisir de trouver une histoire plausible.
— Écoute, je veux bien t’aider, tout le monde peut faire des conneries…
Le visage de Pierre s’éclaira.
— … mais, continua-t-il, je n’ai pas envie de me faire entraîner dans la merde par un pauvre crétin trouvé au bord de la route. Ton histoire ne tient pas debout, et je vois bien que tu fuis quelque chose. T’es probablement un drogué endetté, ou un voleur, quelque chose dans le genre…
Pierre ne put qu’acquiescer devant cette salve d’accusations. À très peu de détails près, au fond, Louis avait raison. Il n’était peut-être pas drogué, mais il ne restait qu’un pauvre type qui avait fait une erreur – monumentale – et désirait fuir ses responsabilités… Il se prépara à sortir.
— Toute ça pour dire, continua Louis, que je veux bien faire un bout de chemin avec toi, mais j’aime mieux te prévenir que je ne te fais pas confiance, et qu’à la seconde où je ne le sens plus, tu débarques. Pigé?
— Pigé, sourit Pierre, soulagé.
— Bien. T’as tué personne, au moins?
Tout le monde, pensa Pierre.
— Personne.
— Bien.
L’espace de quelques minutes, Pierre y crut vraiment. Il crut que le gouvernement réussirait à stopper ce qu’il avait lâché sur le monde. Que tout pourrait redevenir normal. Que ses actes n’avaient pas eu d’incidence irréversible sur le reste du monde. Il crut qu’il atteindrait l’Abitibi, se laisserait pousser la barbe et trouverait un petit boulot pour vivre une vie sans histoire, mais paisible. Il était même plutôt optimiste, lorsqu’ils eurent enfin traversé le carrefour giratoire. C’est là qu’il vit le char d’assaut.
Il était posté juste devant la sortie vers l’autoroute 15. D’autres véhicules militaires formaient un barrage sur la route 117, éliminant toute possibilité de quitter la ville. Du moins, en voiture. Des rangées d’hommes armés de mitraillettes étaient postées à chaque bout des rues transversales.
— Mais qu’est-ce qui se passe?
Le cœur de Pierre s’accéléra. Bien qu’ils étaient encore loin, il discernait clairement les soldats patrouillant à travers les véhicules et vérifiant l’identité des passagers à bord. Louis les vit aussi et se tourna lentement vers lui.
— Eddie… dis-moi que tout ça… ce n’est pas pour toi?
Pierre enfouit son visage dans ses mains d’un geste las. Cela n’allait-il donc jamais s’arrêter? Il soupira et se tourna vers Louis. Il se sentait nauséeux, faible, à bout. Il n’était pas ce foutu Jason Bourne : il n’était tout simplement pas taillé pour la vie clandestine, la fuite, les mensonges. Avait-il vraiment cru qu’il pourrait passer sa vie ainsi? Se déguiser, éviter les ennuis avec la police et enfouir sa culpabilité loin, loin au fond de son être? Tu parles! Cela faisait moins d’une heure qu’il était en fuite et déjà, il avait l’impression que tout ce stress le tuerait bientôt.
Je ne suis qu’un lâche. Je l’ai toujours été, et je le resterai jusqu’à ma mort…
— Je suis désolé. Je n’ai jamais eu l’intention de t’embarquer là-dedans, finit-il par répondre.
Il ne lui restait plus qu’une seule option. Sa décision prise, il posa une main sur la poignée de la voiture et prit une grande inspiration.
— Je ne savais pas que ça irait si loin… merci pour ton aide, Louis.
Sans plus attendre, Pierre sortit du véhicule. Des centaines de voitures, parechoc à parechoc, étaient alignées derrière et devant lui, à perte de vue. Les gens klaxonnaient, exaspérés. Certains étaient sortis et plissaient les yeux sous le soleil brûlant afin d’essayer de voir ce qui se passait plus loin. La plupart avaient toutefois choisi le confort de leur air conditionné. Pierre boitilla entre les véhicules. Plus il avançait vers le barrage, plus il en comprenait l’ampleur. Bientôt il discerna le visage des soldats sous leurs casques ronds. Il trouva celui qui était en charge – reconnaissable à son habillement – et s’avança vers lui. Ce dernier le vit, fronça les sourcils. Pierre leva lentement les mains pour les poser derrière sa tête…
C’est à ce moment que la fusillade retentit. Il fit volte-face. D’autres détonations suivirent, puis une petite explosion. Cela provenait du nord de la ville. Près de l’hôpital, à en croire les volutes de fumée s’élevant de cette direction. Un silence morbide régnait maintenant au sein du bouchon de circulation. Les klaxons avaient cessé, les gens sortaient de leur véhicule et se tournaient vers le chaos.
Il y eut un moment de flottement, durant lequel Pierre eut l’impression que le temps s’était arrêté. Puis, des cris leur parvinrent. Des hurlements d’horreur pure et des coups de feu. Plus près de lui, les gens se lançaient des regards inquiets. Dans une sorte de commun accord silencieux, tous réintégrèrent prestement leur véhicule et se remirent à klaxonner. Pierre ramena son regard vers les soldats. Le commandant qui avait semblé le reconnaître ne lui portait plus aucune attention. Il hurlait des ordres à travers son walkie-talkie tout en sautant dans un des jeeps blindés qui s’arrêta près de lui. Les soldats bloquant les rues couraient également vers les chars et sautaient à leur bord. Ils roulaient sur les trottoirs, démolissant tout ce qui se trouvait sur leur chemin.
Les cris se rapprochaient. L’hôpital n’était qu’à deux kilomètres. Combien de temps les monstres prendraient-ils à arriver jusqu’ici? Autour de lui, la panique s’installa. Le barrage de barbelés et de tapis à clous bloquait toujours la route 117, mais maintenant que le char d’assaut avait dégagé pour se diriger vers l’hôpital, des gens bien décidés à foutre le camp fonçaient déjà dessus à toute vitesse. Une femme furieuse et visiblement paniquée, plus loin dans la foule, klaxonnait tout en fonçant dans les véhicules devant elle. Pierre quitta la route avant que quelqu’un ne lui passe dessus.
C’était le laboratoire militaire à nouveau, mais à grande échelle, cette fois. Il avait vu, de ses propres yeux, ce dont étaient capables les horreurs lâchées sur la ville – les horreurs qu’il avait lâchées sur la ville. L’infection était si rapide, la propagation serait exponentielle…
Il était hors de question de rester là à les attendre. Il savait, par expérience, que rien ne servait d’essayer de les combattre. Pour ce qu’il en savait, les soldats partis vers l’hôpital étaient déjà morts. Il prit son pas le plus rapide, encore surpris de constater à quel point la douleur à sa jambe avait diminué, et quitta la route. La plupart du monde quittait les commerces ou les maisons pour prendre la route et quitter la ville. Personne ne savait ce qui se passait mais déjà, c’était chacun pour soi. C’était le chaos total. Pierre les regardait s’en aller tout droit vers leur mort, une boule au fond de l’estomac. Bousculé par cette foule d’individus paniqués, il évoluait à contre-courant à travers eux, dans le but de rejoindre son logement, plutôt que de le fuir.
Son appartement se trouvait tout près. Il évaluait que dans cinq ou dix minutes, les monstres auraient envahi le centre-ville. Déambuler en pleine rue ne serait pas une bonne idée à ce moment-là. Il devrait faire vite, mais c’était faisable. En passant devant le Tim Horton, il s’arrêta net. Il n’aurait peut-être pas de meilleure occasion. Il entra.
