Le plan dérisoire de cet idiot de William Dupré

Plus de minuit. Il est plus de minuit quand la sonnerie criarde du téléphone me projette hors du sommeil pour me ramener à la dure réalité. Empreint d’une véritable haine pour l’abruti qui claironne à cette heure de la nuit, je me rue sur le combiné en me promettant de sortir mes plus beaux jurons, si par malheur il s’agit d’un faux numéro. Je n’ai aucune sympathie pour les gens qui ne respectent pas le sommeil des autres et j’en ai encore moins pour ceux qui font des erreurs. Je décroche donc et rugis.

— Quoi?!
— Damien? C’est William. Désolé de t’appeler à une heure si tardive mon ami, mais j’avais vraiment besoin de parler à quelqu’un…

La colère ne me quitte pas, mais je m’efforce tout de même de ne pas trop la laisser paraître.

— Hum…
— Écoute, tu pourrais me rejoindre au Café du Coin?
— Quoi, tout de suite? Il est 12h13 Will…
— Je suis au courant… mais je ne sais plus quoi faire. Je ne peux pas dormir et si je n’en parle pas, j’ai peur de faire une bêtise…

Souriant à l’idée qu’il puisse envisager le suicide, je décide d’accepter son invitation. Je ne peux tout de même pas me permettre d’avoir sa mort sur la conscience… Non, des conneries : la vérité, c’est que je ne veux pas qu’un jour, quelqu’un découvre qu’il m’a appelé la veille de sa mort et que je n’ai rien fait. Ma conscience, elle, sera sans doute intacte.

Will est un homme naïf. Nous nous sommes connus au secondaire. Le divorce de mes parents m’avait propulsé dans une nouvelle école en plein milieu de mon parcours scolaire. J’étais du genre bagarreur sans être vraiment balaise, ce qui m’attirait souvent des claques sur la gueule et rendait difficile de me faire des amis. J’étais aussi plutôt mauvais dans toutes les matières. Lui, évidemment, était un de ces intellos minables qui réussissent dans tout, sauf pour ce qui est de sauver leur peau. Je crois que c’est par peur de ce que je pourrais lui faire que Will a accepté de me laisser copier son devoir, la première fois. S’en est suivi une sorte de partenariat, où je cognais les gens qui voulaient s’en prendre à lui, en échange de quoi il « m’aidait » avec mes leçons.

Cela avait toutefois ses limites et j’échouai à plusieurs examens, puis décrochai avant la fin de ma quatrième année de secondaire. Pour une raison que j’ignore – probablement quelque chose à voir avec sa naïveté – Will s’était pris d’une certaine affection pour moi et essaya de rester en contact. Je l’ignorais, la plupart du temps, jusqu’au jour où il se pointa chez moi et m’avoua se sentir responsable de ma situation, d’une certaine façon. Il m’expliqua, presque en larmes, qu’il aurait dû voir ma vulnérabilité et m’aider en me donnant des cours, plutôt qu’en me laissant copier. Je lui aurais éclaté de rire au visage, s’il ne m’avait pas tendu une liasse de billets.

Depuis ce temps, nous sommes ce qu’il considère être « des meilleurs amis ». Cela me convient, dans la mesure où sa générosité relève du ridicule et que, s’il y a quelque chose de plus ridicule que de donner abondamment de l’argent, c’est bien d’en refuser lorsqu’il tombe du ciel.

— Damien? Tu es là, vieux?

Il n’empêche que parfois, son amitié est lourde à porter. Lorsqu’elle survient au milieu de la nuit, par exemple. Je soupire en m’assurant de couvrir le micro du téléphone, puis réponds.

— Oui, je suis là. Écoute, laisse-moi cinq minutes et je te rejoins.

Après avoir raccroché, je passe sous la douche, fume une cigarette en naviguant un peu sur Facebook, avant d’enfin me décider à me mettre en route. Arriver en retard d’une demi-heure ne manquera pas de le faire se sentir encore plus coupable de m’avoir réveillé. Il aura amplement eu le temps de réfléchir et de regretter de m’avoir appelé.

