Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 3

Fiston, Maman et Papa

-1-

La sonnerie criarde du téléphone alerta Fiston, qui s’éveilla en sursaut. L’oreille dressée, il entendit la voix de sa maîtresse. Quelque chose n’allait pas. Son énergie était toute frémissante, anxieuse. Ses oreilles se rabattirent immédiatement sur sa tête et il s’enfonça un peu plus dans le fond de sa cage. Était-il en danger? Avait-il fait quelque chose de mal? Il essaya de se rappeler à quand remontait la dernière fois qu’il avait déchiqueté un mouchoir provenant de la poubelle… Non, rien de récent. Rien qui ne lui avait pas déjà valu une punition. À moins que… non! Si? Elle ne pouvait l’avoir trouvée?

Il se risqua à sortir la tête de sa couchette. Sa maîtresse avait raccroché et était maintenant enfermée dans la salle de bain. C’était le moment ou jamais. Il trottina silencieusement – mais rapidement – vers la chambre à coucher. Il rampa sous le lit, sa truffe remuant de gauche à droite pour retrouver l’endroit exact où il l’avait laissée… Ah, voilà! Fiston ne put empêcher sa queue de remuer en poussant du museau la pomme ratatinée, qui roula sur elle-même avant de rebondir sur le mur.

Ça avait été plus fort que lui. Quelques semaines plus tôt, son maître était revenu d’une interminable sortie en voiture – sérieusement, il avait cru qu’il ne reviendrait jamais – les bras chargés de sacs. Fiston avait sautillé de bonheur. Non seulement était-il heureux de voir son maître revenir sain et sauf, mais en plus, il y avait généralement une gâterie pour lui quelque part dans ces sacs. Il avait suivi son humain dans la cuisine et, lorsque celui-ci avait laissé tomber un sac plein de ces choses rondes au parfum sucré, avait profité du fait que celui-ci ramassait celles sous la table pour en attraper une plus loin. Il ne savait pas très bien ce qui lui avait pris. Il l’avait fait, c’est tout. Il avait couru, paniqué, jusqu’à la chambre et l’avait déposée sur le tapis. Il l’avait ensuite poussé du bout de son museau. C’était vraiment ce qu’il préférait. La voir rouler doucement. Comme sa balle, mais en plus gouteux. Lorsqu’il y plantait ses dents, un jus à la fois sucré et acide s’en échappait. Il la léchait alors, avant de la croquer de nouveau.

C’était trop spécial pour qu’il la mange immédiatement. Il l’avait donc cachée à son endroit préféré : sous le lit. Il venait de temps à autre pour vérifier qu’elle était toujours là. Ces derniers temps, l’odeur avait changé. Et la texture aussi. Il n’y avait plus beaucoup de jus lorsqu’il la croquait, mais ce n’était pas bien grave. L’important était qu’elle était toujours là.

Une porte s’ouvrit. Fiston entendit sa maîtresse qui descendait l’escalier. Oh mon Dieu. Le sous-sol! Cet endroit étrange et froid où ils n’allaient pratiquement jamais. Il devait absolument la suivre! Il rampa le plus rapidement possible pour s’extirper de sous le lit et courut à sa suite. Il descendit les marches sur trois pattes – cette quatrième ne faisait vraiment que s’emmêler aux autres quand il s’agissait de descendre l’escalier. Sa maîtresse était debout, devant la porte de la pièce qui sentait la souris. Elle ne faisait rien. Elle dégageait encore cette drôle d’odeur d’inquiétude. C’en était insupportable. Il devait faire quelque chose.

Il lui lécha la jambe. C’est ce qu’il faisait de mieux, lécher les gens. Sa maîtresse le regarda et son énergie changea sur le champ. Elle lui sourit et il fut heureux à nouveau.

–  Les sacs, Fiston. On est ici pour les sacs.

Sur ce, elle prit deux gros sacs dans la pièce et ils remontèrent. Fiston devint tout énervé. Des sacs! Dans l’entrée! On allait assurément quelque part! Pourvu qu’il y allât aussi. Il ne pouvait oublier la dernière fois qu’ils avaient rempli ce genre de sacs avec des vêtements. Ses maîtres lui avaient fait croire qu’il venait aussi. Sauf qu’au moment de passer la porte, ils l’avaient repoussé. Ils étaient sortis et il avait entendu le véhicule démarrer. Il s’était jeté à la fenêtre et avait vu la voiture tourner le coin, puis disparaître. Quelques heures plus tard, c’était un autre humain qui était venu. Ils avaient passé une éternité ensemble – Fiston n’avait pas réussi à tenir le compte – avant que ses humains ne finissent par revenir. Il avait bien cru que ça y était.

Mais ça n’arriverait pas cette fois. Aussitôt qu’elle ouvrit la porte, il s’élança. Il la bouscula, passa entre ses jambes et courut à la voiture. Lorsqu’elle ouvrit la portière arrière, il se faufila et sauta sur le banc avant. Il avait réussi. Qu’elle essaie, pour voir, de l’en faire sortir. Sauf qu’une fois assise au volant, c’est elle qui sortit finalement. Elle devait avoir oublié quelque chose. OUBLIÉ! Oh non! Lui aussi avait oublié quelque chose! S’ils partaient longtemps, il ne pouvait le laisser derrière! Il ne pouvait vivre sans lui! Fiston prit la décision de risquer le tout pour le tout. Il sauta par la portière, laissée ouverte par sa maîtresse, et rentra précipitamment dans la maison. Il courut jusqu’au salon, ses pattes dérapant sur le plancher de bois lorsqu’il contourna le sofa, et attrapa son ourson dans son panier.

Une porte qui se fermait. Oh non! Paniqué, Fiston courut à l’entrée, sautant directement sur – et par-dessus – le sofa pour économiser du temps. Il s’assit devant la porte et chercha à voir à travers la vitre. Mais c’était une de ces fenêtres givrées stupides par laquelle on ne voyait que des mouvements. Il était sur le point de hurler lorsqu’il vit une ombre dans les marches et entendit les pas. Il reprit son ourson entre ses dents et attendit. Sa maîtresse ouvrit la porte.

– T’as tout ce qu’il faut? On peut y aller?

Fiston n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait dire, sauf pour ce qui était de « aller ». Il ne se le ferait pas dire deux fois. Tout en montant dans la voiture, Fiston se dit qu’il était vraiment le plus chanceux du monde. Il allait faire une balade en voiture avec sa maîtresse et il avait sa peluche. Cette journée était vraiment d’enfer.

***

– Camille… Ça a commencé.

La respiration de Camille se bloqua. Celle de Mathis, à l’autre bout du fils, se faisait au contraire bruyante et saccadée. Il court, comprit-elle. Camille regarda autour d’elle. Ses yeux se posèrent tour à tour sur le sofa du salon, le téléviseur réglé sur les actualités, la table de la salle à manger et son sandwich à la dinde à moitié entamé… Tout lui semblait étranger, vaguement irréel. Il y avait moins de cinq secondes, ils formaient son quotidien, son cocon. Ils faisaient maintenant partie d’une autre vie.

– O.K., répondit-elle, bien qu’elle trouvât cela insuffisant dans les circonstances. On se rejoint là-bas?