Le silence fut si soudain quand la porte se referma derrière lui que Pierre sursauta. Même les employés avaient déserté l’endroit. Il fit le tour du comptoir et passa en cuisine, ou il agrippa d’une grande boîte en carton qui trainait. Il fit le tour des entrepôts et jeta dedans tout ce qu’il trouva de nutritif et non périssable – où dont la date de péremption restait assez loin pour qu’il puisse survivre quelque temps sans avoir à sortir. Dans la salle à manger, il eut la chance de tomber sur un sac à dos, que quelqu’un avait laissé derrière lui. Il vida son contenu au sol et le remplaça par les bouteilles d’eau et de jus qui se trouvaient dans le présentoir à breuvages.
Les bras et le dos chargés de bagels, de contenants individuels de beurre d’arachide et d’eau embouteillée, il sortit enfin. Il n’était resté que trois minutes dans le restaurant, mais les choses avaient déjà empiré. L’horreur approchait à grands pas. Pierre s’empressa de piquer en ligne droite.
-2-
Pierre sursauta. L’étage était silencieux. Mais dans ce cas, pourquoi s’était-il réveillé? Il était presque certain d’avoir entendu… du verre brisé. Celui qu’ils avaient étendu dans le couloir, sans aucun doute.
Faites que ce soit Jérôme.
Car si c’était bien lui, ça voulait dire que ce n’était pas eux. Une fois arrivé à son appartement, le jour où tout avait foutu le camp, Pierre avait croisé son voisin de palier dans les escaliers. Ce dernier, sa femme et leur fils derrière lui se préparaient à sortir, tirant derrière eux des valises. Il avait baissé la tête sur les provisions de Pierre. Les deux jeunes hommes s’étaient dévisagés quelques secondes.
— C’est pas con, ça, avait fini par lâcher son voisin.
Peut-être avait-il vu dans son regard qu’il savait quelque chose de plus que lui, et qu’il devait suivre son exemple. D’un geste, il avait simplement signalé à sa famille de remonter. Quelques minutes plus tard, Pierre avait entendu des coups de marteau et le sifflement d’une perceuse dans le couloir.
C’est pas con, ça.
À son tour, Pierre avait fait de son mieux pour barricader sa porte et ses fenêtres. Il n’était pas très manuel, mais il avait déniché une boîte de vis et un petit tournevis à main dans un tiroir de cuisine. Le tout avait été laborieux, mais au final, il s’était senti un peu plus en sécurité.
Et il avait attendu. Des minutes, puis des jours. Il avait passé la plupart des heures de clarté à parcourir les livres de sa bibliothèque – maintenant vissée à sa porte d’entrée – afin de s’occuper l’esprit. Mais les bruits provenant de dehors étaient trop horribles pour qu’il arrivât à oublier ce qu’ils étaient en train de vivre.
La radio, la télévision, le cellulaire : tous les moyens de communication modernes s’étaient totalement éteints après trois jours. Le premier jour, personne ne savait vraiment ce qui se passait, et les informations étaient vagues, mais dramatiques. On diffusait des messages d’urgence indiquant aux gens de rester chez eux et d’attendre de nouvelles consignes. Au deuxième, ils avaient appris que l’armée s’apprêtait à intervenir et qu’il devenait maintenant primordial de rester chez soi, car ils ne s’arrêteraient pas pour différencier les «infectés » des « vivants ». Les grands centres étaient déjà touchés, on ne savait pas jusqu’où exactement, mais certaines sources affirmaient que les Américains avaient également été touchés. Le matin du troisième jour, il n’y avait plus aucun animateur à la radio. Seulement un message d’urgence, diffusé en boucle et annonçant un imminent bombardement de la ville de Montréal et de plusieurs autres grands centres. À treize heures vingt-huit, la radio et le signal satellite de son téléphone s’étaient interrompus définitivement.
Dehors, les choses avaient commencé à se calmer une semaine plus tard. Un coup d’œil entre deux planches bouchant sa fenêtre de chambre lui avait permis de constater que la ville était pratiquement déserte, sauf pour un ou deux individus infectés hantant sporadiquement les rues. Et il était temps, car Pierre avait déjà épuisé toute son eau et une bonne partie de ses provisions. Il lui était apparu évident qu’il n’avait aucune idée de comment il devait se rationner. Il n’avait jamais eu, après tout, à se demander ce qu’était une faim ou une soif intolérable. Il n’en avait fait la véritable expérience que trois jours après que ses réserves d’eau furent épuisées, lorsqu’il en avait été réduit à récupérer quelques malheureux millilitres d’eau provenant d’une flaque stagnante sur sa terrasse. Il avait été malade comme un chien durant trois jours, et là, il avait su ce qu’était vraiment la soif.
Il avait donc dû se faire une raison et sortir. De son appartement d’abord, commençant par fouiller les logements de son bloc, récupérant tout ce qui pouvait être consommable, utile ou pouvant servir de carburant. L’électricité faisant désormais défaut, il avait dû apprendre à faire du feu pour cuir ses aliments. Son voisin avait fini par le rejoindre, commençant lui aussi à voir ses réserves s’épuiser. Il s’était prudemment avancé, un jour que Pierre remplissait son sac à dos de boîtes de macaroni dans un appartement sous le sien, et avait tendu la main.
— Je m’appelle Jérôme, au fait. On est voisin…
Pierre s’était lentement avancé – la confiance aux autres étant devenue un luxe – avant de finalement accepter la poignée de main.
— Il aura juste fallu la fin du monde pour qu’on se décide à se présenter, avait plaisanté Jérôme.
Ce dernier avait été d’une grande aide pour Pierre au cours des semaines suivantes. Sa jambe guérissait rapidement – la bosse s’était volatilisée après une semaine, l’os ayant miraculeusement réintégré sa place – mais les escaliers étaient encore douloureux, à l’époque. Jérôme était un grand gaillard dans la force de l’âge et possédait un diable qui s’était avéré très utile. Madeleine, sa femme, était également plutôt douée pour la rénovation et ensemble, ils avaient éventuellement réussi à sécuriser l’étage et la porte d’entrée de l’immeuble. Après un mois, ils avaient commencé à effectuer des missions de ravitaillement dans les commerces autour.
La veille, Jérôme était donc parti seul pour une mission particulièrement risquée : il souhaitait se rendre jusqu’au poste de police, un kilomètre plus loin, pour s’y procurer de l’équipement en kevlar, des casques, des bottes solides et si possible, des armes. Leurs allers et retours à l’extérieur du bloc appartement avaient eu pour effet d’attirer l’attention. De plus en plus de monstres étaient visibles dans les rues désormais. Jérôme croyait qu’il serait inévitable d’avoir à se battre contre eux, et que le meilleur moyen d’éviter la contagion était d’être bien protégé – et armé. Il y avait juste un petit problème : avec sa jambe maladroite, Pierre ne pourrait jamais fuir au pas de course sur une telle distance, en cas de pépin.
Il avait été convenu que Jérôme n’essaierait pas d’entrer dans le poste de police seul. Il commencerait par une mission de repérage, consistant à trouver un véhicule en état de marche – ni lui ni Pierre n’en possédait avant la catastrophe – et se rendre au poste pour constater l’état des lieux. Ils effectueraient ensuite ensemble la descente du poste de police lorsqu’ils auraient un véhicule pour se sauver en cas de besoin, ainsi que pour ramener efficacement tout le matériel.