***

Je l’aperçois par la vitrine en arrivant près du petit café où il m’a donné rendez-vous. Peu importe la densité de la foule, on remarque immédiatement les gens vulnérables. Ils irradient. Ils ont ce regard inquiet en permanence et leurs yeux bougent sans cesse, toujours à regarder partout, en se demandant s’ils ne sont pas en train d’avoir l’air de parfaits idiots – ce qui leur donne réellement l’air de parfaits idiots. Mes sourcils se froncent d’eux-mêmes lorsque je vois William quelque part. Ce gars est écrivain à succès et pourtant, en personne, il a l’air d’un parfait crétin. Il n’y a pas une once d’assurance émanant de lui.

Son visage livide se tourne enfin vers moi et Will m’accorde un grand sourire stupide. Je soupire et entre dans le café, puis me dirige vers lui. Je me retiens de me claquer la main dans le front en le voyant me faire de grands signes de la main, pour m’indiquer où il se trouve. Comme si le fait qu’il m’avait salué à travers la vitrine n’était pas suffisant. Je m’assis en face de lui et commande un café, qu’il insiste immédiatement pour payer. Lorsque la serveuse m’apporte mon breuvage et tourne les talons, je lui sors le grand jeu habituel.

— Content de te voir, Will, ça fait longtemps! Au fait, désolé de t’avoir fait attendre…

(Espèce de con)

— Oh! Il n’y a pas de quoi! s’écrie-t-il en balayant l’air de la main. Je ne me suis même pas rendu compte que j’attendais… Et puis, c’est la moindre des choses, hein! Après tout, je te réveille en plein milieu de la nuit…

Et voilà. Les imbéciles dans son genre prennent toujours le blâme – c’est une règle inscrite dans leurs gènes. Ils vous pardonnent toujours tout, comme si on ne pouvait jamais être désappointé, dans la vie. Je prends une ou deux gorgées de café en attendant qu’il finisse son rire nerveux. Voyant qu’il ne sait pas comment aborder le sujet, je décide de l’inciter à parler, question qu’on s’en sorte une bonne fois pour toutes.

— Alors William, ça n’a pas l’air d’aller. Qu’est-ce qui se passe au juste?
— C’est difficile à expliquer, Damien…
— Allons, tu peux tout me dire, tu sais bien. Qu’est-ce qui te tracasse?
— C’est à propos d’Anne… dit-il d’une voix hésitante.

Mon intérêt passe de zéro à un. Je dépose ma tasse. Anne est la femme de Will, mais elle n’a vraiment rien à voir avec lui. C’est une femme magnifique, pleine d’assurance. C’est une agente immobilière ambitieuse, à la carrière florissante. C’est, à mon avis, la femme parfaite : un heureux mélange à la fois respectable et sexy. Je me demande souvent ce qu’elle peut bien foutre avec un numéro tel que William. Mais bon, si elle est le moindrement intelligente, elle a tout de suite vu ce qu’elle peut tirer de lui.

— Qu’est-ce qu’elle a, Anne? Elle n’est quand même pas partie, non? dis-je, en essayant de camoufler l’espoir dans ma voix.
— Non, elle est toujours avec moi. Seulement, j’ai certains doutes à son sujet. Je me jette à l’eau : je crois qu’elle voit quelqu’un d’autre.

Je fonds presque en larmes. Je fais tout de même un effort pour transformer ma grimace style « je me retiens de rire » en mine concernée. Tout le monde était au courant. Depuis des années. Je croyais même que Will le savait aussi et qu’il faisait juste semblant de ne pas le savoir. Force est de constater qu’il venait juste de commencer à se douter de la chose. Je tente de me concentrer sur mon air compréhensif et le laisse continuer.

