Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 4

 Antoine

 

-1-

L’aiguille perça l’épiderme et s’enfonça dans la chair. Elle traversa le tout et s’arrêta dans la veine. Une légère pression et la solution se répandit dans le vaisseau sanguin.

Antoine retira la seringue du bras de son cobaye et la laissa tomber par terre. Il extirpa ensuite prestement ses bras hors de leur combinaison protectrice – seule partie de son corps se trouvant réellement dans la pièce avec son patient – et referma la petite porte coulissante qui y donnait accès. Alors seulement se permit-il de lever la tête vers lui.
Ses pupilles étaient vertes. Et elles le restaient. Il éclata de rire et le jeune homme l’imita, visiblement soulagé. Antoine essuya les gouttes de sueur perlant sur son front et appuya sur le bouton du microphone, sur la console en face de lui. Il se racla la gorge pour éclaircir sa voix chargée d’émotion.

— Pierre… J’ai l’honneur de t’annoncer que la procédure est un succès.

— J’suis pas un monstre?

Antoine s’esclaffa de plus belle. L’expression « monstre » lui déplaisait au plus haut point, mais il était de trop bonne humeur pour corriger Pierre.

— Il est encore tôt pour le dire. Nous allons te garder en cellule vingt-quatre heures – pour être certains que tout est en ordre – et nous pourrons ensuite commencer les tests.

— Pour être sûr que je ne me transforme pas à retardement, tu veux dire…

Le sourire de Pierre cachait mal son inquiétude. Antoine aurait voulu le rejoindre de l’autre côté de la vitre et le rassurer en personne, mais il ne pouvait se permettre de laisser quoi que ce soit au hasard. Il pointa un doigt en direction de Pierre et planta son regard dans le sien.

— Ça n’arrivera pas, lui dit-il d’un ton ferme.

Pierre acquiesça.

— Nous nous verrons demain matin, continua Antoine. D’ici là, je t’invite à écrire dans le journal de bord tout ce que tu ressens – que ce soit physique ou psychologique.

Pierre lui sourit et hocha la tête une seconde fois. Antoine relâcha le bouton du microphone avant d’appuyer sur un autre. La vitre séparant la cellule de Pierre et son bureau se teinta d’un gris opaque. Enfin seul, Antoine se laissa tomber dans sa chaise rembourrée, enleva ses lunettes… et éclata en sanglots. Il avait difficilement pu contenir ses tremblements pendant la procédure et maintenant que c’était terminé, tout son corps en était secoué. Il avait eu si peur que ça se reproduise. Au moment de l’injection, il avait même revu la scène dans un flash : l’aiguille qui s’enfonçait, les yeux de Zack qui se révulsaient et viraient au noir, son corps pris de convulsion… Puis la créature qui s’était jetée vers lui lorsque les tremblements avaient cessés, et ses tentatives désespérées pour le mordre à travers la vitre.

Antoine essuya son visage ruisselant de larmes, toussota, puis remit ses lunettes. Il se dirigea vers la console ornant le mur de droite – celle contrôlant l’autre cellule adjacente à son bureau – et appuya sur le bouton commandant la teinte des vitres. La cellule était plongée dans le noir. Il poussa celui actionnant le plafonnier et une ampoule simulant la lumière du soleil illumina graduellement la pièce. La silhouette d’un homme, debout et immobile au centre de celle-ci, commença à s’animer dès que la luminosité fut suffisante pour qu’on la distingue. L’ombre leva la tête, puis se jeta sur la cloison vitrée. Désormais habitué à la violence de Zack, Antoine ne broncha pas lorsque ce dernier se mit à marteler la vitre de ses deux poings. La lumière atteignit l’aube et Antoine lâcha le bouton. Le médecin se força à confronter les pupilles entièrement noires de Zack. Son collègue était toujours affublé du sarrau blanc qu’il portait le jour de l’expérience – bien qu’il tirait désormais sur le brun, tellement il était taché de sang et de saleté.

Le scientifique au visage émacié hurlait, projetant dans la vitre de grandes gerbes de salives. Ses cris étaient totalement absorbés par les murs insonorisés de sa cellule. Il était pâle et amaigri, constata Antoine. Son crâne nu était parsemé de coupures et d’ecchymoses. Un monticule de peaux et d’ossements sanguinolents jonchait un coin de la cellule, signifiant qu’il se nourrissait pourtant. Le régime quotidien qu’Antoine lui avait conçu, composé de lapins vivants, ne semblait déjà plus suffire.

Peu importe ce qu’on lui donnait à manger, le pauvre homme n’en avait jamais assez. Antoine avait encore envie de vomir lorsqu’il repensait à ce jour où il avait essayé de voir s’il lui était possible d’assouvir sa faim. Il avait fait entrer dans la cellule jusqu’à une trentaine de lapins, l’un après l’autre, sans que Zack démontre le moindre signe de satiété. L’un des gardiens avait proposé qu’on y fasse entrer une vache, mais comme il était interdit d’ouvrir la porte principale, l’idée avait été rejetée.

Antoine posa sa main sur la vitre. Immédiatement, Zack s’avança pour la mordre et se heurta la tête contre le verre blindé. La lèvre fendue, il continua à s’égosiller en direction de son ami, qui le considéra d’un œil triste.

— Je vais bientôt te sortir de là, mon gars, lui dit-il. Je te promets, j’y suis presque.

Il poussa à nouveau le bouton des lumières. Le soleil du matin commença à s’estomper dans la cellule. Il fit bientôt place au crépuscule, puis à la noirceur totale. Zack continua de frapper au mur quelques minutes, avant d’abandonner. Tant que la pièce était éclairée, ou qu’on faisait appel à l’un de ses sens, il se démenait comme un forcené, se blessant constamment au passage. Si on le laissait dans le noir toutefois, sans le moindre bruit, il se calmait jusqu’à l’apparition d’un nouveau stimulus. Son existence n’avait plus pour seul but que celui de se nourrir.

Antoine balaya d’une main la grosse larme qui glissait sur sa joue. Il ne servait à rien de s’apitoyer sur le sort de son ami. Zack avait conçu le sérum avec lui et connaissait les risques. Il avait lui-même insisté pour être le premier cobaye humain malgré tout. Les tests sur les cochons d’Inde avaient été concluants, puis celui sur les chimpanzés avait fini de les convaincre que la formule était prête… Enfin, c’est ce qu’ils avaient cru.

Antoine s’étendit sur le sofa ornant le mur du fond et cala un coussin derrière sa tête. C’était le seul moyen possible pour voir dehors. La seule fenêtre de la pièce avait beau faire toute la longueur du mur, elle était placée si près du plafond et était si étroite qu’elle ne vous accordait guère mieux qu’un peu de bleu – et un ou deux nuages si vous étiez chanceux. C’était mieux que rien. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas mis le nez dehors. Ces petites pauses étaient les seuls moments où il pouvait réellement voir le ciel. Antoine comprenait la chance qu’il avait de participer à ces recherches et il s’était lancé volontairement dans cette aventure en connaissant toutes les conditions… Il n’empêche que la vie à l’extérieur lui manquait cruellement.

Bientôt, ses paupières se firent lourdes. Cela faisait des semaines qu’il n’avait pas réellement fermé l’œil. Depuis l’incident de Zack, il ne réussissait à dormir que d’un sommeil fiévreux, mêlé de cauchemars où il revivait sans cesse l’injection… Mais c’était sur le point de changer. Antoine sentit qu’il sombrait et sourit. Demain, ils en auraient le cœur net. Demain, avec les résultats de Pierre, il pourrait peut-être sauver Zack…

***

— Comment te sens-tu? demanda Antoine.

— Mieux que jamais, répondit Pierre.

Ce dernier affichait effectivement une mine radieuse. Antoine le scruta derrière la vitre et se demanda si cela avait un rapport avec l’injection ou bien si c’était simplement dû au fait d’être encore en vie… et humain.

— Très bien, répondit-il, j’arrive tout de suite. Nous allons procéder à quelques examens.

Antoine éteignit l’écran et attrapa le dossier de Pierre sur son bureau, avant de se diriger vers sa cellule. Il présenta sa carte au soldat qui en gardait l’entrée et une sonnerie criarde retentit tandis que la porte coulissait dans le mur pour le laisser entrer. À son arrivée, Pierre était allongé sur le lit, mains derrière la tête. Il se leva dès que le médecin entra, souriant. Antoine lui serra la main et le gratifia d’une tape sur l’épaule. Il lui fit signe de s’asseoir sur le lit et prit lui-même place sur la petite chaise du bureau. Il consulta les résultats des examens de la veille et reprit les différents tests : rythme cardiaque, respiration, pouls, inspection des yeux et des oreilles, réflexes… Lorsqu’il eut terminé, il déposa sa fiche et soupira.

— Alors, demanda Pierre, fébrile, ça a fonctionné?

— C’est ce que nous verrons après cette bonne vieille prise de sang, répondit Antoine en extirpant un tube vide de la poche de son sarrau. Il déchira l’enveloppe d’une seringue et fit signe à Pierre de relever sa manche de chemise.