Mais voilà, cela faisait beaucoup trop longtemps que Jérôme était parti. Il avait demandé à tout le monde de ne pas venir le chercher tout de suite, s’il ne revenait pas dans la journée. Si un problème se présentait, il était possible qu’il doive se cacher un bout de temps là-bas et reviendrait plus tard.
Pierre s’extirpa doucement des couvertures et attrapa son pantalon sur la chaise à côté du lit. Cela faisait maintenant plus d’un mois qu’il ne grimaçait plus en y enfilant la jambe droite. Il essayait de ne pas trop y penser. Il s’était convaincu que sa jambe n’avait pas été réellement cassée, mais qu’il s’agissait plutôt d’une mauvaise foulure qui avait fini par guérir d’elle-même, avec le temps. Il enfila ensuite son t-shirt et se déplaça doucement vers la porte d’entrée. Un autre crissement de verre. Quelqu’un – ou quelque chose – approchait bel et bien.
Allez… soit Jérôme
Pierre se colla à l’œil de bœuf. Il ne vit d’abord rien d’autre que la noirceur. Sa vue s’ajusta et il distingua enfin les rayures du papier peint sur le mur du couloir et le tapis au sol. Pierre regarda sa montre : dix-neuf heures vingt. Jérôme était parti depuis maintenant trente-six heures et Pierre avait déjà perdu espoir. Madeleine et leur fils Billy aussi, considérant les sanglots étouffés dont il avait été témoin une bonne partie de la nuit… Il n’avait pas osé aller les voir. Il s’en voulait de ne pas avoir accompagné son voisin et ne pouvait supporter l’idée de soutenir leur regard. Il ne pourrait s’empêcher d’y voir des reproches. Et avec raison. Après tout, sa jambe était pratiquement guérie. Cela faisait un moment, en réalité, qu’il n’avait plus ressenti le moindre élancement. Il percevait une certaine fragilité, oui, comme un crayon de bois qu’on aurait rafistolé avec du ruban adhésif. Mais de la douleur, ça, non.
Il n’était pas certain de savoir pourquoi il continuait de boiter. Il soupçonnait sa démarche affectée de n’être rien de plus que le résultat d’une habitude si encrée qu’elle était restée malgré l’absence de douleur. Mais c’était, bien sûr, l’explication ayant le meilleur taux d’acceptabilité. N’était-il pas plus juste de dire qu’il s’agissait de pure et simple lâcheté? Une merveilleuse excuse pour ne pas avoir à sortir avec Jérôme.
Pierre se colla de nouveau au petit œil de verre ornant la porte… et vit enfin apparaître Jérôme. Pierre posa la main sur la poignée, prêt à l’accueillir d’une accolade, mais stoppa soudain son geste. Un détail clochait. Ce n’était peut-être qu’un jeu d’ombre, mais… Il baissa la main et plissa les yeux. Non, il n’avait pas rêvé.
Tout en avançant lentement dans le couloir sombre, Jérôme tourna à nouveau légèrement le visage vers lui. Il y avait peu de lumière, mais celle provenant de sa propre porte éclaira assez la scène pour que Pierre remarque que sa joue gauche était amputée, laissant voir sa mâchoire sanguinolente, ainsi que toutes ses dents. Un autre pas le fit se tourner un peu plus, et Pierre vit que son œil gauche avait également été prélevé de son orbite. Une substance sombre lui maculait tout ce côté du visage. Pierre s’attarda un moment sur l’autre oeil, intact… Et vit qu’il était voilé de noir.
Jérôme-le-monstre progressait lentement et s’arrêtait à chaque pas pour dodeliner de la tête. Il semblait très faible, comme s’il était somnambule. Il n’était pas en chasse : lorsqu’ils avaient un objectif, ils progressaient beaucoup plus vite, et bruyamment. Tout était silencieux dans le bloc, à part le crissement de ses chaussures sur le verre brisé. Qu’est-ce qui avait bien pu guider ses pas jusqu’ici, alors? Pierre recula de la porte, horrifié. Était-ce possible qu’une partie de la mémoire de Jérôme fût restée active dans le cerveau du monstre?! Qu’il se soit souvenu, même dans cet état inhumain, qu’il habitait ici? Qu’il se soit souvenu d’eux?
Pierre n’eut pas le loisir d’accorder plus de temps à cette hypothèse immonde. Dans l’appartement d’en face, quelqu’un d’autre avait également entendu le retour de Jérôme.
— Chéri? chuchota Madeleine. C’est toi?
Jérôme sortit instantanément de sa transe. Ce qui restait de ses lèvres se retroussa dans un grognement animal. Il leva la tête et s’élança d’un bond. Pierre entendit le hurlement d’horreur de Madeleine, puis le claquement de la porte. Le fracas des coups que portait Jérôme à celle-ci emplit le silence qui avait régné jusqu’ici. Madeleine s’époumonait toujours derrière la porte : cris de terreur, mêlés de sanglots et de directives à l’attention de Billy.
Il n’y avait pas des dizaines d’options s’offrant à lui. Il y avait bien une sortie de secours à l’étage, mais jamais il ne pourrait l’atteindre sans attirer l’attention du monstre. Jérôme avait faim et il prioriserait certainement la nourriture croisant son champ de vision, plutôt que celle se trouvant derrière une porte.
Ne restait plus que sa fenêtre. Un sourire sardonique s’étira sur les lèvres du jeune homme. Visiblement, la défenestration faisait partie de son karma. Il était au dernier étage, mais quelque chose lui disait qu’il n’aurait aucun problème à survivre à sa chute.
Il pouvait se répéter autant que ça lui chantait que ça n’avait été qu’une foulure… il ne pouvait effacer de sa mémoire l’angle impossible de sa jambe après sa chute du complexe militaire. Il avait été capable de s’appuyer dessus pour boitiller jusqu’à chez lui le jour même. La douleur résiduelle qu’il avait ressentie au cours des semaines suivantes n’avait pas été plus forte qu’un tiraillement. Il s’était efforcé de ne pas y penser au cours des derniers mois, mais il devait maintenant faire face à la réalité : sa jambe fracturée s’était réparée d’elle-même, dans l’espace de quelques heures. L’injection lui avait octroyé des pouvoirs. Du moins, celui de l’autoguérison…
Le cœur de Pierre stoppa net. Même s’il réussissait à s’évader, qu’adviendrait-il des deux autres? Car s’il pouvait survivre à une chute de huit étages, ce n’était pas nécessairement le cas du petit Billy. Et ça, c’était si Jérôme ne parvenait pas à eux avant…
Jamais de sa vie Pierre n’avait vu aussi clairement ce qu’il devait faire. Et pourtant… une part de lui souhaitait encore une fois se contenter de sauver sa peau.
Espèce de lâche…
Les travaux de démolition de Jérôme allaient bon train et ses rugissements de plus en plus insistants couvraient sans peine ceux de Madeleine. Pierre serra les poings, se rua à la fenêtre de sa chambre à coucher et en arracha les rideaux poussiéreux. Il passa une ceinture dans un des anneaux de métal et la fixa ensuite autour d’une des pattes de la commode ornant le mur du fond, qu’il poussa ensuite près de la fenêtre. Il n’avait ni le temps ni l’envie de tester la force de l’anneau ou la solidité du meuble. De toute manière, qu’il supporte ou non son poids, c’était sa seule sortie possible. Il ouvrit la fenêtre à sa pleine grandeur et retourna vers la porte d’entrée. Il colla ses mains en porte-voix contre elle et hurla :
— MADELEINE! DÈS QU’IL M’AURA SUIVI, PRENEZ LA SORTIE DE SECOURS!