— Elle est toujours partie, ne m’adresse presque plus la parole.
— Elle est peut-être seulement prise avec son travail. Tu sais, le marché de l’immobilier, ce n’est pas rien, en ce moment.
— Si seulement ce n’était que ça! Hélas, depuis quelque temps, elle ne rentre pas coucher le soir et lorsque j’essaie de lui en parler, elle me reproche de ne pas lui laisser assez de liberté. Elle me dit que ma nature créative me pousse à la paranoïa.
— Je ne sais pas trop quoi te dire… Écoute, vous traversez peut-être une passe difficile, tous les couples en ont! Je suis certain qu’elle t’aime! Comment ne pourrait-elle pas?
— Ça va Damien, ne te sens pas obligé de me consoler… dit-il, en tripotant un sachet de sucre. Je sais que tu cherches à m’épargner, mais cette fois tu n’y peux rien. Anne ne m’aime plus et elle me trompe, j’en suis persuadé.

Si je ne sors pas de cette discussion avec des abdominaux durs comme le roc, je suis à l’épreuve de tous les AbKing Pro du monde. Je suis tenté d’activer la fonction d’enregistrement de mon téléphone, pour pouvoir me repasser le tout plus tard et en rire librement dans le confort de mon appartement. Je laisse toutefois tomber, par peur qu’il ne pense que je regarde mes courriels pendant qu’il parle, ou quelque chose du genre.

Mon hilarité commence toutefois à diminuer après une quinzaine de minutes. Il m’explique de long en large ce qui ne va pas dans son couple, me raconte ses soupçons… Sa misérable histoire m’emmerde royalement et je suis dangereusement sur le point de foutre le camp – quitte à me trouver une excuse bidon – lorsque William soupire et prononce une phrase qui me prend totalement au dépourvu.

— Il ne me reste plus qu’à la tuer…
— Pardon? Désolé, j’ai mal compris… tu peux répéter?

Je jette un coup d’œil autour de moi. Le café n’est pas bondé – on est au milieu de la nuit, après tout –, mais il y a tout de même un paquet de monde. Des camionneurs en pause, des jeunes sortant du bar et venus manger un beigne ou un sandwich. Sans parler de la serveuse et… et oui : des deux policiers venus prendre un café au milieu de leur quart de travail! Will ne peut pas venir de me lâcher cette bombe, là, avec ces deux flics à moins de dix mètres! Et pourtant, ce débile se penche en avant et me fait signe de me rapprocher. Je m’exécute, plus par automatisme que par envie.

— Écoute, Damien, tu dois me promettre de ne rien dire à personne. Je t’ai toujours fait confiance et jusqu’ici je ne crois pas m’être trompé à ton sujet. Seulement, cette fois, il s’agit d’une chose très délicate. Damien, est-ce que je peux compter sur toi?

À ce moment, j’hésite un peu. Jusqu’ici, j’ai toujours pu cerner les intentions de William avant même qu’il ne finisse ses phrases, mais là, il se passe quelque chose d’irréel. Ma curiosité l’emporte.

— Bien sûr, Will. Tu sais que j’ai toujours été ton ami.

Je ne peux m’empêcher de frémir en m’entendant prononcer ce mot, mais l’autre ne sembla pas remarquer mon expression dégoûtée.

— Ça fait un moment que j’y pense et je crois bien que je vais le faire. Elle est partie encore une fois pour un de ces séminaires qui durent toute une semaine – c’est ce qu’elle dit, enfin – et elle ne revient qu’après-demain. Je… je ne crois pas que j’y arriverai seul. Damien, j’ai besoin de ton aide. Il y aura une grosse prime d’assurance et je t’en offre plus de la moitié… Je gagne très bien ma vie, et pour moi, l’argent n’a pas d’importance. Je ne le fais pas pour ça… c’est… je ne peux pas supporter de m’être fait jouer dans le dos de la sorte.

Tout ça va trop vite… Will est vraiment en train de me parler du meurtre qu’il projette de commettre! Et il veut que je l’aide. Il aurait eu la même attitude s’il m’avait invité à une partie de pêche, bon sang! C’est vrai qu’il a toujours été un peu tourmenté et a un penchant pour la dépression. Est-il possible qu’il ait finalement pété les plombs?