— Ferme les yeux, ça sera fini dans une seconde. Si tu te comportes bien, tu auras droit à une sucette.

— Très drôle, répondit le jeune homme.

Son visage avait déjà blêmi et il détourna la tête. Antoine sourit. Il se demandait souvent ce qui avait pu le pousser à se porter volontaire comme cobaye. Ce jour-là, Antoine s’était présenté, anxieux, devant tous les officiers de la base militaire pour leur annoncer qu’il était à la recherche de volontaires. Un long silence avait suivi sa demande : la rumeur de son dernier cobaye se transformant en monstre sanguinaire s’était répandue comme une trainée de poudre. Puis, un jeune homme s’était levé au fond de la salle. Il avait fait un pas en avant, main levée, avant de s’emmêler les pieds dans une chaise et de s’effondrer de tout son long devant la salle comble. Ne pourrais-je avoir mieux?, avait été la première pensée à lui traverser l’esprit. Puis : Tu devrais te considérer heureux qu’il y ait un volontaire.

Pierre, un jeune homme maigrichon basé à la programmation informatique, s’était finalement avéré un cobaye docile. Malgré ses nombreuses peurs, il n’avait jusqu’ici jamais refusé de passer le moindre test. Pas même la dernière injection, qu’Antoine lui-même aurait probablement refusée si on la lui avait proposée.

Il retira l’aiguille et sourit. Pierre avait les yeux fermés, en plus d’avoir le visage tourné vers le mur. Il lui administra une pichenette sur l’épaule.

— Je devrais te forcer à regarder la prochaine fois, dit-il, c’est la seule manière de te désensibiliser.

— Ça veut dire que…

— Yep. C’est fini.

Antoine apposa une boule de coton et un ruban adhésif à l’intérieur de son coude. Il boucha le tube – maintenant rempli du fluide vermillon provenant des veines du Pierre – et le leva devant la lumière du plafonnier.

— Ceci, mon ami, répondra à la question que tu m’as posée hier.

— Je ne me sens pas comme un superhéros…

— C’est parce que ce n’est pas toi qui l’es devenu, mais tes cellules.

Antoine se leva et ramassa ses affaires. Il était impatient d’observer de plus près une goutte de sang sous le microscope. Au moment de passer la porte, il hésita. Il se tourna vers Pierre. N’était-ce pas cruel de l’utiliser ainsi, pour ensuite l’abandonner à la solitude de sa cellule? Après tout, c’était grâce à lui qu’il allait bientôt sauver Zack.

— Tu sais quoi? dit-il. Je n’ai pas envie d’être seul lorsque je constaterai à quel point je suis un génie. Normalement, Zack est à mes côtés pour les moments de ce genre… Pourquoi ne viendrais-tu pas?

Le visage du jeune homme s’éclaira.

— Sérieusement? Tu crois qu’il me laissera passer? demanda-t-il, faisant référence au soldat baraqué qui gardait sa porte.

— Il ne devrait pas y avoir de problème. C’est la porte à côté après tout.

Pierre ne se le fit pas dire deux fois. Antoine passa sa carte devant le mécanisme d’ouverture et la porte glissa dans le mur. En apercevant Pierre, le gardien bouscula immédiatement Antoine et repoussa le cobaye dans sa cellule.

— Ça va! s’écria Antoine en posant une main sur le bras du soldat, il est avec moi.

— Mes ordres sont formels, insista l’autre, les cobayes ne doivent pas quitter leur cellule…

Il était évident que sa réticence à laisser passer Pierre allait bien au-delà de son souci d’obéir aux ordres. La main qu’il posait sur la poitrine du jeune homme n’était pas ferme et autoritaire, mais plutôt hésitante, voire tremblante. C’est à peine s’il effleurait son t-shirt du bout des doigts. Son autre main tripotait le bouton fermoir de l’étui à revolver qu’il portait à sa ceinture. Ses yeux n’exprimaient ni plus ni moins que de la panique.

— Il n’y a aucune crainte à avoir, s’empressa de dire Antoine en posant lentement une main sur le bras du soldat, je veux simplement l’amener à mon bureau pour un ou deux examens supplémentaires.

— Je n’ai été informé d’aucun déplacement, répondit l’autre sans quitter Pierre des yeux.

— Je vous répète que tout est sous contrôle, il n’y a plus aucun danger. Je ne serais pas entré avec lui si cela avait été le cas! Épargnez-nous le temps et la paperasse nécessaires pour autoriser un déplacement de deux mètres vers la droite et laissez-nous passer, voulez-vous?

Le soldat hésita, mais finit par baisser sa main. Il pointa ensuite un doigt vers Antoine.

— S’il y a des problèmes, je n’hésiterai pas à mentionner votre nom, vous savez…

— Parfait, puisque je vous répète qu’il n’y en aura pas.

Antoine sourit et fit signe à Pierre d’avancer. Ce dernier obtempéra, affichant un sourire satisfait et légèrement mesquin. Le médecin déverrouilla la porte de son bureau à l’aide de son laissez-passer et fit entrer Pierre. Il s’installa immédiatement devant ses instruments de laboratoire et enfila une paire de gants en caoutchouc, tandis que le jeune homme se tint à ses côtés. Il aspira une goutte de sang à l’aide d’une pipette et la déposa sur une lamelle.

— Alors, si tout va comme prévu… Je suis invincible ou quelque chose du genre?

Antoine éclata de rire tout en ajustant la roulette du microscope.

— Pas tout à fait, mais presque! Ton métabolisme devrait être plus résistant, combattre instantanément toutes les maladies que tu pourrais attraper. Cela ne veut pas dire que tu ne les attrapes pas, tu comprends? Seulement que ton système est devenu superpuissant et qu’il n’aura aucun mal à se défendre contre elles – et gagner. Tu cicatriseras et guériras de tes blessures plus rapidement, ton corps devrait combattre de lui-même des infections et des virus qui nécessiteraient normalement des médications…

— Et le cancer? demanda Pierre. Est-ce que ça marche aussi pour les maladies incurables?

— Théoriquement, oui! Tu dois comprendre que ce que je t’ai injecté n’est pas un vaccin contre le cancer, ni même contre quoi que ce soit. C’est plutôt une sorte d’«optimisateur» de tes capacités biologiques. Si j’ai raison, même tes sens devraient être affectés! C’est ce que nous verrons au cours des prochaines sem…

Antoine cessa brusquement de parler et zooma davantage, le cœur battant.

— Pierre, c’est incroyable… Si tu voyais ce que je vois! Ces cellules sont prodigieuses! On doit immédiatement te passer au scanneur. Si j’ai raison, il se pourrait bien que tu…

Des bruits de pas rapprochés les firent tous deux lever la tête. Antoine jeta un œil au moniteur surmontant la porte. Son cœur accéléra légèrement en reconnaissant le colonel de la division scientifique. À son plus grand effroi, il vit celui-ci s’approcher de la porte… puis passer devant la caméra et tourner à gauche.

— Merde, c’est toi qu’il va voir, chuchota-t-il.

— Qu’est-ce qu’on fait?!

— Ne bouge pas d’ici, je vais aller lui parler. Nous lui dirons la même chose qu’au gardien de sécurité : je voulais faire des tests supplémentaires.

Antoine réajusta ses lunettes et le col de sa chemise avant d’actionner le bouton d’ouverture de sa porte. Le colonel André Dupont était déjà presque à la cellule de Pierre. Près de la porte, le gardien qui les avait laissé passer l’aperçut. L’air nerveux, il oscilla subtilement la tête de gauche à droite pour lui signifier qu’il n’avait rien à voir là-dedans.

— Monsieur Dupont! lança jovialement Antoine. Vous vouliez me voir? J’étais justement à mon bureau…

Le colonel se tourna lentement, un sourcil levé. C’était un homme distingué, dégageant une extrême rigueur, mais d’une manière étrangement décontractée. Sa posture bien droite, son regard perçant et son menton levé lui venaient naturellement, contrairement aux autres haut-gradés auxquels Antoine avait eu à faire et pour qui cela relevait plutôt d’une attitude acquise pour les besoins de leurs fonctions. André Dupont le considéra un moment, puis se tourna et reprit sa route.

— Ce n’est pas pour vous que je suis là, mais pour le patient, dit-il en faisant signe au soldat d’ouvrir la porte.

Le colonel Dupont entra dans la cellule de Pierre et Antoine se lança à sa poursuite, le cœur battant. Dupont fit le tour de la minuscule pièce des yeux et se tourna calmement vers Antoine.

— Où est-il, docteur Joubert? Je n’ai approuvé aucun déplacement.

— J’ai pris la liberté de le déplacer moi-même, colonel, pour effectuer des tests supplémentaires…

— Il ne sera plus nécessaire d’effectuer de test supplémentaire, docteur. Le projet est annulé.

Le cœur précédemment emballé d’Antoine cessa brutalement toute activité. Il aurait dû pleurer de désespoir à l’idée que ses deux dernières années de recherches allaient être réduites à néant. Il aurait dû hurler de colère en pensant qu’il venait tout juste d’inventer un produit pouvant éradiquer les plus dangereuses maladies de ce monde, et que tout cela allait être brûlé avant même d’être cliniquement testé. Tout ce qu’il réussissait pourtant à éprouver était de la peur, et de la tristesse. La gravité de la nouvelle allait au-delà de ses recherches. Antoine savait pertinemment ce qu’il advenait des preuves d’un programme que l’on annulait.