Sans perdre de temps, Pierre ouvrit. Jérôme se tourna instantanément vers lui, son œil noir écarquillé. Le monstre rapatria vivement le bras qu’il avait passé à travers la porte – insensible aux lambeaux de chair qui restaient accrochés aux éclisses de bois – et s’élança vers lui. Pierre courut à sa fenêtre, attrapa le rideau… et se jeta par-dessus bord.
Le choc de son épaule contre la paroi extérieure fut douloureux, mais il tint bon. Il se concentra plutôt sur la prise de ses bras autour du morceau de tissu qui le maintenait suspendu à une dizaine de mètres au-dessus du sol asphalté. Une ombre fonça sur lui. D’un coup de pied, Pierre se balança vers la droite. Jérôme agita furieusement les bras pour tenter de l’agripper en tombant, sans succès. Une seconde plus tard, il éclaboussait le stationnement du logement. Pierre l’observa encore quelques secondes en se balançant de gauche à droite, comme pour s’assurer que le monstre ne se relevait vraiment pas. Une fois stabilisé, il appuya le pied sur le mur et leva la tête. Sa chance avait enfin tourné. Il s’était préparé à devoir descendre l’immeuble de la même manière que pour la base militaire, mais les choses s’étaient mieux passées qu’il ne l’avait espéré. Maintenant que la menace était neutralisée, il n’avait plus qu’à remonter pour réintégrer sa chambre…
Il resserra sa prise sur le rideau et posa ses deux pieds bien à plat contre le mur. Lentement, il glissa l’une de ses mains plus haut sur le rideau, fit la même chose avec son pied droit sur le mur et se hissa. De la sueur perlait sur son front et ses bras tremblaient sous l’effort, mais il y arriverait. Il n’y avait plus qu’à répéter la manœuvre trois ou quatre fois et…
L’anneau lâcha. Il fit un geste pour agripper le bord de la fenêtre – cinq ou six centimètres supplémentaires lui auraient sans doute suffi. Ses doigts effleurèrent chaque brique de l’immeuble tandis qu’il tombait, sans qu’il ne puisse se rattraper à aucune d’elles. Il n’eut même pas le temps de paniquer. Il chuta en position debout et atterrit sur ses pieds. Ses dents s’entrechoquèrent. Le sang jaillit dans sa bouche. Ses genoux plièrent sous le choc et il posa ses mains à terre juste à temps pour éviter de se cogner la tête. Sonné mais entier, il crut l’espace d’une seconde qu’il s’en sortait intact. Puis, il le vit. Un os. Blanc, droit et impitoyable, jaillissant impunément de sa jambe droite, juste sous le genou.
Il tomba sur les fesses, étourdi. La douleur qui avait jusqu’ici été occultée par le choc lui parvint enfin. Précise, tranchante, comme une lance plantée dans sa jambe. Le crayon rafistolé s’était de nouveau cassé, et pour de bon cette fois. Une ombre lui voila la vue, ses oreilles se bouchèrent. Lorsqu’il entendit à nouveau, quelqu’un hurlait. C’était lui. Il s’époumonait sans interruption. Il s’efforça de réduire ses cris à de simples gémissements. C’est ainsi qu’il put entendre les grognements.
Pierre jeta des regards paniqués autour de lui jusqu’à ce qu’il les vit. Ils étaient près d’une dizaine. Ils traversaient la rue principale en provenant du centre-ville, déambulant ensemble d’un pas rapide, mais sans courir. Visiblement, ils avaient été attirés par ses cris, mais ne l’avaient pas encore repéré. Pierre renifla la morve et le sang qui lui coulaient du nez et essuya sa lèvre fendue. Il considéra à nouveau sa jambe, découragé. Il se retrouvait une fois de plus à devoir choisir entre être dévoré vivant et en finir, ou essayer de vivre au coût d’atroces souffrances…
Bien que sa propre volonté de vivre, à ce moment, se fît de plus en plus discrète, il choisit les atroces souffrances. Il serra les dents et se força à se lever, portant tout son poids sur sa jambe valide. S’il devait mourir – et tout semblait indiquer que c’était pour bientôt – ce ne serait pas bouffé vivant. D’une infection de sa blessure, peut-être, ou de sa propre main… mais pas comme ça.
Pierre reprit la position de primate qui lui avait si bien servi deux mois plus tôt et fonça. Des grognements de douleur s’échappaient de sa gorge, mais il ne tenta plus de les retenir. Un coup d’œil derrière son épaule gauche lui avait déjà confirmé que ses mouvements avaient été repérés. Il continua d’avancer. Deux minutes plus tard, il écartait les branches de bouleau du boisé derrière chez lui. La forêt l’avait sauvé une fois, peut-être le ferait-elle à nouveau…
Les monstres suivaient à peu près le même rythme que lui et il les tint donc à distance, sans toutefois les semer tout à fait. Il espérait, en bifurquant de temps en temps, les perdre un à un, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.
Un quart d’heure plus tard, il était sûr d’une chose : c’était une décision de merde. Il arrivait des monstres de toutes parts. Il y serait peut-être arrivé s’il avait été plus rapide, mais avec cette jambe, c’était peine perdue. Non seulement n’en avait-il semé aucun mais en plus, il en avait accumulé de nouveaux. La forêt en était infestée, comme si, à court de gens dans les rues, ces créatures s’étaient tournées vers les bois. Peut-être y mangeaient-ils des animaux sauvages, à défaut de cervelles humaines…
Il ralentissait de minute en minute, alors que ses infatigables poursuivants gardaient leur rythme. Ne bénéficiant plus de la surface lisse qu’était l’asphalte, son pied trainant derrière lui ne cessait de se prendre dans les racines au sol, le faisant trébucher. La douleur était insupportable : il avait l’impression que sa jambe allait bientôt finir par s’arracher complètement de son genou.
Il fut donc soulagé lorsqu’apparût enfin la silhouette de maisons. Pierre décida de ne pas perdre de temps et se dirigea vers la première qu’il vit. Le cœur battant, les dents serrées, il dut faire appel à toutes ses forces pour monter les trois marches du perron sans s’évanouir. À peine refermait-il la porte d’entrée derrière lui que les monstres s’y frappaient. D’abord un seul, puis tous, dans un son rappelant vaguement les premières gouttes d’une pluie se transformant en déluge. Pierre s’empressa de verrouiller, réalisant à peine que si la porte l’avait été à son arrivée, il serait probablement déjà mort.
Au moins, ce serait fini…
Car cela ne servait plus à rien de se mentir : s’il s’agissait seulement d’être tué, Pierre aurait abandonné depuis longtemps. Mais mourir déchiqueté vivant, ou pire encore, se relever en tant que monstre…
Le jeune homme fit glisser la porte coulissante du garde-robe d’entrée et fouilla rapidement son contenu. Il y avait un marteau, ça pouvait être utile…
Contre autant de monstres?
Il agrippa plutôt un gros rouleau de corde jaune et se traina dans le vestibule, où il jeta une étagère de mélamine par terre pour en prélever une tablette. Avant toute chose, il devait fixer sa jambe en place.