Étrangement, son idée surprenante m’inspire presque un peu de respect pour lui… Presque. Je suis certain qu’il ne le fera pas, mais qu’il y ait simplement pensé relève d’une force de caractère que je ne lui aurais jamais soupçonné. Il n’y a toutefois aucun doute sur le fait qu’il ne passera jamais à l’acte. Il n’y a qu’à le regarder, là, à me fixer anxieusement. Je décide d’accepter sa requête. Pas que je souhaite participer à un meurtre, mais je suis curieux de voir la suite – et j’ai surtout hâte d’en terminer avec cette soirée et de retourner au lit. Refuser reviendrait à essayer de le raisonner et me promettait deux ou trois heures de discussion supplémentaire. S’il ne revenait pas à la raison d’ici un jour ou deux, j’agirais en conséquence.

— Tu sais quoi, Will? Je ne suis pas chaud à l’idée de… (je baisse le ton) tuer quelqu’un… mais j’ai toujours pensé qu’Anne ne méritait pas un gars comme toi.

Ce qui est vrai, mais pas nécessairement dans le sens où je l’entends présentement.

— Si elle t’a trahi de cette façon, elle doit payer. Tu n’es pas une ordure que l’on peut manipuler à notre guise et rejeter quand cela nous convient! J’accepte de t’aider.

Je pose une main sur son bras, pour rajouter un peu de sincérité à mon jeu d’acteur, et continue.

— Mais pour faire ce genre de truc, il faut avoir la tête froide et être bien préparé. Je veux que tu retournes chez toi et que tu passes une bonne nuit de sommeil. Demain matin, tu prendras un bon petit-déjeuner, une petite marche dans les bois comme tu les aimes et on se retrouvera ici. Vers midi, disons, ça te convient ?

Je lui accorde un sourire complice. Ses yeux sont empreints d’une gratitude sincère, écœurante.

— Oh, mon Dieu, Damien. Si tu savais comme ça me soulage de savoir que tu ne me prends pas pour un fou. Je savais que je pourrais compter sur toi! Je vais faire comme tu dis, tu as raison sur toute la ligne… mais je préférerais qu’on se rencontre chez moi. C’est déjà délicat d’en parler ici, comme ça. En plein jour, ça sera impossible.

J’hésite. Me retrouver seul, chez lui? Puis, je ris de ma propre inquiétude : qu’est-ce qu’un gars comme Will peut contre moi? Je le quitte finalement en lui promettant d’aller le voir chez lui dès le lendemain. Dehors, le jour commence déjà à poindre, teintant le bleu de l’horizon de rose et de mauve. Je m’allume une cigarette pour réfléchir. Will m’a fait perdre de précieuses heures de sommeil, mais tout compte fait, ça a été assez divertissant.

La chose à faire est évidente : je dois le dénoncer à la police. Je n’ai qu’à attendre une minute ou deux, le temps que la voiture de William disparaisse de ma vue, puis à retourner dans le café et rapporter notre petite conversation aux deux policiers encore assis au comptoir. Logique. Seulement, ce meurtre, il ne l’a pas encore commis. Et je sais sans l’ombre d’un doute qu’il ne le fera pas d’ici deux jours : Anne ne revient pas avant ça et il compte sur moi. Théoriquement, je dois avertir les autorités si je crains pour sa vie ou celle des autres… mais pour être honnête, William m’inspire davantage d’amusement que de peur, dans le moment. Ce bon vieux Will n’a peut-être eu, après tout, qu’un moment de délire. Demain, il me demandera sans doute d’oublier toute cette histoire et m’annoncera qu’il a pris rendez-vous avec un psychiatre. Il aura une dette envers moi – celle de garder le secret – et ça sera tout à mon avantage. J’écrase donc ma cigarette au sol, le sourire aux lèvres, et retourne chez moi.

***

Le lendemain, j’arrive chez ce bon vieux Will à l’heure prévue : je n’ai jamais eu aussi hâte de le voir, à vrai dire. Je suis curieux de savoir où il en est. Je me rends jusqu’à sa grande maison de pierres et sonne à la porte, me demandant quelle tête horrible il a. Ce n’est pas aussi terrible que ça, finalement. Je suis même un peu déçu. Le sommeil lui a fait du bien. Il s’est lavé, rasé et une odeur de café embaume la demeure. Les cernes sous ses yeux sont toujours là, mais moins apparents.