— Je vous répète la question une dernière fois : où est le patient, docteur Joubert?

Le ton n’était plus ni courtois ni calme. Le regard d’Antoine fit un aller-retour rapide à la vitre sans teint du mur de droite. C’est à ce moment qu’il réalisa qu’il n’avait pas coupé le microphone ce matin, en allant rejoindre son patient dans sa cellule : il avait seulement teinté la vitre. Son cœur se remit en marche. Si Pierre écoutait présentement la discussion, il pouvait peut-être se sauver.

— Pourquoi voulez-vous le voir? demanda Antoine, d’un ton innocent.

— L’impertinence de votre question n’a d’égal que sa stupidité, Joubert. Vous étiez au courant dès le départ que cela pouvait arriver.

— Vous ne comprenez pas, Colonel. Les résultats sont inespérés, je suis sur le point de…

— Vous êtes sur le point de franchir une ligne, docteur Joubert. Le programme est annulé et toute trace de son existence doit disparaître. J’ose espérer que vous n’avez pas oublié ce que stipule votre contrat en ce qui concerne les actes d’entraves…

Dupont tourna les talons et sortit de la pièce, suivi par les deux soldats qui l’accompagnaient. Antoine n’eut d’autre choix que de les imiter. Dupont s’arrêta devant la porte de son bureau et lui jeta un regard glacial.

— Ouvrez cette porte.

Antoine ne bougea pas. Pierre ne méritait pas ça. Il s’était porté volontaire et avait souffert pour ces recherches. Il avait plus que quiconque le droit de rester en vie, quitte à devoir passer le reste de ses jours entre les murs du complexe militaire et dans le plus grand secret. Antoine prit une grande inspiration. Il croisa les bras et hocha lentement la tête de gauche à droite, tandis que des larmes de colères dévalaient ses joues.
Joubert leva un sourcil, l’air plus amusé que surpris, et fit un petit geste dans sa direction. Aussitôt, des mains s’abattirent sur lui et il fut immobilisé, bras derrière le dos. L’un des soldats lui arracha sa carte magnétique et rejoignit le colonel.

— Je vous avais prévenu. Officier Dufort, ouvrez cette foutue…

Ils entendirent le coulissement de la porte. Sauf que celle du bureau n’avait pas bougé. D’un même mouvement, toutes les têtes se tournèrent vers la droite.

— Non… murmura Antoine.

Le premier garde fut happé avant que quiconque n’ait esquissé le moindre mouvement. Cinq bonnes secondes s’écoulèrent, durant lesquelles ils assistèrent, pétrifiés, à l’étripage de l’officier Dufort. Sortant de sa torpeur, le second soldat lâcha alors les bras d’Antoine pour saisir sa mitraillette. Il tira. Zack reçut une dizaine de balles dans le torse et les jambes. Les autres se fichèrent dans le mur derrière lui, projetant des éclats de béton dans toutes les directions. Lorsque l’arme arrêta finalement de fonctionner, tous restèrent immobiles. Sous la poussière de plâtre qui retombait et la pluie des gicleurs d’urgence qui s’étaient mis en marche, Zack avait lâché ce qui restait de l’officier Dufort. De larges auréoles pourpres s’agrandissaient sur ses vêtements, là où les projectiles l’avaient atteint. C’était toutefois le seul indice permettant de dire qu’il avait bel et bien été touché. Ses yeux voilés de noirs s’écarquillèrent tandis qu’il lâcha un hurlement sauvage en direction du second soldat et plongea sur lui. Ce dernier tenta trop tard de recharger son arme.

Antoine et André Dupont défigèrent en même temps. Le premier se rua vers la porte de son bureau, tandis que l’autre extirpait son revolver de son étui et tirait sans ménagement sur l’ex-scientifique. Antoine abattit ses poings sur la porte, paniqué. Une alarme sonnait déjà dans l’ensemble du complexe militaire, s’ajoutant au chaos des coups de feu, de l’eau qui se déversait des gicleurs et des hurlements de Zack et du soldat dévoré vivant.

— Pierre! Ouvre!!

Des bruits de courses se firent entendre provenant du couloir menant au bloc B. Un groupe d’intervention était en approche et Antoine savait en quoi consistait le protocole pour ce genre de situation. Il frappa plus fort.

— Je t’en prie Pierre! GROUILLE!

La porte s’ouvrit enfin et Antoine bascula à l’intérieur. Juste à temps. À travers le moniteur diffusant les images de ce qui se passait dans le couloir, les deux hommes virent arriver le groupe d’intervention. Une dizaine de soldats vêtus de kevlar se ruèrent dans le bloc A. Antoine aurait voulu pouvoir leur dire que ce serait insuffisant. Qu’ils auraient dû rebrousser chemin. Qu’ils auraient dû porter des visières, et non de simples casques. Sans compter que leurs bottes étaient les mêmes que celles des soldats réguliers, en cuir noir. Au moment où ils firent feu, Dupont et les deux soldats avaient déjà rejoint Zack dans sa folie. L’officier Dufort n’était plus en état de marcher, mais rampait tout de même avec vigueur, ses tripes trainant derrière lui dans une mare de sang pourpre et de caillots. Antoine se tourna vers Pierre et eut envie de le frapper. Il l’agrippa par le col de son t-shirt et colla son visage à quelques millimètres du sien.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris d’ouvrir cette cellule?! As-tu la moindre idée de ce que tu viens de déclencher!?

— Il… il voulait me tuer!, cria Pierre, pour se défendre.

— Et c’est la seule solution que tu as trouvée?! Lâcher en liberté un monstre sanguinaire hautement contagieux?! Un attardé aurait compris qu’il ne fallait pas toucher au bouton de cette porte, même avec le canon d’un foutu pistolet enfoncé dans la gueule!

Il marqua une pause, hors d’haleine, et le lâcha.

— Tu réalises la vitesse à laquelle cette infection se transmet? reprit-il en regardant à nouveau le moniteur. Comprends-tu ce qui va se passer si ces créatures franchissent les portes de ce bâtiment?!

Pour toute réponse, Pierre se contenta de pâlir et ses yeux se remplirent d’eau. Antoine eut de nouveau envie de le frapper. Il expira longuement.

— Ils vont les avoir tu penses? demanda Pierre, dans un chuchotement.

Antoine ne sut que répondre. Il n’avait jamais assisté à tant de violence. Les uniformes pare-balles des soldats n’étaient pas conçus pour protéger des morsures. Et ils n’étaient sans aucun doute pas préparés à la sauvagerie des créatures qu’Antoine avait créées. Ils réussirent bien à faire exploser la tête du colonel Dupont et du second soldat, mais l’officier Dufort avait fini par ramper jusqu’à la cheville de l’un d’entre eux et alors, ils n’eurent plus aucune chance. Le soldat du groupe d’intervention atteint se transforma en moins de cinq secondes. Son accoutrement le protégea des balles de ses confrères, qui finirent par le rejoindre un à un. Si seulement ils avaient porté des visières, se disait Antoine, ils n’auraient pas été en mesure de se mordre entre eux… Antoine regarda encore un moment le moniteur sans savoir quoi faire. Ses cheveux trempés lui dégoulinaient sur le visage et il les tassa d’un geste agacé tout en essayant de réfléchir.

— Nous devons sortir d’ici, finit-il par lâcher.

— Ne devrions-nous pas attendre qu’ils finissent par venir nous chercher? Ils vont bien en envoyer d’autres, non?

— Non, ils ne le feront pas! cria Antoine, exaspéré. Ne vois-tu pas ce qui est en train de se produire? Ce n’est plus qu’une question de temps avant que l’un d’entre eux ne défonce cette porte! Pendant qu’on se fera dévorer vivant, un autre traversera dans le bloc B, contaminera tout le monde et continuera vers le C, puis le D, et dans moins d’une demi-heure, ils seront sortis d’ici. Et dans l’utopique hypothèse où ils réussiraient à les tuer tous, crois-tu qu’ils nous garderaient en vie? Nous serions exécutés sur-le-champ, ne serait-ce que pour avoir été témoins de tout ça!

— Qu’est-ce que tu proposes alors? demanda Pierre, d’une toute petite voix.

La porte était à proscrire. Le seul moyen de sortir par-là serait d’attendre que tous les monstres soient partis en chasse vers un autre bloc, et il était impossible de savoir s’ils le feraient. De plus – et Antoine n’osait pas l’avouer à Pierre – ils n’avaient pas le temps d’attendre qu’ils partent. D’un moment à l’autre, la nouvelle de la propagation de l’infection dans le bloc A atteindrait les autorités supérieures et alors, ils appliqueraient la marche à suivre dans ces cas-là : la destruction totale et immédiate du bâtiment.