Il s’assit sur un fauteuil d’appoint près de la porte et étendit sa jambe devant lui – du moins, autant que le lui permettait l’os qui s’exhibait hors de sa chair. Il réprima un hurlement et se força à peser dessus, question de le faire rentrer un peu. Il vit du noir et les sons s’estompèrent pendant quelques secondes. Ses yeux se rouvrirent. Ses oreilles débouchèrent. Les coups portés à la porte étaient de plus en plus forts, déterminés. Pierre n’avait aucune idée du matériau dont elle était constituée, mais elle ne tiendrait certainement pas indéfiniment. Il plaça les tablettes devant et derrière sa jambe et fit quelques tours avec la corde jaune, avant de faire un nœud. Il se leva ensuite d’un bon mouvement… et les deux planches glissèrent jusqu’à sa cheville.
— Meeeerdeee!
Il n’y avait décidément pas une once d’ingénieur en lui. Un grand craquement se fit entendre: la porte ne tiendrait plus très longtemps. Le cœur de Pierre fit un bond lorsqu’il vit à quel point ils gagnaient du terrain sur elle. Chaque secousse espaçait les contours de la porte de quelques millimètres avant de se remettre en place, lui donnant une vue impeccable sur les monstres qui se trouvaient derrière. Il se laissa glisser par terre et se mit à ramper vers le salon, à court d’idées. C’est alors qu’il vit qu’une vingtaine de monstres avaient fait le tour et s’acharnaient également sur les fenêtres, de ce côté de la maison. Sa gorge se serra. Il baissa les yeux sur son attelle ridicule et se mit à pleurer. À quoi bon tous ces efforts?
Son regard tomba sur ce qui restait de son rouleau de corde jaune. De la bonne corde, solide.
Il en reste assez, je pense…
Pierre essuya son visage ruisselant de larmes d’une main. Il n’avait jamais eu de tendance suicidaire dans sa vie et ne s’était donc jamais demandé comment on faisait un nœud coulant. Mais ça ne pouvait pas être si difficile, non?
-3-
Guibole essaie de faire le nœud une troisième fois. Échoue. Sacre. Sanglote. Désespérés, les doigts tremblants du jeune homme tentent une fois de plus d’accomplir cette tâche simple qu’est censé être le nœud… de sa chaussure.
Il laisse tomber l’inutile bout de lacet et frotte doucement sa main droite. Il ne peut empêcher ses doigts douloureux de trembler. Antoine lui avait foutu une sacrée raclée. Il n’avait lui-même réussi qu’à lui coller un ou deux coups de poing dans les côtes et l’ex-scientifique s’en tirait à peu près indemne. L’Amazone et l’Homme-Loup les avaient rapidement séparés, empêchant ce dernier de le mettre totalement K.O.
Guibole soupire et se force à cesser de pleurnicher. Le bandage entourant sa main est déjà rougi par le sang. Son poignet est visiblement enflé et il peut à peine le plier. Et ce n’est rien comparé son œil gauche et sa lèvre tuméfiés. Le pire, toutefois, reste encore les dégâts infligés à son orgueil… et l’appréhension de ce qui allait suivre.
En reconnaissant Antoine, à leur arrivée au bunker une heure plus tôt, Guibole avait d’abord été soulagé. Le fait que le scientifique ait survécu lui enlevait une partie de ce sentiment de culpabilité qui lui pesait depuis le début de cette apocalypse. Puis, le visage d’Antoine s’était tordu de colère et le jeune homme avait compris que les choses allaient changer. Car avec Antoine, la vérité avait survécu. Inévitablement, ses nouveaux amis allaient apprendre qui il était vraiment. Un idiot, un lâche.
Guibole se lève enfin du siège de toilette et ajuste la ceinture de son pantalon. Les vêtements que l’Homme-Loup lui a prêtés sont trop grands, sous tous les aspects. Ce sont toutefois les premiers vêtements propres qu’il enfile depuis une éternité, et cette sensation est tout simplement savoureuse. Presque autant que la douche qu’il vient de prendre.
Il ramasse ses vêtements sales sur le plancher, pose sa main valide sur la poignée de porte et prend une grande inspiration.
Allez, tu ne peux pas rester indéfiniment dans cette minuscule salle de bain…
Guibole sort. Il est immédiatement fusillé du regard par Antoine, assis au bout de la table de salle à manger. Il ne peut lui-même réfréner une moue frustrée en voyant qu’ils lui ont enlevé son bâillon et qu’il n’est plus attaché à sa chaise. Ses mains sont toujours ligotées, mais posées devant lui. L’Amazone, occupant la chaise suivante, a d’ailleurs rangé son revolver, qu’elle gardait pourtant pointé sur le scientifique lorsque Guibole était entré dans la salle de bain. Elle lève un sourcil à son arrivée. Le coin de sa bouche tique légèrement, symptôme du sourire qu’elle tente de réprimer.
— Tu veux que je regarde cet œil au beurre noir de plus près?
— Non, bougonne Guibole, en s’assoyant en face d’Antoine, à l’autre bout de la table.
Son irritation est soudain effacée par l’étrangeté de ce simple geste. Il caresse de ses doigts cette table dressée comme si c’était la première qu’il voyait. Nappe, assiettes, ustensiles. Tout y est. Même les chandelles, disposées un peu partout dans le bunker – par souci d’économie d’énergie – lui semblent provenir d’une autre réalité. Tout comme le réfrigérateur ronronnant derrière eux. Le jeune homme pousse un long soupire et se tourne vers l’Amazone.
— Je peux savoir de quoi vous avez parlé en mon absence?
— D’absolument rien, répond l’Homme-Loup.
Ce dernier surgit de derrière l’îlot de cuisine et pose un énorme bol de pâtes au centre de la table. Des effluves d’ail et de basilic frais leur montent aux narines. Son estomac gargouille si fort que ça en est douloureux. L’Amazone affiche l’air d’un enfant devant le père Noël. Même Antoine, qui les considère comme des ennemis depuis qu’il a reconnu Guibole, ne peut empêcher son expression de se détendre. L’Homme-Loup en rajoute en déposant un gros poulet rôti juste à côté.
— Comme je disais, continue-t-il, nous ne nous sommes encore rien dit, car j’ai jugé qu’aucune discussion efficace ne pouvait avoir lieu tant qu’on ne serait pas tous rassasiés.
L’Homme-Loup retourne derrière le comptoir et revient avec une bouteille de vin blanc, puis s’assoit avec eux.
— Le mieux, continue-t-il, serait encore que l’on attende d’avoir eu une bonne nuit de sommeil avant d’avoir cette discussion, mais je crois que nous devrons tout de même attaquer certains sujets avant de pouvoir dormir en paix, n’est-ce pas?
Il appuie sa remarque d’un sourire à l’intention de Guibole, puis se met à remplir des assiettes, qu’il distribue à chacun. Il termine en lançant un regard à l’Amazone. Sans qu’il ait à dire quoi que ce soit, la jeune femme sort son couteau de chasse et détache le captif.
— Merci, lâche sèchement ce dernier.
La colère qu’éprouve Antoine à l’égard de Guibole n’est toutefois pas à l’épreuve du repas posé devant lui. Bien qu’il en veuille encore au jeune homme, ses compagnons ont l’air de personnes sensées. Enfin, aussi sensé que puisse être un individu habillé d’une peau de loup…
— Notre premier contact avec toi a été de te voir attaquer l’un des nôtres, et nous ne te connaissons pas, dit justement ce dernier. J’espère que tu comprends que nous ayons senti le besoin de te ligoter, le temps de gérer la crise.