– Je quitte tout juste l’hôpital, répondit-il, toujours hors d’haleine. Va chercher nos sacs dans le sous-sol et rends-toi immédiatement à la Forteresse. Ne t’arrête sous aucun prétexte!

– O.K., répéta Camille.

Après une seconde d’hésitation, elle ajouta :

– Mathis… Tu es sûr?

– C’est pire que ce qu’on s’était imaginé.

Il raccrocha et Camille fit de même. Sa vessie lui semblait tout à coup contenir dix litres d’eau. C’est la fin du monde et moi, qu’est-ce que je fais? Je vais pisser… Elle ne s’en rendit pas moins à la salle de bain avant de courir au sous-sol. Arrivée en bas, elle dut prendre une seconde pour se calmer. Elle était si paniquée qu’elle avait du mal à se rappeler où se trouvait la pièce à débarras. Et même une fois qu’elle en eût ouvert la porte, elle n’arriva pas à se rappeler ce qu’elle était venue y chercher.

Une sensation froide et humide sur son mollet la fit sursauter. Fiston se trouvait à ses pieds et remuait doucement la queue. Le regard enjoué du Jack Russell la calma instantanément.

– Les sacs, Fiston, dit-elle tout haut. On est ici pour les sacs.

Elle s’empara des deux sacs à dos de camping – de gros machins aux couleurs criardes qui sautaient aux yeux dès qu’on ouvrait la porte – et remonta en vitesse. Elle jeta le tout dans sa Prius, mais au moment de se mettre au volant, rebroussa chemin et regagna la maison. Elle courut jusqu’à la chambre à coucher sans prendre la peine de refermer la porte d’entrée, se glissa rapidement hors de sa robe d’été blanche et la troqua pour un jeans et un débardeur noir. Elle propulsa également ses chaussures d’intérieur au fond de la pièce et enfila des espadrilles. De retour dans la voiture, Fiston n’était plus sur le siège passager. Elle paniqua un moment, puis se força à se calmer. Il avait simplement dû la suivre quand elle était allée se changer. Elle venait probablement de l’enfermer dans la maison. Reprenant ses clés, elle courut vers la porte, où la silhouette de Fiston se détachait clairement par la fenêtre givrée. Soulagée, elle lui ouvrit. Fiston, sa peluche préférée entre les dents, la regarda en remuant frénétiquement  la queue. Camille ne put retenir un sourire.

– T’as tout ce qu’il faut? lui demanda-t-elle. On peut y aller?

Le chien sortit, joyeux, et trottina jusqu’à la Prius tandis que Camille verrouillait la porte et retournait à la voiture pour une troisième fois. Elle boucla finalement sa ceinture, mit la clé dans le contact et expira longuement, avant de prendre la route.

***

Une détonation survint au moment où Mathis raccrocha. Il se jeta immédiatement à plat ventre sur l’asphalte du stationnement, derrière sa voiture. Puis en survint une autre, et une autre encore. Cela semblait provenir de l’intérieur de l’hôpital. La police devait être arrivée. Dieu soit loué, Camille n’était pas de service aujourd’hui. Dans le cas contraire, elle aurait probablement été l’une des premières sur les lieux, avant que lui-même n’ait le temps de la prévenir. Il n’osait imaginer l’issue d’une telle situation. Le cœur battant, le médecin se força à ramper jusqu’à la portière côté conducteur. Il devait dégager, et vite. Avant que ça ne se mette à sortir du bâtiment…

Tout s’était passé si vite. Tellement, cruellement vite! Il était tout bonnement affairé à recoudre l’arcade sourcilière d’un ado tombé en skate lorsqu’on l’avait interpellé d’une voix paniquée. Il avait cru à un accident grave et s’était précipité dans le couloir en s’excusant auprès du jeune, allant jusqu’à faire tenir l’aiguille à sa mère en attendant qu’il revienne.  Qu’est-il devenu celui-là au fait, hein?, lui chuchota sa conscience, tandis qu’il se glissait derrière le volant.

À peine était-il sorti de la salle que l’ambulancier l’avait repéré et s’était dirigé vers lui. Un homme corpulent du nom de Gary, si son souvenir était bon. Il était tout rouge et d’énormes ronds de sueurs s’étendaient sous ses bras, à la base de son cou et même entre ses seins et sa bedaine. Il était accompagné de Jade, l’infirmière attitrée au tri des urgences aujourd’hui, et poussait une civière sur laquelle était étendu un homme en uniforme militaire, manifestement en crise. Il avait beau être maintenu par de robustes sangles, il se démenait comme un forcené et celles-ci semblaient sur le point de céder. Jade essayait tant bien que mal de le maintenir en place en appuyant sur ses épaules, tandis que Gary, l’air dépassé, poussait la civière en lui tenant les jambes.

– Qu’est-ce qu’il a? avait demandé Mathis en s’approchant.

– On n’en sait rien! avait crié l’ambulancier pour couvrir les hurlements sauvages du patient.

Mathis s’était approché et lui avait saisi la tête, dans l’intention de lui braquer sa lampe dans les yeux… Et avait immédiatement reculé d’un bond. Ses yeux… Ils étaient entièrement noirs. C’est impossible, s’était-il dit. Il avait été pris de vertiges. Pendant qu’il l’étudiait, sourcils froncés, le militaire tordait sa tête vers lui, dents sorties comme pour essayer de… le mordre? Sa bouche en sang lui dégoulinait sur le menton.

 – Vous lui avez donné un sédatif? avait questionné Mathis, en essayant de garder une voix assurée.

– Oui! s’était époumoné l’ambulancier, mais rien ne semble agir! La dose que je lui ai donnée aurait fait tomber un ours!

– Pourquoi il est en sang? avait-il continué. Hémorragie interne?

– Ce n’est pas le sien, avait froidement répondu Jade.

Mathis s’était tourné vers la jeune femme. Si elle avait les cheveux en bataille et le visage pâle, elle n’avait toutefois pas l’air paniqué et apeuré de Gary. Le médecin avait alors compris que Jade réalisait tout autant que lui ce qui se passait. Secouée par les convulsions du militaire, elle n’en gardait pas moins son regard planté dans le sien, insistant.

Il faut le tuer, lui disaient ses yeux noisette. Il faut le tuer, et vite. Vous le savez très bien.

– Emmenez-le dans la salle quatre, avait-il dit, sans pouvoir empêcher sa voix de trembler cette fois.

Ce qu’ils avaient fait. Une fois la porte refermée, tous trois seuls auprès du militaire fou, Mathis avait pris une décision. Aussi irréel que cela puisse sembler, il ne pouvait prendre de chance et laisser cet homme en vie. Il avait le devoir de tuer ce soldat. Il était parfaitement conscient qu’une fois l’homme mort, il y aurait une enquête et qu’il serait sans aucun doute accusé de meurtre. Mais cette situation était plus grande que son emploi, ou  même que sa propre liberté. Comme au ralenti, il avait glissé sa main dans la poche de son sarrau. Ses doigts avaient atteint la paire de ciseaux qu’il y avait gardée pour couper le fils après avoir recousu l’adolescent… Il l’avait saisie, puis sortie lentement.