Ne restait donc que la fenêtre. Il y avait toutefois trois problèmes avec cette option. Un, elle se trouvait à plus de douze pieds du sol. Deux, ils étaient au troisième étage, et la chute risquait d’être douloureuse, voire mortelle. Trois, elle était foutrement étroite, et Antoine n’était pas certain qu’un homme adulte puisse s’y glisser. Ils devraient toutefois affronter chacun de ces problèmes le moment venu: de violents chocs secouaient déjà la porte. Un coup d’œil au moniteur confirma leur pire crainte : les dix soldats de l’escouade y étaient entassés et cherchaient à la franchir par tous les moyens. La solide porte de métal tiendrait un moment, mais Antoine en savait assez sur ces créatures pour savoir que leur sauvagerie aurait – tôt ou tard – raison d’elle. Ils ne ressentaient aucune douleur, et se défonceraient le crâne en essayant de la traverser plutôt que d’abandonner. Il se rua sur la console et activa l’ouverture de la fenêtre, qui glissa dans le mur. Puis, il se rua sur le bureau.

— Aide-moi, dit Antoine.

Pierre suivit son mouvement et vit la fenêtre. Il l’aida à monter le meuble sur le sofa. C’était bien insuffisant toutefois. Antoine jeta par terre le contenu d’un gros classeur à documents en métal et ils l’ajoutèrent par-dessus, tout comme son siège à roulettes d’ordinateur et le petit tabouret de bois qui se trouvait devant son microscope. Il se tourna enfin vers Pierre.

— Grimpe! cria-t-il, pour couvrir les grognements et les coups de plus en plus intenses provenant du couloir.

Le jeune homme obéit et escalada maladroitement la pyramide improvisée. Antoine dut maintenir en place la chaise à roulette pour ne pas qu’il dégringole. À son grand soulagement, une fois en haut et les bras tendus, Pierre était capable de s’agripper au bord de la fenêtre. Il se hissa du mieux qu’il put, l’ouvrit… et passa la tête à travers l’ouverture. Antoine sentit une bouffée d’espoir monter en lui. Il avait sous-évalué la hauteur de la fenêtre et même s’il était plus massif que Pierre, il n’aurait sans doute aucun mal à passer lui aussi. Le jeune homme rentra soudain la tête et reposa les pieds sur le tabouret. Il se tourna vers Antoine, l’air anxieux. Au même moment, un grand fracas se fit entendre à la porte et ils constatèrent avec horreur qu’un coin de cette dernière venait de plier. Comme encouragé par cette progression, les créatures se trouvant de l’autre côté redoublèrent d’ardeur, et le trou fut bientôt assez grand pour qu’un bras ensanglanté y passe.

— C’est trop haut, lança Pierre, paniqué. On ne peut pas descendre par-là!

— On n’a pas le choix! hurla Antoine en replaçant la chaise à roulette, que les mouvements brusques de Pierre rendaient chambranlante. Essaie d’apercevoir la corniche de la fenêtre d’en dessous! On n’aura qu’à se laisser tomber d’un étage à l’autre!

C’était plus facile à dire qu’à faire, mais Antoine n’avait pas le loisir d’être honnête envers Pierre, qui semblait sur le point de se raviser à tout moment.

— Il n’y a rien, Antoine! Ce bâtiment n’est qu’un foutu bloc lisse!

Secousse. Antoine écarquilla les yeux et son regard croisa celui d’une des créatures. Il eut soudain la certitude qu’il ne s’en sortirait pas.

— SAUTE! hurla-t-il.

Pierre se remit sur la pointe des pieds et repassa la tête par l’ouverture. La porte plia encore un peu. Deux créatures étaient maintenant visibles jusqu’aux épaules. Antoine ne put plus attendre. Il monta sur le sofa, puis sur le bureau et le siège d’ordinateur, en s’appuyant au mur pour garder l’équilibre. Il posa une main sur le bras de Pierre.

— C’est maintenant ou jamais! Grimpe, ou nous mourrons tous les deux!

Quelque chose dans le ton d’Antoine finit par le faire réagir. Pierre prit une grande inspiration, plaça ses mains bien à plat sur le rebord de la fenêtre et sauta. Ses pieds quittèrent le tabouret… et le firent basculer.

La structure s’ébranla. Antoine eut juste le temps de sauter lui aussi avant que tout ne s’écroule. Il sentit avec soulagement ses doigts agripper le rebord. Juste à temps. En bas, les créatures avaient fait sauter la porte sous leur poids dans un grand fracas de métal. Ils se ruèrent instantanément sur le mur pour essayer de l’escalader, s’empilant les uns sur les autres au fur et à mesure que certains tombaient par terre. Pierre, qui se tenait à plat ventre, la moitié droite de son corps dehors et l’autre en dedans, gémit. Antoine s’efforça de ne pas regarder en bas, sachant très bien qu’il était à dix doigts d’être dévoré vivant. Il remonta les genoux et colla ses pieds au mur. Il compta ensuite jusqu’à trois et fit appel à tous ses muscles afin de se propulser vers le haut, sachant qu’il n’avait droit qu’à un essai. Le soulagement fut donc immense lorsqu’il sentit ses coudes cogner douloureusement au rebord de la fenêtre. Ne lui resta plus qu’à passer une jambe de l’autre côté. Une fois sa position stabilisée, il imita Pierre et se reposa un moment sur le ventre, en équilibre entre ce qui lui semblait être une mort rapide et une mort dans d’atroces souffrances. L’agressante alarme semblait plus près de leurs oreilles à cette hauteur et Antoine se rappela soudain qu’il n’avait pas le temps de faire la sieste. Aussi peu invitante que fût la chute, il n’aurait bientôt plus cette option s’il tardait à agir. Il pencha la tête au-dessus du vide et regarda en bas. La surface de l’immeuble était effectivement plutôt lisse, mais Antoine savait qu’il y aurait une fenêtre à chaque étage, bien qu’on ne les voyait pas d’ici. Il leva la tête et croisa le regard anxieux de Pierre.

— Pierre, écoute-moi bien, le temps presse. Je vais m’accrocher au bord de la fenêtre et me tenir par les mains. Tu vas te servir de moi comme d’une corde et descendre jusqu’à mes pieds.

À deux hommes, ils devraient théoriquement couvrir presque un étage. Antoine ne croyait pas réellement qu’ils réussiraient à simplement se glisser d’une fenêtre à l’autre, mais c’était mieux que de se jeter directement de leur étage actuel…

— Tu te laisseras ensuite tomber et te rattraperas à la fenêtre d’en dessous, qui ne devrait plus être bien loin sous tes pieds. Trois ou quatre pieds, maximum. C’est risqué, je te l’accorde. Mais c’est la seule option qu’il nous reste avant qu’ils ne fassent exploser le bâtiment.

L’expression de Pierre se décomposa.

— C’est ridicule! cria-t-il. Ça ne se fait pas!

— On doit essayer! Tu n’as jamais regardé de vidéo de parcours extrêmes? Essaie de te coller à la paroi de l’immeuble en tombant. Tes pieds ou tes mains trouveront le bord…

— Non!, cria Pierre. C’est du suicide!

— Qu’est-ce que tu proposes?! cria Antoine, exaspéré. Si tu veux rester ici libre à toi, mais moi je le fais! Avec ou sans toi.

Pierre semblait sur le point d’argumenter à nouveau lorsqu’une créature se chargea de prendre la décision pour lui. Grimpant sur ses congénères au bas du mur, elle était désormais à quelques centimètres d’atteindre son pied droit. Pierre le rapatria immédiatement de l’autre côté et Antoine fit de même. Pierre se tourna alors vers Antoine, découragé.

— D’accord… mais on inverse les rôles. Je vais me laisser prendre dans le vide et c’est toi qui descendras en premier. Si tu réussis, tu pourras me rattraper au vol lorsque je me laisserai tomber à mon tour…

Antoine tenta de sourire, soulagé que le jeune homme entende enfin raison.

— On n’a que trois étages à faire, l’encouragea-t-il. Ça peut marcher! Et quand on en aura descendu un ou deux, la chute ne sera plus aussi dangereuse…

Pierre soupira. Il déplia lentement les jambes et se laissa descendre tout en se retenant au bord de la fenêtre sur ses avant-bras repliés.

— Ça va jusqu’ici? Tu te tiens solidement?

— Je ne ferais pas ça toute la journée… mais oui.

Il semblait lui-même étonné de la chose.

— Bien. Tu es plus fort que tu ne le crois, aie confiance. Je vais maintenant m’accrocher à toi. Ça va sûrement donner un coup, mais il est très important que tu bloques tes coudes le plus possible.

Antoine ne lui laissa pas la chance de changer d’idée et se dépêcha d’approcher. S’il montrait la moindre hésitation, le jeune homme se rétracterait. D’une certaine façon, toute la confiance qu’il devait dégager afin de contrebalancer la panique de Pierre était en train de le convaincre lui-même que tout allait bien se passer. Il se laissa lui aussi pendre au bord de la fenêtre un moment, puis, prenant bien soin de garder ses pieds collés au mur pour plus de stabilité, il se risqua enfin à lâcher une main et à agripper le t-shirt de Pierre. Il lâcha immédiatement l’autre main et se suspendit à lui, entourant sa taille de ses deux bras. Il était sur le point de lui dire que tout avait bien été lorsqu’il sentit le jeune homme glisser de quelques centimètres.