Antoine se contente de hocher la tête. Pendant quelques secondes, personne ne parle. Guibole prend soudain conscience du silence qui règne dans le bunker. Ce n’était pas le même silence que dans la forêt. Dans les bois, tout était calme. Si calme, en fait, que chaque branche qui craquait, chaque hululement de hibou et chaque bourrasque en devenaient assourdissants. Tout son pouvait provenir d’une menace potentielle, si bien qu’il en était dix fois plus dérangeant. Il n’avait jamais vraiment réussi à dormir pendant leur temps dans les bois. Il se contentait en général de somnoler, d’un sommeil constamment bouleversé par ces bruits qui le faisaient sursauter…
Ici, il y avait des tas de bruits. Les électroménagers, l’échangeur d’air, le chauffage, les arrosoirs automatisés dans la serre, un peu plus loin dans le bunker. Mais tous les bruits provenaient de l’intérieur. Pas un son ne leur arrivait de dehors.
Sa gorge se serre soudain. Il plonge sa fourchette dans les linguinis brûlants, lui fait faire quelques tours et…
— Attendez, dit-il soudain, interrompant son geste. Ne devrions-nous pas dire quelque chose?
L’Amazone, sa fourchette suspendue à quelques centimètres de ses lèvres, éclate de rire.
— Tu veux dire, un bénédicité ou une connerie du genre?
— Ouais… enfin, je pense.
Elle s’esclaffe de plus belle. L’Homme-Loup, sourcil levé, lui lance également un regard amusé, mais pose tout de même sa fourchette, curieux.
— Tu vis dans un monde où le trois quarts de la planète a été anéanti par des monstres sanguinaires et tu veux remercier…?
— Je ne parle pas nécessairement d’un Dieu ou de…, commence Guibole, avant de s’interrompre, frustré. Oubliez ça! C’est juste qu’on est au chaud, en sécurité, entourés d’électroménagers et de commodités fonctionnelles. On mange dans des assiettes! Un repas cuisiné! Je ne sais pas… j’ai juste eu envie d’exprimer ma gratitude à peu importe ce qui me permet, ce soir, de vivre ça… mais ça va, c’est passé maintenant, grand merci à vous deux!
— Il a raison.
Tous se tournent vers Antoine, surpris.
— Enfin, continue-t-il, semblant lui aussi étonné de s’entendre prendre la défense de Guibole. Moi, il y a bien une personne pour laquelle j’éprouve de la gratitude ce soir.
Il fouille dans sa poche et en sort un bout de papier jaune chiffonné, qu’il tend à l’Amazone. Cette dernière le prend et lit à voix haute :
— « S’il vous plait, accueillez ceux dont les pas les auront guidés, eux aussi, jusqu’à cette porte. Qui que vous soyez, voici votre occasion de rebâtir un monde meilleur. Bonne chance. »
— La personne qui vivait ici a volontairement laissé le code affiché à la porte de ce bunker, continue Antoine. C’est la fin du monde, elle n’avait pas à faire ça. Au contraire, des tas de gens ont barricadé leur demeure. Mais cette personne croyait qu’il pouvait y avoir encore du bon dans ce monde. C’est grâce à elle si je suis en vie ce soir…
L’Amazone lève les yeux du bout de papier et lance un regard discret à l’Homme-Loup. Ce dernier l’évite et contemple soudain son assiette. Guibole s’en rend compte.
— Tu ne nous as jamais dit comment tu as su que ce bunker existait! Tu connaissais les gens qui vivaient ici?
— C’que tu peux être idiot, grogne l’Amazone en lui lançant le bout de papier.
Sur le point de lui demander de s’expliquer, Guibole remarque enfin le voile de tristesse passant sur les traits de leur ami. Il reçoit l’information comme une gifle, oubliant de respirer pendant quelques secondes. Qu’est-ce que l’Homme-Loup avait bien pu foutre dehors depuis tout ce temps, alors qu’il possédait un tel endroit? Et pourquoi diable ne les avait-il pas menés ici dès le départ?! Ils avaient passé des semaines dans la forêt, dans le froid et la faim…
Bouillant de colère, il est sur le point de confronter son ami pour lui poser la question à voix haute, lorsque son regard tombe sur le bac à jouets se trouvant au salon. Il remarque ensuite la chambre au lit minuscule visible de la salle à manger, la chaise haute pliée près du réfrigérateur… Le jeune homme baisse les yeux et rougit violemment.
Ne pouvais-tu pas te taire, rien que cette fois?
Il se tourne lentement vers l’Amazone. Comme il enviait cette capacité qu’elle avait de remarquer certains détails et d’en tirer immédiatement les bonnes conclusions. À l’instar de l’Homme-Loup. Guibole, de son côté, avait constamment cette agaçante impression d’être deux minutes en retard sur eux. La jeune femme avait probablement tout compris à la seconde où ils avaient posé les pieds dans le vestibule. Cette dernière lui lance un regard compatissant, semblant lui dire : « Ça va, tu ne pouvais pas savoir… mais n’en rajoutes pas, OK? ».
— C’est donc à vous que je dois des remerciements, finit par lâcher Antoine, mettant fin au malaise.
Il lève son verre dans la direction de l’Homme-Loup.
— Merci, qui que vous ayez été, et qui que vous soyez aujourd’hui.
— Merci, dit également l’Amazone en l’imitant. Non seulement pour ce fabuleux repas, mais pour… ma foi, tout. Ni Guibole ni moi ne t’avons encore remercié, bien que tes notions de survie nous aient tous deux sauvés à de nombreuses reprises au cours des derniers mois. Rien ne t’obligeait à nous amener ici, cet endroit que, visiblement, tu souhaitais laisser derrière. Tu ne nous as rien raconté de ton passé – et ce n’est pas nécessaire –, mais je comprends que ce n’est pas facile pour toi de t’y retrouver. Alors merci, voilà.
— N’en faisons pas tout un plat, grogne l’Homme-Loup, visiblement mal à l’aise, tandis que les trois autres lui lèvent son verre. Nous avons veillé les uns sur les autres, il n’y a pas que moi dans tout ça…
Il lève ensuite le sien et le colle au leur.
— À nous. Les survivants. Dans l’espoir qu’il restera encore un peu d’humanité en nous d’ici la fin de cette apocalypse. Peu importe sous quelle forme cette fin se présentera…
Chacun porte sa coupe à ses lèvres. Ce geste simple rendu soudain très solennel par les paroles de l’Homme-Loup. La fin. Quelle forme prendrait-elle, pour eux? La vie dans ce bunker représentait-elle une fin en soi? Celle du calvaire, de la perpétuelle course contre les monstres, de la faim et du froid? Serait-ce la fin des monstres? Peut-être ne survivraient-ils pas à l’hiver. Peut-être qu’au printemps, ils pointeraient le nez dehors pour réaliser que la contamination était terminée. Ils rebâtiraient un monde nouveau, tourné vers l’espoir et l’avenir. Ou serait-ce le contraire? N’était-ce pas plus réaliste de supposer que ces êtres sauvages étaient plus résistants qu’eux? Qu’un après l’autre, malgré tous leurs efforts, ils y passeraient aussi, inévitablement…
L’Homme-Loup, réalisant peut-être la prise de conscience qu’il vient de déclencher, prend une bouchée de son plat et rompt enfin le silence, bouche pleine.
— Pour l’instant, rien ne sert de trop se tourner vers l’avenir. Je crois qu’il est plutôt temps de se tourner vers le passé…
Il regarde Antoine.