Trop lentement. La sangle avait fini par lâcher avant que Mathis n’ait pu faire quoi que ce soit. Si le temps avait semblé se ralentir quelques secondes plus tôt, il s’était alors soudainement accéléré. Une fois sa poitrine et ses épaules libérées, le militaire s’était immédiatement assis d’un bond et avait planté ses dents dans le bras droit de Jade, qui essayait toujours de le maintenir étendu. La jeune femme avait hurlé tandis que le sang jaillissait de sa blessure. Elle n’avait réussi à se dégager qu’en y laissant un grand morceau de chair. Mathis était sorti de sa torpeur et avait alors précipitamment enfoncé ses ciseaux dans la tête du militaire, qui s’était  effondré sur la civière. Le cœur au bord des lèvres, les oreilles bourdonnantes, Mathis s’était tourné vers Jade juste à temps pour voir ses pupilles s’agrandir. S’agrandir encore. Et encore, jusqu’à englober tout l’œil. Tandis que ses yeux se voilaient, la jeune femme était secouée par de violentes convulsions. Gary s’était alors précipité vers elle.

– NON!, avait crié Mathis en essayant de le retenir. En vain.

Moins d’une seconde plus tard, Gary s’était retrouvé par terre tandis que Jade lui fourrageait le bide à deux mains. Mathis était resté assez longtemps pour voir les yeux de Gary se couvrir également de noir, puis s’était enfui. Il avait fermé la porte de la salle quatre derrière lui et s’y était adossé pour reprendre ses esprits. Devant lui, la salle des urgences était toujours intacte. Le bruit des toussotements de patients en attente, de la sonnerie du téléphone et des messages diffusés par les haut-parleurs lui avait semblé irréel. Peut-être y a-t-il encore de l’espoir, s’était-il dit. Ils avaient encore la possibilité de tout arrêter. Si le militaire avait été un cas isolé, et qu’il n’avait infecté personne d’autre que Jade et Gary… Mais c’était stupide de penser cela, non? Les paroles de Jade résonnaient encore dans sa tête.

            « Ce n’est pas le sien… »

Alors le médecin avait couru. Il avait passé les quinze dernières années à essayer de sauver la vie des gens. Cette fois, il avait décidé de sauver la sienne. C’était une décision égoïste et il se détestait de la prendre. Et surtout, il détestait la facilité avec laquelle il l’avait prise. D’une certaine manière, c’était comme s’il avait déjà anticipé tout ça. Et à bien y penser, c’était le cas. Camille et lui s’étaient attendus à quelque chose du genre. Pas juste attendus, carrément préparés. Mais jamais ils n’auraient cru que ça se passerait de cette façon.

Mathis tournait la clé dans le contact lorsqu’il vit les premières personnes évacuer le bâtiment. Des dizaines de personnes fuyaient en hurlant, tandis que des monstres aux yeux noirs les pourchassaient… Et les rattrapaient. Mathis démarra sans plus attendre et prit la décision de rejoindre Val-David par les petites routes secondaires. Il n’osait imaginer ce qui se passerait sur la 117.

Tandis que la forêt défilait à une vitesse folle de chaque côté de sa voiture, ses pensées dérivaient invariablement vers Camille et Fiston. Il mourrait d’envie de la rappeler, de rester en ligne avec elle jusqu’à ce qu’ils soient enfin réunis. D’un autre côté, cette distraction risquait de lui causer un accident et c’était la dernière chose dont ils avaient besoin. Camille éviterait elle aussi la grande route, il en était convaincu. Ils appliqueraient le plan comme prévu et dans moins d’une demi-heure, ils seraient tous trois à la Forteresse, au beau milieu de la forêt. Loin de tout ça.

Mathis se remémora le moment où ils avaient acheté le terrain. Une grande parcelle boisée à la limite du parc régional. Ils l’avaient acheté sans trop y croire, se trouvant même un peu fous. Tout ça à cause de Vincent. Ou plutôt grâce à Vincent, considérant les événements actuels.

Vincent était son meilleur ami. Ils avaient étudié la médecine ensemble, mais Vince s’était tourné vers l’armée et pratiquait en Afghanistan. Ils se voyaient chaque fois que Vincent avait des vacances et revenait au pays. Sa dernière visite remontait à février dernier. Mathis se rappelait l’avoir trouvé particulièrement sérieux, voire préoccupé, pendant le repas. Lorsqu’il l’avait questionné à ce sujet, Vincent était devenu nerveux. C’était comme s’il avait attendu toute la soirée le moment de leur annoncer une mauvaise nouvelle. Mathis avait encore la chair de poule au souvenir de l’expression de son ami.

– Ce que je m’apprête à vous dire va vous sembler ridicule… et irréel, avait-il murmuré. Mais il est impératif que vous me fassiez confiance. Je ne peux pas vous en dévoiler trop. De toute manière, je ne suis pas au courant de tout et c’est mieux ainsi.

Camille et Mathis s’étaient regardés, inquiets. Mathis avait posé sa main sur la sienne pour la rassurer.

– Il va se passer des choses, avait continué Vince. Vous êtes tous au courant des guerres dans lesquelles nous sommes impliqués, mais vous ne savez pas le dixième de ce qui se prépare.

– Ils veulent nous attaquer? avait demandé Camille.

– Non, avait calmement répondu Vincent. C’est de notre côté que provient le danger. Écoutez, je ne suis pas ici en vacances. Je ne suis même pas censé être venu vous voir… Je suis officiellement en mission dans une base secrète près d’ici…

– Près d’ici?!

– Je ne peux pas… Ça n’a pas d’importance. Aussi loin puissiez-vous être lorsque ça éclatera, vous n’avez aucune chance si vous n’êtes pas préparés. D’ici deux ans, maximum trois, de grands bouleversements vont survenir.

– Une guerre mondiale? avait chuchoté Mathis.

– Pas exactement…, avait hésité Vincent. Si ce que nous faisons est ébruité, on peut effectivement s’attendre à une guerre mondiale. Mais si rien ne sort, et que des plans sont mis à exécution, ça pourrait être pire encore…

Camille et Mathis avaient eu du mal à imaginer ce qui pouvait être pire qu’une guerre mondiale, mais n’avaient pas osé demander à leur ami de préciser. Ce dernier avait pris une grande inspiration avant de continuer.

– Je ne peux pas vous impliquer davantage. Ce que je veux, par contre, c’est que vous vous prépariez. Vous êtes une famille pour moi. La seule que j’ai. Il faut me faire confiance, même si ça a l’air complètement fou et parano.

Vincent les avait quittés une semaine plus tard pour retourner là-bas. Le couple avait commencé à regarder des terrains à vendre. Au début, ils l’avaient fait sans trop y croire. Puis, c’était devenu un passe-temps. Ils avaient fini par considérer cela comme un projet de chalet et s’étaient laissés prendre au jeu. Ils avaient passé des soirées entières à élaborer des plans et à imaginer les infrastructures nécessaires pour un logis autonome en eau, en électricité et en production alimentaire. Puis, Vincent était mort. « Tir ami accidentel ». Le jeu avait pris fin. Ils avaient immédiatement fait appel à un entrepreneur pour construire la maison. Camille s’était occupé du jardin, de la serre et du poulailler dès que la température l’avait permis, tandis que Mathis avait contribué aux gros travaux. Trois mois plus tard, ils se tenaient devant la Forteresse pleinement érigée et habitable. Deux de plus et voilà qu’aujourd’hui, vraisemblablement, ils y emménageaient. Aussi incroyable que cela pouvait paraitre.