— C’est trop dur! cria-t-il.

Il déplia les coudes et se laissa pendre par les mains, ce qui fit descendre Antoine jusqu’à ses genoux. Ce dernier resserra sa prise et inspira un bon coup.

— Tiens bon! Je vais me laisser descendre jusqu’à tes pieds, dans quelques secondes ça sera fini!

— Nous n’y arriverons pas! paniqua Pierre. Je suis désolé!

Pierre extirpa sa jambe gauche de l’étreinte d’Antoine… et lui assena un coup de pied en pleine figure. Antoine se retint instinctivement à la jambe droite, non sans glisser jusqu’au tibia. Il y eut un craquement sourd et Pierre hurla. Si Antoine prit le premier coup pour un mouvement accidentel dû à la panique, le second ne lui laissa aucun doute quant aux intentions du jeune homme. Ce dernier le frappa sur le sommet du crâne à deux autres reprises et soudain, Antoine ne vit plus que du noir. Il lâcha prise, sonné. Il eut vaguement conscience de ses mains frottant le long du mur de béton tandis qu’il tombait…
Lorsqu’il reprit connaissance, les couleurs étaient revenues, mais les formes restaient brouillées : ses lunettes avaient été emportées dans sa chute. Il ferma, puis rouvrit les yeux, luttant pour rester conscient. Il sentit la chaleur du sang derrière son crâne et celle de l’urine contre ses cuisses. Il porta une main à sa tête et regretta immédiatement son geste. Un vague de douleur déferla. Son dos et sa tête le faisaient souffrir. Il trouva toutefois une certaine consolation dans le fait d’être capable de mouvoir – et sentir – tous ses membres. Tout en haut, il vit la silhouette floue de Pierre, encore accroché à la fenêtre. Sa jambe déboîtée pendait lâchement sous lui. Une ombre apparut alors au-dessus de Pierre et ce dernier lâcha instantanément prise. Antoine espéra que sa chute le tuerait.

Pierre avait toutefois l’avantage d’être conscient, si bien qu’il réussit à s’arrêter une seconde à la fenêtre du deuxième étage, avant de lâcher prise et de faire pareil à celle du premier. À bout de force, il tomba ensuite rudement au sol. Sa jambe droite déjà affaiblie encaissa le choc. Il hurla de douleur. Antoine sourit.

Ses réjouissances furent de courte durée. L’ombre qui était apparue à la fenêtre s’était déjà jetée dans le vide elle aussi, tête première. La créature tomba entre Pierre et lui, dans un grand craquement. Antoine n’attendit pas qu’il se relève et se força à rouler sur le côté pour s’en éloigner. Pierre, de son côté, se tenait toujours la jambe en geignant. Antoine serra les mâchoires et se força à se mettre à genoux. Il dut faire une pause dans cette position avant de pouvoir poser un pied à terre et, s’aidant d’une main, se mit enfin debout. Sa tête lui semblait aussi lourde qu’un bloc de béton et il resta immobile un moment, le temps de retrouver l’équilibre. Le soldat avait relevé la tête, mais ses jambes semblaient hors d’usage. Il s’égosillait en rampant vers Pierre. Ce dernier le vit et se mit à hurler.

— Antoine! Aide-moi! Ma jambe est foutue!

Antoine réprima son envie de rire et cracha plutôt une giclée de sang par terre, avant de lui tourner le dos. Il fit un pas en avant et faillit tomber. Son bassin lui faisait un mal de chien et ne répondait plus tout à fait aussi bien à ses mouvements. Il se força tout de même à avancer, se mordant la langue pour mieux supporter la douleur. Pierre lui hurlait de revenir et Antoine écouta ses plaintes sans s’arrêter.

Chaque pas qu’il faisait semblait lui apporter un peu moins de douleur, comme si ses morceaux se rappelaient peu à peu où était leur place. Tant mieux. Le complexe militaire se trouvant au beau milieu de la forêt, il aurait plusieurs heures de marche à faire avant de rejoindre un sentier. Encore plus avant d’apercevoir une route.

Il venait d’escalader la clôture de six pieds de haut entourant le complexe militaire et traversait la lisière de feuillus en boitillant lorsque l’explosion retentit. Il se retourna et se demanda si la créature avait survécu ou bien si elle avait été écrasée par l’effondrement du bâtiment. Il se demanda également s’il n’aurait pas dû essayer de la tuer avant de s’en aller, pour s’en assurer. Il n’était toutefois pas armé et n’y serait jamais arrivé à mains nues. Il y avait plus de chance pour qu’il finisse lui aussi transformé. Mais si la créature avait survécu…

J’ai anéanti le monde, pensa-t-il, avant de continuer à avancer.

-2-

Antoine se réveille en sursaut et comprend que quelque chose ne va pas. Il tend l’oreille. Un grand tumulte règne dans la cuisine, de l’autre côté de la porte. Il semble encore une fois y avoir une engueulade. Tant mieux, pense-t-il. Pourvu que ça tourne en fusillade et qu’ils s’entretuent, tous autant qu’ils sont

Mais ce n’était pas aussi simple. Certains survivraient et ce serait à lui de remettre sur pieds les blessés. Et s’il n’y arrivait pas… Il porta ses mains menottées à son visage tuméfié. Un simple effleurement de sa lèvre fendue ou de son œil enflé suffisait à raviver la douleur. Il aurait fait n’importe quoi pour un seul cachet d’ibuprofène, mais Frank lui refusait toute médication depuis qu’Antoine n’avait pas réussi à sauver Benoit. Il affirmait que la souffrance lui servirait de motivation supplémentaire et que la prochaine fois, il y penserait à deux fois avant de faire preuve d’autant de négligence. Comme si la raclée qu’ils lui avaient administrée n’était pas déjà une motivation en soi.

Lorsqu’il avait rencontré les agents Fred Gagnon et Frank Hébert, Antoine avait d’abord cru être sauvé. Il avait vécu l’enfer depuis le jour où il avait finalement émergé du Parc National du Mont-Tremblant. La route à pied s’était avérée plus longue que prévu et il en était ressorti affamé et déshydraté. Mais le pire était la démangeaison. Chaque centimètre de son corps qui n’était pas couvert par un vêtement était rouge et boursoufflé par les piqûres de moustiques.

C’est donc avec le plus grand soulagement qu’il avait rejoint la ville… et constaté les dégâts. Il n’y avait plus aucun doute : le soldat avait survécu à l’explosion. Des cadavres jonchaient la rue principale et des créatures arpentaient celle-ci à la recherche d’une nouvelle proie. Antoine avait tout de même réussi à se faufiler vers un immeuble d’apparence inhabité et s’était installé dans un appartement au dernier étage. Il avait dû en sortir les corps en putréfaction d’une femme et de deux enfants pour se l’approprier, mais leur mort avait tout de même un avantage : les armoires étaient toujours pleines.
Cela avait toutefois des limites. Malgré le rationnement très strict qu’il s’était imposé dès le premier jour, il avait vu ses réserves diminuer à un rythme effarant. Le tout lui avait duré moins d’un mois. Il avait réussi à survivre deux mois supplémentaires en fouillant les autres appartements, mais s’était rapidement rendu à l’évidence : il ne pourrait plus éviter le monde extérieur bien longtemps. Entre temps, l’été avait laissé place à l’automne et bien qu’il n’avait pas encore neigé, il allait bientôt devoir faire face au besoin de vêtements mieux adaptés et d’équipement pour se chauffer.

Il avait terminé sa dernière boîte de Friskies – saveur « poisson blanc et thon en lanières » – depuis deux jours et hésitait toujours à sortir lorsqu’on avait défoncé la porte. S’éveillant d’un coup, il avait attrapé son pied-de-biche et l’avait serré contre lui, comme s’il s’agissait d’un réconfortant ours en peluche plutôt que d’une arme. Puis, il avait compris que l’homme ayant enfoncé la porte était un être humain. La barre à clous lui avait glissé des mains de soulagement.

— Frank! s’était écrié l’intrus d’un air amusé. Viens voir ce que j’ai trouvé.

Le « Frank » en question était entré et Antoine avait réalisé qu’ils étaient vêtus d’uniformes d’agent de police. Le deuxième homme ne lui avait toutefois jeté qu’un coup d’œil désintéressé avant de se diriger vers la cuisine.

— Ça fait longtemps que t’es là? avait demandé Frank en ouvrant puis refermant les armoires au fur et à mesure qu’il constatait leur absence de contenu.

— Tr…trois mois.

— Depuis le début? s’était étonné le premier policier.

Ce dernier soulevait les coussins des sofas et jetait par terre tout le contenu des tiroirs des meubles qu’il croisait.

— Ou…oui.

Frank s’était retourné vers son collègue, sourcils froncés, et l’avait pointé du pouce.

— Il est retardé, ou quelque chose du genre?

— Il n’en a pas l’air, avait répondu l’autre en le considérant un moment.