— Tu as sans doute des tonnes de choses à dire et à nous apprendre. Particulièrement à propos de Guibole. Mais avec ta permission, j’aimerais lui laisser la chance de le faire lui-même. Je te donne ma parole que peu importe ce qu’il dira, je ferai preuve de la même écoute et accorderai la même crédibilité à ton témoignage qu’au sien.
— Même chose pour moi, ajoute l’Amazone. Nous avons peut-être passé plus de temps avec Guibole, mais nous ne savons rien du passé de chacun. C’est une réalité que nous avons tous accepté d’assumer. Je pourrais très bien être une meurtrière multirécidiviste que ces deux-là n’en sauraient rien…
— Oh, ça ne me surprendrait pas tant que ça, répond Guibole.
Ils éclatent de rire, l’Amazone la première. Guibole les regarde l’un après l’autre, le ventre dévoré par l’angoisse. Il n’avait pas réalisé à quel point il s’était attaché à eux, du moins, à l’Homme-Loup et à l’Amazone. Les voir sourire – ma foi, rire – était en soi un vrai miracle, dans ce monde. Si seulement cela pouvait rester ainsi. Mais dans un moment il parlerait. Ils apprendraient ce qu’il avait fait, qui il était véritablement. Leur confiance en lui s’effacerait sans doute aussi rapidement que leur sourire. Mais il devait le faire. Et de toute manière, une partie de lui en était soulagée. Après tout, il n’avait jamais été taillé pour le mensonge, n’est-ce pas?
— Bon, reprend Guibole après une grande inspiration. Je ne vois aucune raison de repousser plus longtemps cette conversation.
L’Amazone et l’Homme-Loup lui sourient gentiment.
Derrière son sourire, la jeune femme retient son souffle. Elle ne sait ce que Guibole est sur le point de leur révéler, mais la tension est palpable. La nervosité de Guibole ne fait qu’amplifier l’impression qu’ils sont sur le point de recevoir une bombe sur la tête. Pauvre lui, se dit-elle. Peu importe de quoi il s’agit, elle ne voudrait pas être dans sa position, présentement.
L’Homme-Loup, d’un calme imperturbable, pose son regard gris pâle sur son ami. Il ne s’attendait pas nécessairement, en lui tendant cette perche, à ce que Guibole saisisse l’occasion de leur raconter la vérité par lui-même. Cette soudaine preuve de courage de la part du jeune homme le rend particulièrement fier de lui.
— Je crois pouvoir dire, finit par lâcher Guibole, que tout ça a commencé par l’injection…
***
Un long silence s’étire à la fin de son récit. Soulagé, Guibole a l’impression de respirer pour la première fois de sa vie. Il avait cru qu’après leur avoir tout déballé, il se sentirait sale, honteux, anxieux… mais c’est tout le contraire. Peut-être a-t-il atteint un point de non-retour. Comme s’il était tombé si bas qu’à partir de maintenant, tout ce qu’il ferait ne pourrait que le faire aller mieux. Guibole sourit bêtement. Venait-il juste de comprendre le sens du mot « assumer »?
Il lève la tête vers les autres. Ses amis restent muets, visages ébahis. Assumant ou pas, il n’empêche qu’il aimerait bien que l’un d’entre eux dise quelque chose.
— Wow, merde…
Bon, peut-être pas finalement. L’Amazone, dont la grossièreté en cas de surprises n’a plus de secret pour Guibole, soupire.
— Désolée…, continue-t-elle en se tournant vers lui. C’est juste que ça fait beaucoup à avaler…
L’Homme-Loup toussote, puis se tourne vers Antoine.
— Tu as quelque chose à ajouter à son récit?
Le principal intéressé réfléchit, puis prends la parole :
— Je ne vois pas trop ce que je pourrais ajouter de plus. En fait, je suis même un peu déçu : tout ce qu’il a dit est vrai. Du moins, pour ce qui est de la partie dont je suis témoin.
L’Amazone continue de dévisager Guibole, l’air de n’y rien comprendre. Elle se tourne vers Antoine.
— Tu es certain que ton truc a fonctionné sur lui? Parce que côté santé, il a plutôt été le maillon faible du groupe jusqu’ici, si tu veux tout savoir…
— « Maillon faible », y faudrait pas exagérer… s’insurge Guibole.
Personne ne relève et Antoine continue.
— Je comprends vos doutes, dit-il, en pointant la jambe du jeune homme. Mais si l’argent avait encore une valeur en ce monde, je serais prêt à parier tout ce que j’ai que sous ce plâtre se trouve une jambe tout à fait intacte. Ce qui serait impossible pour n’importe qui ayant subi ce genre de blessure. Et je suis également convaincu qu’elle aurait guéri même si vous et vos amis n’étiez pas intervenus.
— Papa a effectivement parlé de miracle lorsqu’il a vu sa jambe en enlevant son premier plâtre, se souvient l’Amazone. Il croyait que Guibole devrait marcher à l’aide d’une cane pour le reste de ses jours…
Tous fixent Guibole, puis l’Homme-Loup hausse les épaules.
— Il n’y a pas trente-six façons de le savoir…
Antoine et Guibole s’installent au salon tandis que l’Amazone aide l’Homme-Loup à nettoyer la cuisine et ranger les restes – aussi frugaux soient-ils. Bien qu’elle ait mangé plus que sa faim, la jeune femme ne peut d’ailleurs s’empêcher de piger une dernière fois dans le poulet rôti en le mettant au frigo. L’Homme-Loup refusant son aide pour essuyer la vaisselle, elle va ensuite rejoindre les autres au salon. Guibole est assis sur le sofa, son pied posé sur la table à café du salon, tandis qu’Antoine s’escrime sur son plâtre. Le jeune homme a blêmi de plusieurs tons et tient ses mains plaquées sur son visage.
— Alors, Dr Frankenstein? demande l’Amazone. Tu vas t’en sortir?
Il relève la tête, horrifié.
— Dr Frankenstein?!
— Ce n’est pas parce que Guibole et toi vous connaissez qu’on va déroger à notre tradition familiale. Il te faut un nouveau nom et celui-ci me semble tout indiqué…
— Je proteste fortement! C’est à la fois dérangeant et tout à fait inexact…
— Les protestations n’ont pas d’effet sur ces deux-là, répond Guibole, de derrière ses deux mains. Tu vas devoir t’y f…
Un claquement sec se fait entendre. Guibole baisse les mains, yeux écarquillés. Dr Frankenstein lève vers eux le manche du couteau à steak.
— Il va me falloir un meilleur outil, dit-il, sourcils froncés devant la lame de son couteau de cuisine encore plantée dans le plâtre.
— J’ai quelques outils dans le sous-sol, répond l’Homme-Loup, de la cuisine.
— Est-ce qu’un bunker souterrain n’est pas, techniquement, un sous-sol en soi? marmonne Guibole, enfouissant à nouveau son visage dans ses mains.
L’Homme-Loup éclate de son rire gras et disparait sous une trappe dans le garde-manger. À son retour, il tend une scie circulaire au Dr Frankenstein. Guibole, qui n’a pu s’empêcher d’entrouvrir les doigts pour jeter un œil à travers, blêmit de plus belle.
— Cette lame doit faire vingt centimètres, l’Homme-Loup!
— C’est la seule que j’aie, dit-il, l’air désolé.
— Ça ira, répond calmement Dr Frankenstein, j’y arriverai.
— Avec ta vue?