Mathis gara sa voiture dans le petit garage qu’ils avaient fait aménager à l’entrée du chemin privé menant à la résidence. Ils avaient fait exprès de laisser la nature y faire son œuvre et en camoufler l’entrée – ainsi que d’en empêcher la pratique en voiture. Il n’attendit pas plus de deux minutes avant d’entendre, soulagé, le son caractéristique du moteur de la Prius de Camille. Il ouvrit la porte du garage et la laissa se garer avant de refermer la porte. Ils coururent l’un vers l’autre et s’enlacèrent longuement, tandis que Fiston sautillait sur place et leur grattait les cuisses avec ses pattes avant.

– Il ne faut pas tarder, finit-il par dire en desserrant son étreinte.

Camille prit une grande inspiration et acquiesça. Elle prit son sac sur le siège arrière et lui lança l’autre. Il la vit enfoncer la peluche de Fiston dans le sien avant de le jeter sur son dos. Ils enfourchèrent leur tout-terrain respectif et Mathis tapa sur sa cuisse.

– Viens, Fiston. Hop!

Le Jack Russell ne se fit pas prier – ils avaient pratiqué ce tour chaque fois qu’ils se rendaient au terrain pour y faire des travaux. Il s’élança d’un bon et s’assit devant Mathis. Ce dernier lui fit enfiler un harnais, qu’il relia ensuite à sa ceinture.

Ils sortirent du garage, Camille devant. Comme il avait Fiston attaché à lui, c’est elle qui s’occupa d’ouvrir et de refermer la grille bloquant l’accès au chemin privé. Lorsque tout fut fait et qu’elle fut à nouveau au volant de son véhicule, ils se firent tous deux un signe de la tête et se mirent en route.

-2-

Camille resserre la prise de ses doigts sur les poils et tire délicatement vers le bas. Le lièvre – pendu par ses pattes arrière écartées – est retourné comme un gant, exhibant sa chair rose teintée de violet. Elle insère ensuite le bout de bois qui lui sert de guide sous la peau du ventre et l’incise sur toute sa longueur. Elle plonge finalement les mains dans l’ouverture créée et fait tomber les viscères dans le sceau à ses pieds, sous le regard à la fois dégoûté et fasciné de ses invités.

– Votre technique est très efficace, commente le rouquin, brisant le silence qui règne dans la cuisine depuis plus de dix minutes. Je n’avais pas pensé à utiliser un bout de bois pour éviter de couper trop profond…

– J’ai souvent vu mon père le faire dans ma jeunesse, répond Camille. Il lui arrivait même de me faire tenir le seau, pour éviter les éclaboussures…

– Hum, ouais, juste avant de te poser un baiser sur la joue et de t’envoyer au lit en te souhaitant « Fais de beaux rêves »…, ajoute la jeune femme au crâne rasé, d’un ton sarcastique.

Camille sourit.

– C’était moins traumatisant que ça en a l’air. Et force est de constater que ça a eu son utilité finalement.

Quelques organes supplémentaires tombent dans le sceau de plastique en produisant un gros « splouche ». Au même moment, un cri retentit dans la pièce d’à côté. Toutes les têtes se tournent vers la porte fermée.

– Ne vous inquiétez pas pour votre ami, répète Camille pour ce qui lui semble être la millième fois de la soirée. Mon mari sait ce qu’il fait. Et puis c’est sans aucun doute moins souffrant que ce que vous vous apprêtiez à lui faire subir tout à l’heure… Au moins, ici, nous avons l’équipement adéquat. C’est une chance qu’on soit tombé sur vous. Ou bien que vous soyez tombés sur nous…

Les deux autres acquiescent en silence. Camille se lève et place le lièvre dans un grand sac plastique, qu’elle va ranger dans la chambre froide. Elle nettoie ensuite le seau et jette son contenu au feu, puis se lave longuement les mains à l’eau chaude et au savon avant de retourner à la table. Elle ressert du thé à ses invités et s’en verse elle-même une tasse. Tous trois hument les effluves de jasmin s’élevant de leur tasse sans un mot. Le barbu étire une grosse main vers l’assiette trônant au centre de la table et prend un petit gâteau aux bleuets – son quatrième depuis leur arrivée – qu’il savoure avec un plaisir évident.

Mathis sort finalement de la chambre et referme la porte. Il a enlevé son t-shirt taché de sang et le balance lâchement dans un coin de la pièce. Il se lave les mains et vient ensuite s’asseoir avec eux. Il s’enfonce lui aussi un petit gâteau dans le gosier et soupire.

– Votre ami devrait s’en sortir, dit-il, la bouche pleine. Son cas aurait nécessité une intervention chirurgicale plus minutieuse, des tiges, des vis… Je n’ai malheureusement rien de tout ça, mais le plâtre que je viens de lui faire devrait réussir à lui sauver la jambe. Ce qui m’inquiète le plus ce sont les tissus infectés, mais je crois avoir réussi à tout prélever. Quelques semaines d’antibiotiques devraient le remettre sur pieds… Enfin, façon de parler.

– Je suis content de l’entendre, répond le barbu.

Il sourit et soupire lui aussi, soulagé. Mathis tend une main vers lui.

– Nous n’avons pas eu le temps de faire les présentations tout à l’heure. Je m’appelle…

– NON!, hurlent en chœur les invités, les faisant tous deux sursauter

Ils se regardent et éclatent de rire. Camille, à demi levée et prête à atteindre son arme dans le ceinturon reposant sur le dossier d’une chaise, les fusille du regard.

– L’humour de la situation m’échappe, lâche-t-elle froidement.

– Désolés, dit la jeune femme, l’air sincère. Je crois que nous sommes tous un peu sur les nerfs…

– C’est qu’on a un petit rituel maintenant, explique l’homme. Pour laisser nos anciennes vies derrière, nous nous sommes donné des surnoms. On ne voudrait pas vous priver de ce plaisir…

Furieuse, Camille est sur le point de leur mentionner à quel point tout ça est ridicule lorsque Mathis s’esclaffe à ses côtés.

– C’est génial!

– C’est stupide, le coupe Camille en le mitraillant lui aussi du regard. Tu veux savoir qui d’autres se donnent des surnoms et refusent de dévoiler leur identité? Les criminels.

Un silence froid s’installe. Loin d’en être gênée, Camille confronte les deux individus du regard.

– Vous croyez que tout ça est un jeu? dit-elle en se levant, les deux mains sur la table. Vous croyez qu’il vous suffit d’arriver avec un blessé pour qu’on vous accueille ici à bras ouverts, sans même vous connaître? Vous croyez que je vais bien dormir ce soir en sachant que deux étrangers se trouvent à deux pas de ma chambre?

Mathis se lève et pose une main sur la sienne.

– Bien sûr que non, ma chérie… Je ne crois pas que nos invités aient voulu se moquer de nous, n’est-ce pas?

– Nous n’avons aucune mauvaise intention, affirme l’homme en levant calmement une main. Mais vous avez raison. Et si c’est ce que vous souhaitez, mon amie et moi nous proposons d’aller dormir dehors cette nuit, hors de vos remparts. Tout ce que nous voulons, c’est que vous gardiez notre ami… Il en a grand besoin.