Après m’avoir accueilli d’une malaisante étreinte, Will m’attire au salon et m’offre à boire. J’accepte volontiers. Il me fait asseoir en face de lui, sur un fauteuil plus que confortable. Qu’est-ce que les crétins peuvent avoir comme chance! Son salon à lui seul est plus grand que mon petit studio. Il est vrai que les bouquins de Will se vendent plutôt bien. C’est à se demander pourquoi. Qui peut bien être intéressé par ce que Will a à raconter? Je n’ai, pour ma part, jamais ouvert un seul de ses livres : vraiment, quelle perte de temps que la lecture! Se faire chier avec des pages et des pages de descriptions interminables, alors que la télé vous montre la même chose en quelques secondes – d’une simple image!

Will se dirige vers le bar et nous verse deux verres de cognac. Il m’en tend un, puis avale le sien d’une lampée. J’en déduis qu’il n’a pas changé d’idée et avale donc aussi le mien cul sec. J’aurai besoin d’un petit remontant si je dois écouter son plan jusqu’au bout.

— Bon, lâche-t-il soudain. Aussi bien s’y mettre directement. J’ai bien réfléchi : Anne revient de son « séminaire » demain soir, aux alentours de 20h00. Pour ma part, je serai à la maison à peu près vers 20h30: c’est l’heure à laquelle je reviens toujours de mon studio d’écriture, et je ne voudrais pas attirer sa suspicion en modifiant mes habitudes. Et puis, écrire quelques pages me détendra… c’est la seule manière que je connais, en fait…

Je me force à ne pas rouler les yeux au ciel et l’encourage plutôt à continuer d’un hochement de tête.

— Vers 22h00, elle prend toujours un bain chaud, avec un verre de vin et un peu de musique. C’est à ce moment que tu arriveras. Je vais bourrer son verre de vin de somnifères. En un rien de temps, elle devrait s’endormir. Si tout va bien, elle se noiera d’elle-même, sinon… nous devrons peut-être la faire glisser vers le fond. Lorsqu’elle sera… tu m’aideras à la transporter jusqu’au sous-sol et là, c’est le sale boulot qui commence. J’ai écrit assez de romans policiers pour savoir que ce qui cause la perte des meurtriers, à tous les coups, c’est lorsqu’on retrouve le corps. Comme je n’ai pas accès à des produits chimiques qui auraient pu nous permettre de la faire fondre en entier, le moyen le plus sûr est de la brûler. Nous la découperons donc en morceaux, que nous ferons brûler dans le grand poêle à bois du sous-sol. Je sais, je sais, c’est un peu dégoûtant. Tout ce qui restera d’elle, je le réduirai ensuite en poussière du mieux que je peux et le mêlerai aux cendres de ma mère qui se trouvent dans le salon. Qu’est-ce que tu en penses ?

Je suis sidéré. Il me parle de découper quelqu’un, comme un boucher parle de découper un cochon. Est-ce que tout ça est bien réel ? C’est à la fois horrible et ridicule. J’ai soudain un doute : et si William avait pris conscience du fait que je me servais de lui depuis notre première rencontre, et qu’il me faisait une mauvaise blague pour voir jusqu’à quel point je le trouvais idiot?

Cela ne m’effleure qu’un petit moment toutefois : je sais avec certitude qu’il est effectivement trop idiot pour avoir pensé à ça. Une chose est certaine, c’est que ce dont il me parle présentement relève d’autre chose que de la stupidité, par contre. Pense-t-il vraiment, lui, dépecer le corps de sa femme? Dieu du ciel, je savais qu’il fallait se méfier des gens qui avaient de l’imagination, mais là, c’est trop! Je prends soudain conscience du danger réel que représente Will et j’ai presque envie de m’en aller en courant. D’un autre côté, je suis fasciné par sa façon rationnelle de m’expliquer son plan. Je regrette néanmoins l’ultime instant de bonheur où j’ai cru que Will m’annoncerait qu’il songeait à s’enlever la vie.