— Je suis myope, mais ta jambe n’est pas à l’autre bout de la pièce, à ce que je sache. Détends-toi, ça devrait aller.
— De toute façon, ajoute l’Amazone en souriant, même s’il t’ouvre la jambe au passage, tu guériras tout seul, non?
Guibole grimace et ferme à nouveau les yeux, tandis qu’Antoine branche la scie et amorce le déplâtrage. Quelques minutes plus tard, ils assistent tous au dévoilement de la jambe droite de Guibole.
— C’est incroyable, lâche Dr Frankenstein dans un soupir admiratif.
Aucune cicatrice, pas la moindre déformation. Bref, aucun indice pouvant indiquer qu’un os d’environs deux pouces traversait l’épiderme juste sous le genou, il y a de cela trois mois. Guibole effectue quelques flexions et se lève, lui aussi éberlué. Il fait le tour du bunker sans le moindre boitillement. Il n’éprouve plus aucune douleur.
— Il va falloir te trouver un nouveau nom, plaisante l’Homme-Loup.
— Ouais, « Super-Guibole », s’esclaffe l’Amazone.
— Si Guibole change de nom, je veux changer aussi, répond Dr Frankenstein.
— Tu es le scientifique qui a ressuscité les morts, ton nom te va comme un gant, proteste l’Amazone.
— Je n’ai pas « ressuscité les morts », répond sèchement Dr Frankenstein. Et j’en profite pour vous dire que mes oreilles saignent chaque fois que vous utilisez le terme « zombies », en parlant d’eux…
— Qu’est-ce que tu veux dire? demande l’Amazone, surprise. « Zombies », « Morts-vivants », qu’est-ce que ça change? Ils essaient de nous bouffer vivants, oui ou non?
— Et bien, techniquement, on devrait plutôt parler de cannibales…, répond Dr Frankenstein. Mon vaccin ne réanime pas les morts, mademoiselle. Ces personnes sont bel et bien vivantes. Elles sont simplement…
— Malades.
L’expression joviale que l’Homme-Loup affichait quelques secondes plus tôt s’est volatilisée.
— Qu’est-ce que tu veux dire? demande l’Amazone, alarmée.
— Une pure erreur médicale, précise Dr Frankenstein. Pour ce qui est de la faim insatiable qui les habite, elle pourrait provenir de la division cellulaire excessive des cellules responsables de sécréter les hormones responsables des signaux de la faim. Leur agressivité et leur envie de chair humaine me sont impossibles à expliquer, pas sans des études plus poussées. Toutefois, toute modification au fonctionnement de l’hypothalamus reste dangereuse et il est évident qu’il y a une corrélation entre les deux.
C’est au tour de l’Amazone d’affecter un air grave.
— « Division cellulaire excessive »? Ce truc est un cancer?!
— Pas vraiment, répond Dr Frankenstein. Plutôt un « truc » qui s’inspire de son fonctionnement. Le but était de récupérer certains comportements et effets d’un cancer sur les gênes et les cellules du corps humain, mais de manière contrôlée. C’est-à-dire que la cellule serait capable de se multiplier à un rythme extrêmement rapide, mais qu’elle serait capable de cesser de le faire lorsque son travail serait accompli, soit après la guérison complète de la blessure, ou de l’éradication de l’infection ou de la maladie présente.
— « Contrôlé » étant le mot clé ici, réplique l’Amazone, d’un ton dégoûté.
— Je suis le premier furieux du résultat initial, répond Dr Frankenstein, l’air sincère. Mais toi, plus que quiconque ici, devrait être en mesure de comprendre pourquoi j’ai effectué ces recherches.
L’Amazone porte une main à sa poitrine. Dr Frankenstein continue.
— Tu as tous les droits de me traiter de monstre pour avoir engendré tout ça, mais je peux t’assurer que jamais de sa vie, Guibole ne sera atteint d’un cancer. Il n’attrapera plus jamais la grippe. Il n’attrapera plus jamais…rien! Je crois, sincèrement, qu’on pourrait lui trancher la main, qu’elle finirait par se reconstruire. Peux-tu t’imaginer vivre dans un monde où plus personne n’est jamais malade? Ne vois-tu pas tout ce que nous pourrions accomplir, si nous n’étions pas si limités?
Il secoue la tête, les yeux emplis de larmes.
— Ça n’excuse en rien mon erreur, car il y en a bien eue une. Une erreur de jugement. Zack aurait dû être supprimé dès sa transformation et les recherches abandonnées… ça aurait été le cas pour n’importe qui. Si Guibole avait levé des pupilles noires sur moi, ce jour-là, j’aurais simplement appuyé sur un bouton. Il serait mort en moins d’une minute.
Il marque une pause.
— Mais Zack n’était pas n’importe qui. C’était mon meilleur ami. Je me suis convaincu que jamais il ne sortirait. Je n’avais même pas le droit d’effectuer des tests sur lui, et ce malgré toutes les précautions fournies par le complexe militaire. Je soupçonnais que la mauvaise manipulation devait se produire au niveau de l’hypothalamus, dans nos tentatives de supprimer la peur ou la douleur… J’ai donc recommencé en visant plus petit, me concentrant uniquement sur le combat des maladies et la régénération cellulaire. C’est pour ça que Guibole est toujours capable d’éprouver peur, douleur, stress et anxiété…
Il soupire. Devant la légitimité de son désespoir, l’Amazone adoucit son expression.
— Si tout ça ne s’était pas produit, j’aurais injecté Zack avec la nouvelle formule le jour suivant et toute trace de cette version grotesque du vaccin aurait disparu…
Un long silence s’étire. L’Homme-Loup, visage abattu, finit par le briser.
— Alors… ils sont vivants.
— Oui.
L’Amazone est soudain prise de vertige. Le souvenir de sa fuite dans l’ascenseur, lorsqu’elle est allée récupérer des médicaments pour Guibole, quelques mois plus tôt, lui revient. Particulièrement celui du souffle chaud des monstres contre son épiderme, alors qu’ils essayaient de l’agripper. Elle se passe machinalement une main dans le cou et se tourne vers l’Homme-Loup. Ce dernier a l’air plus sombre que jamais.
— Qu’est-ce que ça implique? demande-t-elle, d’une voix qu’elle aurait voulu plus confiante.
— C’est évident! s’écrit Guibole.
Tous se tournent vers lui. Ce dernier, heureux d’avoir enfin une longueur d’avance sur l’Amazone, jubile.
— S’ils sont vivants, continue-t-il, ça veut dire qu’ils ne sont pas invincibles! Ça veut dire qu’on peut les tuer et reprendre notre monde!
La gifle qu’il reçoit derrière la tête est si brutale et inattendue qu’il bascule en avant. Il se tourne vers l’Homme-Loup, ébahit, en se frottant le crâne. Ce dernier, pas le moindrement choqué de ce qu’il vient de faire, le saisit par les épaules.
— Pauvre idiot! Ne vois-tu pas ce que ça veut réellement dire?!
Il regarde lentement autour de lui, puis ferme les yeux.
Ne retourne pas là, se dit-il. Ne retourne pas là, ou tu deviendras fou. Et pour de bon, cette fois.
Il parvient enfin à rouvrir lentement ses yeux gris pâle. Il relâche sa prise sur les épaules de Guibole et confronte les pupilles vertes de son ami. Lorsque l’Homme-Loup parle à nouveau, sa voix n’est plus qu’un souffle.
— Ça veut dire qu’ils peuvent guérir.
À suivre