— J… je suis pas retardé, avait fini par répondre Antoine, sortant de sa torpeur. Juste un peu confus… Vous faites quoi, là?

— Qu’est-ce qu’on a l’air de faire à ton avis? avait répondu Frank en se dirigeant vers la salle de bain. Fred, on n’a plus le temps pour ces conneries, les autres attendent. Occupe-toi de lui, tu veux bien?

— Ne me donne pas d’ordre, s’était insurgé l’autre.

— Ce n’était pas un ordre, j’ai dit : « tu veux bien? ».

Et il avait continué son chemin. Levant les yeux au ciel, Fred s’était tout de même approché d’Antoine et l’avait saisi par le col de sa chemise d’un mouvement brusque. Ce dernier n’avait pu s’empêcher de remarquer que le pouce gauche de son agresseur arborait une profonde coupure, enflée et purulente.

— Dis-moi où tu caches tes armes et ta bouffe, ou je te casse la gueule.

Ça avait eu le mérite d’être clair. Antoine l’avait regardé un moment, ne croyant pas ce qui lui arrivait. De tous les survivants qu’il aurait pu rencontrer, il avait fallu qu’il tombe sur des bandits. Et de tous les survivants qu’ils avaient pu croiser, il avait fallu qu’ils tombent sur le paumé qui n’a plus rien. Peut-être était-ce dû à la fatigue ou à la malnutrition, mais Antoine avait soudain trouvé ça hilarant. Sa bouche s’était d’abord tordue sous l’effort, puis ses épaules s’étaient mises à trembler. Finalement, il avait regardé Fred droit dans les yeux et s’était carrément esclaffé.

— Je n’ai plus rien! avait-il pouffé.

Fred l’avait fixé du regard sans comprendre, tandis qu’il était secoué d’un rire incontrôlable.

— Frank… J’crois qu’il est peut-être retardé, finalement.

Frank était revenu bredouille de la salle de bain. Il avait poussé Fred et attrapé Antoine par la gorge.

— Dernière chance. Où caches-tu ta bouffe?

— Je n’ai plus rien, avait répété Antoine, la gorge serrée sous la poigne de Frank.

Il avait eu un petit rire étouffé avant de continuer.

— J’ai cru que vous alliez me sauver de ma misère quand je vous ai vu entrer…

Les deux hommes s’étaient regardés, puis avaient éclaté de rire eux aussi. Frank avait lâché Antoine, qui était tombé sur le sol, riant et toussant à la fois. Puis, Frank avait sorti son pistolet de son étui et le lui avait collé dans le front. Tout le monde avait cessé de rire.

— Donne-moi une bonne raison de ne pas le faire, avait marmonné le policier entre ses dents.

— Je n’en vois aucune, avait répondu Antoine.

Son hilarité avait laissé place au sentiment d’indifférence le plus total. Ça pouvait se terminer, là, tout de suite, et cette idée avait quelque chose de rassurant. Le regard de Frank avait cillé une fraction de seconde. Antoine avait gardé ses yeux plantés dans les siens. Frank hésitait, se demandant manifestement si son attitude relevait d’une incroyable stupidité ou au contraire, d’une machination visant à le manipuler.

— Une dernière parole, alors? avait-il fini par demander, comme pour le tester une ultime fois.

Antoine, toujours impassible, avait penché la tête sur le côté pour s’adresser à Fred.

— Tu devrais soigner ça, avait-il simplement lâché, désignant son pouce d’un mouvement de la tête.

Un long silence avait suivi sa remarque. Fred et Frank s’étaient jeté un regard et soudain, les deux s’étaient retrouvés sur lui pour le plaquer au mur. Frank avait enfoncé le canon de son arme encore plus fort dans son front – il en gardait d’ailleurs encore la marque aujourd’hui.

— T’es médecin? avait rugi Fred.

— Un genre de médecin, oui, avait répondu Antoine.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « genre »?

— J’étais spécialisé dans la recherche…

— Mais t’as bien pratiqué la médecine?

— Ou…oui. Il y a un moment, mais je suis passé par les urgences à mes débuts…

Les deux hommes l’avaient lâché. Frank s’était passé une main sur le visage, exaspéré, et Fred avait tourné le dos à Antoine, s’approchant de son collègue.

— Ça change tout, avait-il dit tout bas, mais pas assez pour qu’Antoine n’entende pas. On pourrait peut-être sauver Benoit…

— Je sais… mais c’est risqué. On ne pourra pas le laisser seul une seconde. Tu ferais confiance à un type qui t’a pointé un fusil sur la gueule? À tout moment il risque de se retourner contre nous…

— Je ne fais confiance à personne dans notre groupe, en ce qui me concerne, avait répondu Fred. Un de plus, un de moins, ça ne change rien.

Et la vie d’Antoine avait été épargnée. Il s’avéra que Benoit avait été atteint par balle lors d’une dispute dans le groupe, qui comportait une vingtaine de personnes. Malheureusement pour eux, Benoit était le seul ambulancier. Ils avaient tant bien que mal réussi à enrayer l’hémorragie, mais cela faisait plus de deux jours. La balle n’avait pas été retirée et la plaie n’avait pas été nettoyée, car chaque fois qu’ils enlevaient les bandages, le tout se remettait à saigner.

Antoine avait fait ce qu’il avait pu… sans succès. Benoit était déjà à l’agonie lorsqu’il s’était occupé de lui et il n’avait pu que prolonger sa vie – et ses souffrances – pour un jour ou deux de plus. Si cet échec lui avait valu une raclée, cela lui avait aussi épargné la vie : ils avaient maintenant vraiment besoin de lui. Ils le gardaient toutefois menotté et enfermé dans une autre pièce, partout où ils allaient. Cela faisait maintenant presque un mois qu’il était avec eux. Ils avaient quitté Mont-Tremblant et rejoint Sainte-Agathe depuis quelques jours. Le but était de se rapprocher de l’hôpital. Il soupçonnait Frank et Fred de vouloir se trouver un nouveau médecin.

La porte s’ouvre brusquement. Fred tire un homme devant lui et le jette par terre dans la pièce, aux pieds d’Antoine.

— Occupe-toi de lui, lance-t-il simplement.

— Je suis menotté, répond Antoine d’un ton hargneux.

— Pas mon problème.

Et il claque la porte. Antoine se lève et se rend au comptoir en soupirant. Ils le laissaient généralement dans la salle de bain, où c’était plus facile pour lui de traiter ses patients. Ils les mettaient dans le bain s’ils étaient inconscients. Ils laissaient le matériel de premiers soins sur le comptoir-lavabo, à l’exception des aiguilles, scalpels et ciseaux, auxquels il n’avait pas accès sans supervision.

Antoine attrape un linge « propre » et le trempe dans le seau d’eau près du comptoir. Il s’agenouille ensuite près de son nouveau patient, recroquevillé par terre, et se met en devoir de lui palper l’estomac et les côtes pour s’assurer qu’il n’a rien de brisé. Il se rappelle l’avoir déjà vu à quelques reprises, sans toutefois connaître son nom. Il le force à se mettre sur le dos et lui place une serviette pliée sous la tête. Il nettoie ensuite son visage couvert de sang.

— C’est quoi ton nom? lui demande-t-il.

— Régis, grommelle l’autre.

— Bien, Régis. La bonne nouvelle, c’est que le visage saigne beaucoup pour pas grand-chose. Tu n’as que quelques bosses et coupures, mais ça devrait guérir assez vite après que j’aurai désinfecté.

— OK… La mauvaise?

— Désinfecter, ça fait mal.

Antoine lui verse une demi-bouteille d’alcool à friction sur la tête. L’homme se met à hurler. Antoine, indifférent, verse un peu d’alcool sur un nouveau linge et, toujours les deux mains en même temps, s’en sert pour mieux nettoyer certaines plaies plus profondes.

— Qu’est-ce qui t’a valu ça? ne peut-il s’empêcher de demander. Laisse-moi deviner : tu as contredit Fred ou Frank…

— Les deux.

— C’est bien ce que je pensais. Qu’est-ce qui t’a pris? La première chose que j’ai apprise, c’est qu’il faut toujours dire pareille qu’eux…

— Tu nous prends pour des imbéciles, hein?

Antoine ne répond pas, mais sourit.

— Ça n’a pas toujours été comme ça, tu sais, continue Régis. Ce n’est pas pour rien qu’on est si nombreux. À l’époque où David était là, ça ne fonctionnait pas de cette manière.

Curieux, Antoine cesse de faire exprès de peser plus fort que nécessaire sur les blessures de Régis.

— David? Comment ça se fait que je n’aie jamais entendu parler de lui?

Régis laisse échapper un petit rire et Antoine se sent immédiatement stupide.

— Évidemment. Ils vous interdisent d’en parler, c’est ça?

— Wow, on voit que t’as fait des études, toi… ouch!

Antoine lui tourne enfin le dos et rince le linge trempé d’alcool et de sang. Il l’essore et le lance ensuite ver Régis, qui s’assoit en se tamponnant doucement le visage avec. Antoine s’adosse au mur opposé et se laisse glisser jusqu’au sol, face à lui.