Camille inspire un bon coup et se rassoit.

– Veuillez m’excuser, soupire-t-elle. Je suis totalement claquée.

– Et agente de police, ajoute Mathis en tentant un sourire. Du moins, avant que tout ça ne commence…

– C’est compréhensible, ajoute l’homme d’une voix douce. Sachant ce que le monde est devenu…

Camille baisse la tête et se met à lorgner les résidus de feuilles de thé dans le fond de sa tasse vide. Elle était pleinement consciente d’être trop méfiante. Elle l’avait toujours été, même dans sa vie d’avant. Par chance Mathis était,  lui, d’une naïveté  incroyable. De sorte qu’ils s’équilibraient l’un l’autre. Bien que la plupart du temps, cela n’avait pour effet que de leur taper mutuellement sur les nerfs…

Une tête de chien apparaît soudain sous la table, entre les deux invités. Fiston tient dans sa gueule son ours en peluche à moitié vidé de sa bourrure.

– Fiston n’a pas besoin de parler pour se faire comprendre, commente le barbu en attrapant l’une des pattes de l’ourson.

– Il a l’air de vous aimer, admet Camille, ne pouvant s’empêcher de sourire.

Elle les observe du coin de l’œil tandis qu’ils se prêtent au jeu du Jack Russell. Même sans sa peau de loup – qu’il a laissée dans l’entrée avec le reste de leurs armes – et malgré sa chevelure rousse en bataille, le grand gaillard dégage tout de même quelque chose de lupin. Probablement à cause de ses yeux. Néanmoins, ce n’est pas de lui dont elle se méfie le plus, mais bien de la jeune femme. Cette dernière a un regard calculateur et sauvage qui vous donne l’impression qu’elle est sur le point de bondir à tout moment. Comme un chat, tiens. Camille a toujours détesté les chats. Elle les trouve imprévisibles et sournois. D’ailleurs, avec ses grands yeux bleus, son visage tout maigre et noir de saleté, la jeune femme n’est pas sans rappeler un chat siamois…

Ne recommence pas, se morigène-t-elle intérieurement.

– Très bien, dit-elle en se forçant à sourire. Puisque Fiston veut jouer, jouons. Quels sont donc ces surnoms qui vous servent maintenant d’identité?

L’homme lève la tête vers elle et sa seconde de distraction suffit pour que le chien lui retire la peluche des mains. Il court ensuite plus loin dans la pièce et la secoue de gauche à droite en grognant, comme s’il s’agissait d’une proie. L’homme soupire, vaincu, et présente de nouveau sa main au centre de la table.

– Mes amis m’appellent désormais l’Homme-Loup.

– Et moi l’Amazone, ajoute la jeune femme en l’imitant. Merde, ça sonne bizarre quand on le dit tout haut…

Mathis et Camille se regardent et, haussant les épaules, serrent les mains tendues.

– Notre ami blessé est Guibole, dit l’Homme-Loup après avoir récupéré sa main.

– Vous étiez ensemble au moment où tout ça a commencé? demande Camille.

– Non, répond l’Amazone en souriant. Pour ma part, je ne les connais que depuis hier soir.

– Et j’ai moi-même rencontré Guibole hier après-midi. Les choses se sont passées si vite… dans le feu de l’action, notre alliance s’est faite d’elle-même…

Camille les considère un moment et ce qu’ils sont vraiment lui saute aux yeux. Non pas une menace pour sa sécurité ou un trio de mécréants ayant élaboré un plan diabolique pour les duper. Juste trois individus complètement dépassés par les événements et ayant vécu l’enfer ces dernières semaines. À bien y penser, l’Amazone et l’Homme-Loup avaient eux aussi couru un risque en les suivant jusqu’ici.

– Comme votre ami occupe l’infirmerie, dit-elle au bout d’un moment, je n’ai que les sofas à vous offrir. Finissez votre thé pendant que je vais vous les préparer…

– On ne vous remerciera jamais assez, répond l’Amazone, visiblement soulagée. On a une dette envers vous.

Peut-être était-elle consciente de la méfiance qu’elle lui inspirait, car son visage s’était radouci et ses paroles semblaient sincères.

– Ne parle pas trop vite, répond-elle avec un demi-sourire. Dans l’état actuel du monde, vous risquez bien d’avoir l’occasion de vous racheter… En attendant, allez vous laver, vous semblez en avoir besoin. Vous avez le choix entre deux douches rapides, mais chaudes, ou deux longues et tièdes. C’est vous qui voyez…

L’Homme-Loup et l’Amazone se regardent, ébahis. Camille surprend la jeune femme à regarder ses mains et ses bras crasseux, qu’elle s’est évertuée à frotter plus tôt dans la rivière et qui conservent tout de même une teinte rouille, que l’eau glacée n’a pu faire partir.

– C’est sérieux cette histoire de douche?, demande-t-elle. Je veux dire… Vous avez vraiment l’eau chaude?

Camille hoche la tête et lui sourit. Le menton de l’Amazone se met à trembler et l’Homme-Loup pose une main affectueuse sur son l’épaule. Il n’en faut pas plus à la jeune femme pour que ses yeux se mettent à déborder. Camille se tourne vers Mathis, qui s’escrime à tirer sur la peluche du chien pour essayer de la lui enlever.

– Cesse de faire l’enfant et va leur chercher des serviettes, tu veux bien? Je vais m’occuper des couvertures…

Mathis et Fiston lèvent tous deux la tête vers elle, stoppant leur activité, mais ne lâchant pas le jouet pour autant. Son mari acquiesce et se tourne vers son chien.

– Allez, Fiston, t’as entendu maman? On va chercher des serviettes aux invités maintenant, fini de jouer. Alors… donne-moi ce foutu ourson, qu’on en finisse!

Il tire d’un coup sec sur le jouet dans une tentative pour surprendre le chien. Un échec lamentable qui n’a pour effet que de faire resserrer sa prise au chien. Ses grognements redoublent d’ardeur tandis qu’il s’accroche si fort à la peluche que ses pattes arrière ne touchent bientôt plus au sol.

– Et bien, voilà!, s’exclame tout à coup l’Amazone en s’essuyant les yeux.

Elle pointe le Jack Russell du doigt, puis Camille et finalement Mathis.

– Fiston, Maman et Papa! Les voilà vos nouveaux noms!

L’Homme-Loup éclate de rire.

– C’est parfait, approuve-t-il.

Mathis et Camille se regardent et sourient. Mathis hausse les épaules et se tourne vers les deux autres.

– J’avais pensé à quelque chose comme « Doc » et « Agente 007 », mais je dois avouer que votre idée tient la route.

– D’autant plus, ajoute Camille, qu’on a déjà l’habitude de s’appeler comme ça entre nous depuis qu’on a Fiston dans la famille. Ça ne devrait pas être bien difficile de s’y habituer.

***

Papa referme la porte du poulailler et époussette du revers de la main deux ou trois plumes piquées dans son chandail de laine. La récolte d’aujourd’hui a été bonne: son panier en osier déborde de gros œufs bruns. Étant donné le nombre de bouches à nourrir qui se sont ajoutées, c’est une bonne chose, pense-t-il. Il ne s’inquiétait pas encore pour la nourriture – Maman et lui avaient suffisamment planifié leur affaire pour tenir des années –, mais ce n’était pas mauvais non plus de commencer à y penser.