Ses yeux hagards me fixent intensément et font contraste avec sa bouche, qui s’étire en un sourire à la fois craintif et dément. Je n’ose même pas imaginer ce qui m’arrivera si je refuse, là, tout de suite. Je ne sais toujours pas quoi répondre pour ne pas l’offusquer et je pose donc une question, pour lui démontrer mon intérêt.

— Pourquoi la découper? Pourquoi ne pas faire comme si elle s’était simplement noyée dans son bain ?
— Non, il y a trop de risque, répond Will en secouant la tête. Les analyses révéleront qu’elle n’a pas avalé plusieurs cachets elle-même, que les sédatifs ont été écrasés et intégrés au verre de vin. Et si je nettoie la coupe pour éviter qu’ils trouvent des traces de sédatif dedans, je devrai répondre à la question « d’où provient le vin qu’elle a ingéré? », puis « pourquoi vous avez retiré la coupe des lieux? », etc. Non, toute manipulation de la scène est un risque de dévoiler le meurtre. Le seul moyen est de la faire disparaître, et de dire qu’elle m’a quitté. Dis-moi, Damien, je te sens hésitant : es-tu toujours avec moi ?

En voyant son visage décomposé par l’anxiété, je comprends que mon refus ne fait pas partie de ses plans, et que non seulement cela l’angoisse, mais que l’idée le contrarie également. En homme intelligent, je sais pertinemment qu’il n’y a rien de plus dangereux qu’un angoissé contrarié. Je m’empresse de le rassurer.

— Non, je suis toujours avec toi, je me disais juste que ça aurait été plus simple… mais tu as raison. Visiblement, tu as pensé à tout, c’est bien.

On aurait pu confondre mon rire avec un gémissement de douleur, mais Will n’y voit que du feu. Il se met lui aussi à rigoler comme si je venais de lui conter la blague la plus désopilante qui soit. Il cesse finalement au bout d’une minute et je redeviens sûr de moi. Il est vraiment aliéné et ça le rend moins dangereux que je pensais: il n’a pas la solidité d’esprit nécessaire à l’application d’un tel plan. Je joue le jeu et lui demande de me le répéter, pour être certain que je comprends bien. Cet enfoiré est carrément ravi de croire qu’il contrôle la situation! Que je sois son « partenaire dans le crime »! Je lui récapitule donc le tout, en faisait exprès de me tromper dans l’heure à laquelle je dois arriver pour qu’il se sente encore plus important. Je le quitte une demi-heure plus tard.

En marchant jusqu’à mon appartement, je ne sais plus trop quoi faire. Une partie de moi sait que je me retrouve dans une drôle de situation : le simple fait de ne pas l’avoir dénoncé immédiatement fait de moi un complice. Ou du moins, me rend un peu responsable si quelque chose se produit. Toutefois, je commence à me demander de quoi j’aurais l’air si je débarquais chez les flics avant qu’il ait fait quoi que ce soit. Il pouvait très bien leur dire que j’étais dans le coup depuis le début! Et ce serait ma parole contre la sienne. Je ne suis qu’un péquenaud au passé trouble, un plongeur dans un fast-food, couvert de tatouages, fumeur de mari et plusieurs fois arrêté pour des petits vols dans ma jeunesse. Bordel, je n’ai même pas fini mon secondaire! Je n’en ai pas honte bien sûr – loin de là! –, mais aux yeux de la société, je ne fais pas le poids comparé à un écrivain à succès. Il est passé à Tout le monde en parle, nom de Dieu !

Un autre problème à ma situation est que des tas de personnes m’ont vu parler avec lui la veille, au café. Les voisins m’ont probablement même vu entrer chez lui, tout à l’heure. Malgré tout ça, je sais que la bonne chose à faire est de le déclarer aux autorités, qu’ils sauront voir la vérité… Je prends une longue bouffée de cigarette et expire. La vérité, ce n’est pas que j’ai peur d’être embarqué comme complice. La vérité, c’est qu’une idée a commencé à germer dans mon esprit. J’ai l’impression que je pourrais tourner cette histoire à mon avantage. Je jette le filtre de ma cigarette par terre et l’écrase du bout de ma botte, en extirpant mon téléphone de la poche de mon jean. La première chose à faire est de parler à Anne.