— Alors, qu’est-ce qui lui est arrivé, à ce David?

Régis pose le linge humide sur son œil droit – le plus endommagé – et étire ses lèvres en un sourire amer.

— C’était un leader. Il voulait sauver tout le monde qu’il croisait et réussissait pas mal tout le temps. Il avait cette manière de convaincre les gens de le suivre, comme si la vérité lui sortait directement du cul. Il était policier, au même poste que Fred et Frank…

— Ce sont de vrais policiers? s’exclame Antoine. Je croyais qu’ils avaient chipé les uniformes pour se donner un style…

— Ouais, des vrais. Au début, ils voulaient effectivement sauver les gens. Ils voulaient en quelque sorte créer une petite communauté, qu’ils garderaient hors de danger le temps que quelqu’un, quelque part, trouve une solution à tout ça.

Régis soupire et contemple le torchon imbibé de sang entre ses mains. Il secoue la tête de gauche à droite, l’air déçu.

— Je crois que ça faisait un bon moment que Fred et Frank en avaient marre de sa manière de gérer les choses quand ça a éclaté. J’avais entendu des rumeurs, comme quoi ils avaient tâté le terrain auprès de certains membres du groupe, à savoir s’ils voteraient pour eux s’il y avait des élections. Sauf que personne n’en voulait de ce vote. David n’avait jamais rien imposé à personne. Il proposait et les gens finissaient toujours par être d’accord avec lui, c’est tout. Il avait souvent des idées de grandeur – et c’était toujours risqué –, mais la plupart du temps, ça marchait! C’est pour ça qu’à l’époque, on ne pillait pas les maisons. David partait en expédition avec deux ou trois gars, et ils réussissaient à convaincre des groupes et des familles de joindre leurs avoirs au nôtre, en leur promettant de la protection. S’ils refusaient, David disait simplement qu’il comprenait, et ils revenaient avec un chevreuil ou quelques lapins. Ça ne pouvait pas durer, évidemment. Plus le groupe s’est mis à grossir, plus on a eu besoin de nourriture. Les humains qui ont faim deviennent des animaux. Un jour, on a croisé ce gars, un livreur, qui s’était poussé avec une camionnette IGA. Il réparait une crevaison sur le bord de la route. Il était seul, pas d’enfants, pas de famille. Et il gardait cette foutue bagnole pleine à craquer pour lui tout seul. David l’a aidé à changer son pneu, puis il lui a fait notre proposition habituelle. Il lui a longtemps parlé, mais jamais qu’il n’a changé d’avis, ce vieux con. Il croyait que le seul moyen de s’en sortir était de rester seul. Il disait que les groupes finissaient toujours par engendrer de la violence. Et ce camion était à lui. « Vous êtes plusieurs », qu’il a dit. « Vous êtes capables de nettoyer un entrepôt Costco et de vous y installer, si vous voulez. Laissez-moi mon camion. »

— Et David l’a laissé partir.

— Yep. Il a dit que ce que disait le bonhomme n’était pas idiot, que c’était faisable. Mais Frank et Fred ne voulaient pas risquer la vie de tout le groupe pour ce genre d’exercice. Au moment où le vieux remontait dans son véhicule, la tête de David est partie en fumée. J’ai aucune idée de qui a tiré. Lorsqu’on a regardé vers eux, les deux avaient leur arme sortie. Puis, Fred a tiré sur le vieux. On a mangé comme des rois pendant un mois.

Antoine, les yeux agrandis d’étonnement, reste bouche bée.

— Tu y étais?

— Ouais. J’ai tout de suite compris que les choses venaient de changer. Au début, je me suis convaincu que ce n’était pas si pire. Le vieux allait bien finir par crever, ce n’était qu’une question de temps. Sa mort aura permis de nourrir plusieurs personnes pendant des semaines, ce n’est pas rien…

— Et aujourd’hui, qu’est-ce qui a changé?

Régis soupire.

— On l’a fait tellement de fois. C’est de plus en plus difficile. On ne tue pas toujours les gens – on se contente généralement de les abandonner à leur sort. On ne tue que ceux qui résistent. Mais ce que Frank et Fred proposent de faire demain… Je n’ai pas pu m’empêcher de lever le ton et de leur dire que leur plan n’avait pas de sens… Puis, j’ai eu le malheur de dire « David ne l’aurait jamais accepté ». J’ai cru que Frank allait me faire sauter la tête sur-le-champ…

— C’est quoi son problème, à lui? s’insurgea Antoine. On dirait qu’il est constamment sur le point de sauter un câble…

— Y’a des rumeurs qui disent qu’il est comme ça depuis qu’il a été forcé de manger son chihuahua pour survivre…

— Alors qu’est-ce qui s’est passé, puisque de toute évidence, il ne t’a pas tué ?

— Quand il a vu son visage, Fred s’est plutôt chargé de me foutre une raclée. J’imagine qu’il m’a sauvé la vie, en quelque sorte…

Il remet la serviette sur son œil. Toute hostilité envers Régis a quitté Antoine. Il est suspendu à ses lèvres.

— Qu’est-ce qu’ils veulent faire, demain?

— Il y a de ça quelques jours, j’étais avec trois gars et on est sortis chasser dans la forêt. On est tombés par hasard sur une baraque de rêve. Ces gens se sont construit une cabane et ont creusé un gigantesque fossé tout le tour.

— Un fossé?

— Une fosse plutôt. Les zombies ne peuvent pas passer, tu comprends? Ils tombent au fond et ne peuvent plus en sortir.

— C’est génial!

— Ouais. Ces gens sont en sécurité. Ils ont tout pour survivre, ils ont du feu dans la cheminée, des armes pour chasser…

Antoine comprend enfin où Régis veut en venir.

— Ils veulent leur prendre?

— Jamais ils ne vont risquer leur sécurité en nous acceptant avec eux. Frank et Fred prétendent qu’il faut les prendre par surprise. Que si on s’annonce en leur demandant poliment de nous accueillir, on leur apprend notre existence. Même si on fait semblant d’accepter leur refus et qu’on s’en retourne, ils s’attendront à ce qu’on riposte, et seront préparés la fois suivante. Alors Frank et Fred ont organisé une attaque de front. Tout le monde va participer.

Antoine déglutit.

— Tout le monde? Tu crois qu’ils te donneront une arme après ce que tu as dit?

— Ils ne peuvent pas juste me tuer comme ça, sinon, ils finiront par être les victimes du même genre de mutinerie qu’ils ont servie à David. Non, ils feront ça proprement… Ils espèrent sans doute que je tente une attaque en sortant de cette salle de bain pour avoir une bonne raison de me buter. Si je ne le fais pas, et que je les convaincs que j’ai appris ma leçon, ils vont probablement faire croire à tout le monde qu’ils me laissent une chance de me racheter, en me laissant participer.

— Leur faire croire?

— Je suis persuadé qu’il y a une « balle perdue » avec mon nom écrit dessus dans le chargeur de Frank. Personne s’en rendra compte durant le combat.

— Et moi?

— Toi? Ils ne te font pas confiance, mais ils t’emmèneront, ça, c’est certain. Ils auront besoin de toi pour les blessés. Et il y en aura beaucoup. Ils n’étaient peut-être pas prêts à le faire pour le Costco parce que c’était contre des créatures qu’il aurait fallu se battre. Mais contre cinq humains, ils n’hésiteront pas.

Antoine est soudain à la fois effrayé et excité. Et si Frank et Fred étaient tués durant la bataille? Et si ces gens gagnaient? Tout le monde sait que ceux qui ont les fortifications ont un avantage sur les attaquants. Il pourrait leur proposer ses services contre un abri… Mais le croiraient-ils lorsqu’il essaierait de les convaincre qu’il était prisonnier et qu’il n’avait rien à voir avec l’attaque?

***

C’est Régis, sans le savoir, qui lui offre finalement sa porte de sortie. Comme ce dernier l’avait prévu, Frank et Fred les amènent avec eux pour l’attaque. Antoine est toutefois confiné dans une tente, pas très loin de l’endroit où ça se produira. Régis avait dû être convaincant finalement, parce qu’ils l’ont laissé venir avec eux et lui ont même donné une carabine. Ils l’ont toutefois assigné en première ligne, ce qui laisse croire qu’ils espèrent effectivement sa mort dès que possible.

Après un petit rappel du plan de match, les vingt-trois hommes et femmes prennent la route, laissant Antoine derrière. Il ne voit pas grand-chose d’où il est. Juste assez pour déceler la propriété de loin, à travers les arbres dépourvus de feuilles. Il s’enferme dans la tente pour se protéger du vent. S’ils ont fourni des vêtements d’hiver et des bottes à tout le monde en partant de l’appartement, Frank et Fred se sont toutefois bien assuré de retirer à Antoine les Baffin qu’ils lui avaient prêtés pour la route, une fois arrivés à destination.