Papa lève la tête vers le soleil. Il adorait les matinées d’automne où compétitionnaient sur la peau les rayons chauds du soleil et le vent frais. Enfant, il les avait détestées, car elles signifiaient se lever à six heures trente, prendre le bus jusqu’à l’école et porter un stupide manteau que ses deux frères avaient déjà porté avant lui… Son jeune lui-même serait sans doute révulsé de le voir aujourd’hui, prenant plaisir à se lever à cette même heure pour ramasser les œufs et cueillir des pommes.

Papa rapporte le panier jusqu’à la maison et aperçoit l’Amazone, assise sur la terrasse. La jeune femme est méconnaissable sans ses couches de terre et de sang séché. Au bout du compte, elle avait des traits fins et délicats, qui ne laissaient rien deviner de son côté guerrier. Papa remarque qu’elle s’est équipée d’un couteau et est en train de tailler ce qui a tout l’air d’un javelot dans un long bout de bois. Un peu plus loin, assis près de l’étang, il aperçoit également un loup énorme lui tournant le dos. Content de voir d’autres lève-tôt, il dépose les œufs sur la table à pique-nique, à côté du panier nettement plus gros regorgeant de pommes rouges qu’il a cueillies plus tôt. Il en prend une et la lance en direction de la jeune femme, qui l’attrape au vol sans même lui jeter un regard.

– Sacrés réflexes, dit-il en croquant dans le fruit.

– Assez, répond-elle en souriant. Ce monde nous force à nous dépasser. J’aurais probablement pris ce coup en plein front il y a deux mois…

– Et bien, je te confirme que tu es définitivement hors de danger pour ce qui est des attaques de pommes.

Il en saisit une autre et laisse l’Amazone à son ouvrage pour aller retrouver l’Homme-Loup. Il le trouve assis en tailleur devant le petit bassin, les yeux fermés et les mains déposées sur ses genoux, paumes vers le haut. Hésitant entre pouffer de rire ou s’éloigner pour le laisser tranquille, il est sur le point de choisir la deuxième option lorsque l’autre ouvre la bouche.

– Bon matin, Papa.

– Bon matin, répond-il en gloussant. Je ne voulais pas te déranger…

L’Homme-Loup ouvre un œil et le tourne vers lui, souriant.

– Ça va, je réalise le côté comique de la chose.

Papa se permet un petit rire.

– C’est que tu n’as pas vraiment le look type des adeptes de la méditation, dit-il en signalant sa peau de loup d’un geste de la main. Tu veux qu’on te trouve un pantalon de yoga?

C’est au tour de l’Homme-Loup d’éclater de rire. Un rire franc et gras que Papa affectionne immédiatement. Il lui tend la pomme, que l’autre accepte en le remerciant d’un signe de tête.

– Ce mode de vie n’est pas juste difficile physiquement, explique l’Homme-Loup. Le stress est omniprésent et les occasions de s’arrêter pour se vider l’esprit sont rares. Il y a de quoi devenir fou… Ce lieu est le plus paisible que j’aie vu depuis longtemps. Je n’ai pas pu résister.

Papa reste silencieux. Il était conscient du fait que Maman, Fiston et lui avaient en quelque sorte été préservés du monde extérieur et de l’horreur qui s’y déroulait. Ils n’avaient mis les pieds hors du terrain qu’à quelques reprises – pour chasser – et n’avaient jamais approché les villes. Même s’il lui arrivait souvent de se demander ce qu’elles étaient devenues… Il n’osait imaginer ce que leurs trois invités avaient dû voir, subir et faire pour survivre jusqu’ici…

Papa imite l’Homme-Loup et s’assoit en tailleur à ses côtés. Il ferme les yeux et tourne une fois de plus son visage vers le soleil. Il savoure un moment cette chaleur réconfortante et le bruit du vent dans les feuilles. Il écoute le glissement de l’eau dans le bassin, le craquement des branches dans la forêt. Il repère ensuite, provenant de derrière eux, celui d’une pomme que l’on croque et du bois entamé par la lame de l’Amazone. Il y a également le caquètement des poules et, provenant de la maison et presque inaudible, le son de casseroles et d’ustensiles qui s’entrechoquent.

Papa rouvre les yeux et constate que l’Homme-Loup l’observe, un sourire en coin. Il détourne ensuite le regard et croque dans sa pomme.

– J’ai fait le tour de la propriété ce matin, dit-il au bout d’un moment. Les poules, les serres, les panneaux solaires… Le tout entouré d’une tranchée de près de quinze pieds de profondeur…vous étiez des survivalistes, ou quelque chose du genre?

– Pas tout à fait, répond Papa, gêné par le terme. Enfin, d’une certaine manière, j’imagine que si. Nous appelons cet endroit la Forteresse.

– C’est impressionnant. Vous avez fait ça vous-même?

– En partie. Mais nous avons fait appel à un entrepreneur pour la majorité des travaux, surtout pour ce qui est de creuser la fosse tout autour du terrain. Tu aurais dû voir son expression quand on lui a montré les plans! Il nous regardait comme s’il avait affaire à des sortes d’illuminés bons pour l’asile… Puis on lui a fait un chèque et il a fait ce qu’on lui demandait…

L’Homme-Loup rit.

– Ouais, tout ça a dû vous coûter la peau des fesses!

– C’est l’avantage d’avoir des fesses de médecin, répond Papa en riant. Et puis, dès que nous avons su, nous avons en quelque sorte misé le tout pour le tout. Nous avons pris une hypothèque sur notre maison et emprunté à toutes les banques possibles. Si la fin du monde n’arrivait pas d’ici deux ans, on était vraiment dans la merde!

Sa dernière remarque laisse son interlocuteur sans voix. Il fronce les sourcils, l’air grave.

– Vous saviez? questionne l’Homme-Loup. Si je comprends bien ce que tu viens de dire, vous n’étiez pas seulement survivalistes… Vous saviez?

Papa expire longuement. Le souvenir de Vincent, ce soir-là, lui revient en mémoire et il sourit tristement.

– Un ami nous a prévenus.

L’Homme-Loup écarquille des yeux alarmés.

– Vous saviez?! répète-t-il, visiblement incapable d’avaler l’information.

– Pas tout! s’empresse de répondre Papa. Nous ne savions pas pour les… les monstres.

L’Homme-Loup lui agrippe les épaules d’un geste brusque. Ses doigts tremblent tandis qu’il lui serre les bras d’une manière qui effraie Papa. Il n’y a toutefois aucune colère dans les yeux du barbu, juste une sorte de panique démesurée.

– Mais vous savez ce qui s’est passé?! Comment votre ami a-t-il pu vous avertir que la fin du monde surviendrait? C’était prémédité? C’était une bévue médicale? Scientifique?

Papa prend soudain conscience de sa propre naïveté. Il avait supposé que les survivants avaient su. Que les journaux ou la télé avaient dû découvrir l’origine de la crise et tout dévoiler… Mais comment auraient-ils pu savoir quoi que ce soit? Pour lui, c’était évident, mais il en était ainsi seulement parce que Vincent l’avait averti. Tout s’était passé si vite. Le système devait s’être effondré trop tôt pour que la vérité éclate. Papa dévisage l’Homme-Loup. Quelle horreur cela avait dû être que de traverser ces événements sans avoir la moindre idée de ce qui s’était vraiment passé.