***

Lorsque Will entre et me voit dans son salon, accompagné de sa femme, il en tombe presque dans les pommes. J’aurais aimé pouvoir filmer la scène. Je l’aurais fait, putain, si cela n’avait pas constitué une preuve. Il se tient là, durant d’innombrables secondes, la mâchoire pendante et une expression d’incompréhension transformant son visage en celui d’un pauvre idiot. Lorsqu’Anne et moi en avons assez de contempler son air sot et que cela ne nous satisfait plus, elle s’avance vers lui et lui tend un verre de ce cognac qu’il aime tant.

— Viens t’asseoir, Will. Il faut qu’on discute.

Le pauvre, blême comme un drap, avale son verre d’un trait et se laisse choir sur le divan. Le regard qu’il tourne vers moi est celui d’un homme anéanti. J’ai presque pitié de lui. Presque. Anne vient s’asseoir près de moi, sur le sofa lui faisant face, et sourit.

— Damien me dit que tu as un petit problème avec l’aventure qu’on a, lui et moi ?

Les yeux de Will s’agrandissent encore et je cesse de réprimer mon sourire. C’est la meilleure sensation que j’aie éprouvée de toute ma vie.

— Que tu… que vous… ?

— Oui, Will, lui dit-elle d’une voix douce. Tu t’apprêtais à me tuer avec l’aide du type avec qui je couche. Ironique, non ?
— Je… tu…
— Ah, lâche Anne, agacée.

Elle se lève brusquement et pointe un doigt accusateur vers lui.

— Cesse de bafouiller comme un lâche! Vas-tu finir par te tenir debout? N’importe quel homme digne de ce nom me crierait dessus! Même ta manière de vouloir me tuer est minable! Tu aurais pu planifier de m’étrangler, de m’exploser la tête à l’aide d’une batte ou de me fendre le crâne à la hache… Nooooon ! « Monsieur » projetait plutôt de sauvagement m’endormir à mort! T’es vraiment nul…

Elle avale ce qui reste de son verre de vin blanc et revient s’asseoir près de moi.

— J…t…

Anne lève les yeux au ciel, prête à recommencer à l’injurier. Je pose une main délicate sur son bras et lui souris.

— Non, je crois que c’est le sédatif, Anne.

Elle se tourne vers Will, le considère un moment et sourit.

— Ah, oui. Tu as raison.

Le haut du corps de Will s’affaisse lentement. Son verre vide lui échappe des mains et sa tête tombe sur sa poitrine. On dirait un bambin géant qui s’endort dans son plat de macaroni. Pauvre Will. S’il avait eu un réel talent pour le roman policier, il aurait immédiatement remarqué que de la fumée s’échappait déjà de la cheminée avant même d’entrer dans la maison. Il n’aurait pas accepté, non plus, un verre de la main de celle qu’il projetait de tuer. Il faut lui donner ça par contre : son plan n’était pas totalement nul.

Demain matin, des tas de gens seront dévastés d’apprendre la disparition du célèbre William Dupré. Anne assurera en entrevue qu’elle craint fortement qu’il soit parti mettre fin à ses jours, dans les bois. Une petite recherche permettra d’affirmer qu’il était effectivement passé par là, la veille. Ils fouilleront probablement la rivière longeant le sentier pendant quelques jours. On déduira que le courant a transporté son corps loin d’ici.

Je ne crois pas qu’on s’éternisera sur le sujet. Ce ne sera pas, après tout, le premier épisode dépressif de sa vie. Élément facilement vérifiable, d’ailleurs : n’a-t-il pas attenté à ses jours, en 2010, après les mauvaises critiques de son dernier roman? Les policiers l’avaient retrouvé à temps et conduit à l’hôpital, heureusement. Anne versera quelques larmes et affirmera publiquement espérer qu’ils le retrouveront, cette fois aussi. Ils ne le feront pas, bien sûr. À moins qu’ils n’analysent les cendres de sa mère, sur le manteau de la cheminée.

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