Antoine attend les premiers coups de feu le cœur battant. Il s’était attendu à des sons de guerre, puissants, lourds… Seuls des petits craquements secs lui parviennent finalement, lui donnant l’impression qu’une bande de jeunes font brûler des pétards dans sa cour arrière. Il laisse s’écouler les minutes en espérant qu’aucun d’entre eux ne rentrera jamais. Pas de chance. Rapidement, des halètements précipités et des pas dans la neige se font entendre. Il se lève, anxieux. Fred dézippe la porte de la tente, manquant presque de l’arracher, et tire Frank à l’intérieur. Ce dernier gémit, le visage pâle.

— Cet enfoiré lui a tiré dans le dos! s’écrie Fred en couchant son ami par terre devant Antoine. Fais quelque chose!

— Qui? demande-t-il tandis que Fred se relève.

— Régis! On n’aurait jamais dû lui faire confiance!

— Où il est maintenant?

— Mort. Plus de danger qu’il nous trahisse à nouveau. Et je n’ai pas le temps de répondre à tes questions existentielles! Je dois y retourner, il faut que quelqu’un supervise le combat. Il est encore en vie, sauve-le ou tu crèves!

Il se précipite vers la sortie pour retourner sur-le-champ de bataille.

— Je suis menotté! s’écrie alors Antoine, enjambant Frank. Ça va me demander plus qu’une éponge, Fred! Je dois extraire la balle et vérifier que les organes n’ont pas été atteints!

Fred hésite, haletant. Frank gémit.

— Non… ne le démenotte… pas… argh.

— Frank, t’as besoin d’être soigné…

— Si je ne retire pas la balle, son dos est fini, continue Antoine. Il ne pourra plus remarcher. Et ça, c’est seulement si je réussis à lui sauver la vie. Qui sait ce qui a pu être touché! Je devrai peut-être même l’opérer…

— Pas question que tu touches à un scalpel, rugit Fred. Mais j’vois bien qu’on n’a pas le choix de te libérer les mains…

Il s’avance vers Antoine et déverrouille ses menottes d’une main tremblante. Il lui appuie un doigt contre la poitrine et le regarde dans les yeux.

— Si tu le sauves, sache que tes conditions de vie pourraient nettement s’améliorer, une fois qu’on aura conquis cet endroit… Mais si tu tentes quoi que ce soit… Elles peuvent aussi empirer. J’envoie un gars vous rejoindre aussitôt que je retourne là-bas, alors ne fais pas de connerie.

Il se précipite enfin vers la sortie. Antoine n’attend pas plus longtemps. Il se penche sur Frank, qui le regarde avec la plus grande appréhension. L’écho des pétarades continue de leur parvenir tandis qu’ils se fixent mutuellement.

— Tu vas… me… tuer? grogne Frank.

— Non, répond Antoine en souriant. Je ne te ferai pas ce plaisir.

— T’as rien… même pas de chaussettes. Même si tu sors d’ici… tes pieds vont geler en moins de dix minutes et tu les auras déjà perdus quand ils te retrouveront… Fais ce qu’on te dit… Je te promets qu’après, je m’assurerai que tu sois mieux traité…

Le sourire d’Antoine s’agrandit encore un peu.

— T’as raison, j’ai rien… Dis, tu chausses du combien?

-3-

Malgré la qualité exceptionnelle des bottes de Frank, Antoine a les pieds complètement engourdis, deux jours plus tard. Elles étaient trop grandes pour lui et il était passé par des endroits où la neige montait si haut qu’il en récoltait une bonne pelletée au fond de ses bottes chaque fois qu’il levait une jambe. Mais il avait continué tout de même. Il avait grimpé à un arbre, pendant peut-être trois heures au cours de la nuit, mais n’avait dormi que d’un œil. La crainte d’être rattrapé ne l’avait pas quitté, bien qu’aujourd’hui, après deux jours, elle se faisait un peu moins présente. Il n’avait tout simplement plus d’énergie pour avoir peur.

Il émerge d’entre les énormes sapins qui l’entourent depuis plusieurs heures et tombe enfin sur ce qui lui semble être la fin de la forêt. Déçu, il réalise que ce n’est pas l’orée d’un village ou d’une route, mais une simple petite clairière au milieu des arbres. Il souffle un moment et reprend ensuite son chemin. Tout en enjambant les congères, son regard s’attarde sur un petit vallon enneigé au milieu de la clairière. C’est une sorte de petite colline, à peine plus haute qu’un homme et à peu près grande comme une piscine hors terre. On dirait un trou de hobbit, pense-t-il, tout en continuant.

Réalisant soudain ce qu’il vient de se dire, il fait demi-tour et s’avance vers la butte. L’un des côtés est bel et bien en pente mais en la contournant, il constate que l’autre a l’air plutôt plat… Malgré le froid qui lui blesse les mains, Antoine se met à creuser la neige de ce côté… et trouve rapidement une porte en métal, cachée derrière des branches de sapin. Continuant de la dégager, il tombe alors sur un écriteau en bois où il est écrit au feutre noir : « Si vous pouvez lire ceci – 04060712 – vous pouvez entrer ».

Antoine ramène son attention vers la porte et finit par déblayer un petit clavier numérique. N’en croyant pas ses yeux, il compose la combinaison d’un doigt tremblant. Un « bip » sonore retentit, puis un lourd déclic derrière la porte. Antoine saisit la poignée en métal et la tire vers lui…

Il fait d’abord complètement noir. Puis, au moment où il referme la lourde porte derrière lui, une série de lampes s’allument au plafond, lui éclairant une volée de marches. Un bunker souterrain. En bas de l’escalier, il aboutit dans l’entrée d’un luxueux logement. Abasourdi, Antoine traverse un petit couloir et arrive dans l’espace principal. À sa droite se trouve une cuisine moderne, avec un îlot central et des comptoirs en marbre blanc. Il y a ensuite une magnifique table en bois d’acacia, puis un salon chaleureux, équipé d’un énorme écran de télévision, d’une chaîne stéréo et d’une impressionnante collection de films.

Les membres d’Antoine commencent à le faire souffrir tandis qu’ils dégèlent lentement, mais il n’y porte aucune attention. Il enlève toutefois ses bottes et se traine les pieds jusqu’à la cuisine. Il remarque une grande porte en acier forgé se trouvant à gauche du réfrigérateur. Il actionne un bouton se trouvant à sa droite et cette dernière glisse dans le mur en émettant un « pssshhh » digne d’un film de science-fiction. Une vague de froid le traverse tandis qu’il entre dans un congélateur de trois mètres de long et autant de large.

Tout autour de lui, de grosses pièces de viande, des saucisses et des poulets entiers pendent du plafond. Les étagères débordent de légumes et de fruits congelés, de pains, de poissons et de grosses meules de fromage. Antoine ressort avec l’impression d’halluciner. Je suis probablement en train d’agoniser, étendu dans la neige au milieu de nulle part et en pleine hypothermie, se dit-il. Il ouvre néanmoins une autre porte, pas très loin de l’autre, et découvre un grand garde-manger contenant une multitude de conserves, des craquelins, des œufs lyophilisés, du lait en boîte, des sacs de farines, du sucre, de la levure, du beurre d’arachide… et un pan de mur entièrement recouvert de bouteilles de vin.

Antoine en attrape une au hasard et retourne à la cuisine, où il ouvre le réfrigérateur. À l’intérieur, il trouve une meule de fromage et du saucisson emballés sous vide, dont la date de péremption ne prendra effet que dans deux mois. Il y trouve également de nombreux emballages de nourriture périmés qu’il ne peut tout à fait identifier et un contenant de jus de fruits tellement gonflé qu’il semble sur le point d’exploser.

Il referme l’engin en se demandant comment il est possible qu’il soit toujours alimenté en électricité. Il ne s’attarde pas à essayer de chercher la réponse et se précipite plutôt sur le premier tiroir qu’il croise pour y trouver un couteau tranchant et un ouvre-bouteille. Le cœur battant, il déchire l’emballage du saucisson et mord dedans sans prendre la peine de s’en couper une tranche. Il ne se souvient pas la dernière fois qu’il a goûté quelque chose d’aussi bon. Sa gorge se serre sous l’émotion et l’espace d’une seconde, il craint de tout devoir recracher. Il fait un effort pour se calmer et déglutit bruyamment. Il débouche le vin, se coupe une grosse pointe de fromage et, saucisson sous le bras, se dirige vers le salon. Son regard est immédiatement attiré vers la télévision, sur laquelle un mot est scotché. Il prend une longue gorgée de vin à même le goulot et lit :

« S’il vous plait, accueillez ceux dont les pas les auront guidés, eux aussi, jusqu’à cette porte. Qui que vous soyez, voici votre occasion de rebâtir un monde meilleur. Bonne chance. »

Antoine n’en croit pas ses yeux. Pour rédiger ce message, il avait fallu que cette personne s’en aille après que la crise soit survenue. Qui avait pu être assez fou pour concevoir un tel endroit et le quitter? Il remarque alors un second papier, scotché à la chaîne stéréo : «Play ».

Il allume le lecteur cd et appuie sur play. Dès les premières notes, Antoine reconnait «It’s the end of the world as we know it» de R.E.M et éclate de rire. Il monte le volume, se laisse tomber sur le sofa et mord dans son fromage, le visage couvert de larmes.

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