– Allons à l’intérieur, dit-il, la bouche sèche. J’aime autant ne raconter cette histoire qu’une fois et vos amis voudront savoir.

***

Les deux hommes passent par la terrasse et l’Homme-Loup fait signe à l’Amazone de les suivre à l’intérieur. Lorsqu’ils entrent dans la maison, ils trouvent Maman et Guibole à la cuisine, attablés devant du gruau et des petits fruits. Fiston, quant à lui, roupille dans un carré de soleil sur le plancher. Papa regarde Guibole et constate que le jeune homme a merveilleusement bien récupéré de son intervention. S’il est encore excessivement pâle, ses yeux verts ne sont toutefois plus aussi vitreux et ses cernes un peu moins noirs qu’à son arrivée. En le voyant, ses deux amis se jettent sur lui d’un même mouvement. L’Homme-Loup lui ébouriffe les cheveux en lui serrant l’épaule tandis que l’Amazone lui administre un baiser sonore sur la joue. Maman se lève et va remplir trois gros bols de gruau, qu’elle asperge d’un filet de sirop d’érable avant de les déposer sur la table.

– Tu nous as fait une de ces peurs!, lance la jeune femme à Guibole lorsqu’ils sont tous attablés devant le petit-déjeuner.

– Tu parles, je me suis fait peur à moi aussi!

– Je me suis permis de lever ton patient, dit Maman en se tournant vers Papa. Il avait l’air beaucoup mieux et quand j’ai vu qu’il était assez fort pour se transférer dans le fauteuil roulant, je me suis dit que s’asseoir à la cuisine quelques heures ne le tuerait pas.

– Tu as bien fait, répond-il en souriant.

Puis, il se tourne vers Guibole.

– Tu n’as pas trop mal?

– Ce n’est rien par rapport à hier. Ça s’endure même très bien.

– Tu changeras probablement d’avis dans une heure ou deux. Je t’ai administré une dose d’antidouleurs ce matin, pendant que tu dormais encore. Quand ça reviendra, n’hésite pas à me le signaler, tu auras droit à une autre. Je veux aussi te réexaminer après le petit-déjeuner, voir comment le plâtre aura réagi à ton petit tour dans la cuisine. Mais avant, nous devons parler de choses plus importantes.

Maman le dévisage sans comprendre.

– Papa nous a dit que vous aviez construit ces installations parce qu’un ami vous avait prévenu, explique l’Homme-Loup. Nous survivons depuis des semaines sans savoir ce qui s’est passé.

Il soupire, l’air déçu.

– Pour ma part, je croyais simplement à une catastrophe naturelle, avoue-t-il à regret. S’il vous plait… Nous aimerions vraiment savoir ce qui a causé la fin du monde.

La gorgée de café que Guibole venait d’avaler lui ressort par le nez tandis qu’il s’étouffe de surprise.

– Qu’est-ce que vous entendez par « vous saviez »? Vous vous doutiez, ou bien une gitane vous avait prédit votre avenir et ça se terminait par une invasion de zombies?

– Non, répond Papa le plus sérieusement du monde. Nous savions que quelque chose allait se produire.

Papa leur raconte la visite de Vincent, puis sa mort et leur empressement à faire construire cette maison.

– Nous n’arrivions pas à gober l’hypothèse du tir ami, explique Maman. Nous croyons que Vincent a découvert que ça allait commencer plus tôt et qu’il a tenté de faire quelque chose pour l’empêcher, ou pour prévenir le monde.

Les trois amis se regardent.

– Donc, reprend l’Amazone au bout d’un moment. Ces choses… C’est nous qui les avons créées? Je veux dire, « nous », l’armée canadienne?

– Rien ne nous permet d’affirmer que nous sommes les seuls impliqués, précise Papa. Mais une chose est sure, ça a commencé ici.

– Comment peux-tu en être certain?, demande Guibole, qui semble avoir perdu le peu de couleurs qu’il avait repris.

– Le jour où tout ça a commencé, je travaillais à l’urgence de Sainte-Agathe. Le premier cas à nous être arrivé était un militaire.

– Et alors?, demande l’Amazone.

– Si les premiers cas amenés à l’hôpital avaient été des civils, explique l’Homme-Loup, semblant comprendre où veut en venir Papa, on aurait pu supposer que l’éclosion venait d’ailleurs et avait fini par s’étendre jusqu’ici. Mais comme le militaire infecté a été amené directement à notre hôpital…

– Tout porte à croire que l’éclosion a eu lieu près de la ville, oui, termine Camille.

Un long silence s’installe. Fiston se lève et vient lécher le coude de Papa sous la table. Ce dernier lui caresse machinalement la tête. Au bout d’un moment, Guibole repousse son bol à moitié entamé, affichant une mine dégoutée.

– Je ne me sens pas très bien, dit-il.

– Vous devriez le prendre au sérieux, commente l’Homme-Loup.

– Tu veux qu’on te ramène dans la chambre? demande Maman.

– Est-ce que je pourrais aller dehors? répond plutôt Guibole. Je crois qu’un peu d’air me ferait du bien.

– Bien sûr, dit Papa. C’est probablement la médication, ne t’en fais pas.

L’Homme-Loup fait mine de vouloir se lever, mais Papa le fait avant lui.

– Finissez de manger, je m’occupe de lui.

Maman lui ouvre la porte-fenêtre et il pousse son patient sur la terrasse. Il s’assoit ensuite à la table à pique-nique. Guibole prend de grandes respirations et ferme les yeux. Papa l’observe un moment.

– Ce n’est pas la médication qui te donne la nausée n’est-ce pas? demande-t-il tout bas.

– Je déteste le gruau, marmonne-t-il sans conviction.

– Non, tu ne détestes pas le gruau, chuchote Papa. C’est mon histoire qui t’a rendu malade.

Guibole tourne ses prunelles vertes vers Papa, qui y lit une détresse qu’il ne peut que reconnaître pour l’avoir vécue lui-même. Le jeune homme se détourne et une grosse larme glisse le long de sa joue, avant d’aller s’écraser sur la couverture de laine qui lui couvre les genoux.

– Je crois que mon récit ne t’est pas complètement étranger, finit par lâcher Papa. Je crois que ça a un rapport avec ta jambe. Et je crois que tu as dû sacrifier des gens pour te sauver la peau.

Guibole se tourne vers lui, les yeux écarquillés et légèrement affolés. Il scrute Papa du regard, comme pour connaître le fond de sa pensée.

– Ne t’en fais pas pour ça, continue Papa. Si j’avais voulu te faire cracher ton histoire, je ne t’aurais pas fait venir ici tout seul. Non, je ne veux pas savoir. Je ne veux pas savoir qui tu as tué, ou volé ou encore qui tu n’as pas sauvé. Je veux simplement que tu saches… que je comprends ce que tu vis. Ce qui nous est arrivé nous a tous pris de court. Même ceux, comme nous, qui avaient une petite idée de ce qui se passait. Tu as choisi la vie, ce jour-là. Tâche de t’en souvenir. Car ces gens, que tu aurais pu sauver, ils sont morts pour rien si tu ne fais pas l’effort de vivre…

Guibole le fixe, ébahi. Il renifle un petit coup avant de finalement ouvrir la bouche.

– Antoine, dit-il d’une voix cassée. J’aurais dû… J’aurais pu… Il aurait pu arrêter toute cette…

Un hurlement guttural interrompt Guibole. Les deux hommes lèvent la tête. À la lisière de la forêt, de l’autre côté de la tranchée, se tient une femme à l’allure délabrée. Elle hurle une seconde fois et s’avance vers eux d’un pas traînant. Elle flotte dans sa longue robe sale, dont la couleur est désormais indiscernable. Les os de ses bras et de son visage saillent sous la peau et ce qui lui reste de cheveux semble sur le point de s’envoler au moindre coup de vent. Ses yeux entièrement noirs ne sont plus que deux pierres froides au fond de ses orbites creuses.

– Nous devons rentrer! panique Guibole, en se tortillant sur le fauteuil roulant.

– Nous ne courrons aucun danger, lui affirme calment Papa.

Derrière la femme apparaît alors un autre monstre. Puis un autre. Ils sont bientôt une dizaine, puis une vingtaine. Tous avancent lentement, puis, à l’instar de la première, se mettent à hurler en les apercevant. Ils prennent ensuite une allure plus rapide, certains allant même jusqu’à adopter un pas de course respectable.

La porte-fenêtre s’ouvre brusquement derrière Guibole et Papa, les faisant tous deux sursauter. L’Homme-Loup et l’Amazone sortent de la maison – la jeune femme a même encore son bol à la main.

– Ils se ramènent en bande?! s’étonne l’Homme-Loup, affichant une mine à la fois apeurée et intriguée.

– Avez-vous des matériaux qu’on pourrait utiliser pour barricader les portes? s’écrit quant à elle l’Amazone. Nous devons nous planquer au plus vite!

Le son d’une carabine qu’on recharge, derrière eux, les fait se retourner.

– Pas besoin, se contente de répondre Maman en tendant la carabine à Papa.

Elle ramène ensuite en avant celle qu’elle porte en bandoulière et la charge également.

– Ils sont peu nombreux. Ça sera fini dans un moment, explique-t-elle en haussant les épaules. Suivez-nous.

Elle et Papa se dirigent vers la fosse d’un pas nonchalant. Les trois autres hésitent, puis l’Amazone et l’Homme-Loup les suivent. Guibole reste derrière et fait même reculer son fauteuil roulant jusqu’à ce qu’il heurte la porte vitrée. Papa et Maman s’arrêtent au bord de la fosse, imités par les deux autres.

– Ce n’est pas la première fois qu’une meute se ramène par ici, dit Papa en se tournant vers eux.

– Vous êtes sûrs que c’est sécuritaire? demande la jeune femme, encore incertaine.

– Observe par toi-même, répond simplement Maman en souriant.

Devant eux, les premiers individus approchent rapidement. La femme en loques n’est pas des leurs, dépassée dès le départ par des monstres en meilleure santé. Le premier à tomber est un grand homme en veston et cravate. Il est suivi de près par une femme arborant un dossard de la voirie. Puis, les monstres chutent les uns après les autres. Certains s’élancent carrément pour tenter d’atteindre l’autre côté, tandis que d’autres font simplement un pas en avant, sans seulement remarquer que le sol disparaît devant eux. Tous, sans exception, les fixent avidement en tombant.

En cinq minutes, il ne reste plus que la femme en robe sale. Ses hurlements se sont transformés en plaintes étouffées. Au bord de la fosse, elle étire un bras maigre vers eux dans une tentative grotesque pour les atteindre, avant de finir tête première dans le trou. L’Homme-Loup et l’Amazone s’avancent prudemment. Les corps empilés forment un monticule. Certains grouillent encore et font bouger l’ensemble tel un nid de vers de terre. Ceux qui en ont encore la force lèvent la tête et les bras vers eux.

– Et maintenant? demande l’Amazone, horrifiée.

Une détonation les fait sursauter. Maman vise à nouveau et atteint une autre tête, qui explose en aspergeant le ramassis informe de corps jonchant le fond de la fosse. Papa se joint à elle et en quelques secondes, ils ont achevé les six ou sept individus que la chute de cinq mètres n’a pas tués. L’Amazone déglutit.

– Et maintenant? demande-t-elle à nouveau, d’une toute petite voix.

Maman tourne les talons et disparaît derrière le cabanon, près de la maison. Elle revient armée d’un bidon d’essence. Elle en verse quelques jets sur le monticule de chair humaine et craque ensuite une allumette, qu’elle lance dans la fosse d’une pichenette.  Rapidement, les flammes prennent de l’ampleur et la chaleur les force à reculer de quelques pas. Tous observent la fonte répugnante des corps échoués, sans un mot. L’Amazone enfouit son nez dans la manche de son manteau de cuir pour s’épargner l’odeur, mais n’en quitte pas pour autant la scène des yeux. L’Homme-Loup, lui, fronce les sourcils d’un air grave en regardant les monstres brûler, visiblement tiraillé entre sa haine pour eux et le dégoût que l’inhumanité de cette méthode lui inspire. Maman se tourne vers eux et lève un sourcil provocateur, l’air de dire : « Si quelqu’un a un problème avec ce qui vient de se passer, c’est le moment ». Personne ne soulève d’objection. Maman reprend le bidon d’essence et leur tourne le dos.

– Vous êtes en sécurité ici, leur lance-t-elle, tout en prenant la direction du cabanon.

-3-

Un silence presque parfait règne dans la forêt. Ne se fait entendre que le son des gros flocons se déposant sur le sol enneigé. Puis, celui d’une longue expiration. Un nuage de vapeur s’échappe d’entre les lèvres de l’Amazone tandis qu’elle lâche la corde. La flèche s’élance dans un vrombissement qui se répercute sur les arbres autour d’elles. La pointe s’enfonce dans la chair. Tue.

– Pas mal, commente Maman sans quitter le chevreuil mort des yeux.

– Pas mal?

Maman se tourne vers l’Amazone avec un sourire.

– D’accord, c’était incroyable.

La jeune femme sourit et range l’arc dans son dos. Maman fait de même avec sa carabine et toutes deux s’avancent vers leur prise. L’Amazone s’agenouille près du chevreuil et Maman se contente d’observer. La flèche est profondément enfoncée dans le côté de l’animal. Elle a sans mal traversé les poumons et atteint le cœur du premier coup. Un tir dont elle est plutôt jalouse, en fait. L’Amazone prend un moment pour caresser la tête de l’animal, comme pour s’excuser, avant de lui découper la peau du ventre. Maman monte la garde en faisant les cent pas pour se réchauffer, pendant que son équipière vide l’animal. Des volutes de vapeur s’échappent des organes et des entrailles qu’elle dépose délicatement à côté d’elle. Lorsqu’elle a terminé, elle enlève ses gants de plastique et se tourne vers Maman.

– C’est bon comme ça?

Maman s’approche et examine la cavité créée entre les deux rangées de côtes du chevreuil.

– C’est parfait! Tu apprends vite. J’aimerais faire autant de progrès à l’arc que tu en fais pour le nettoyage des carcasses.

– Ça viendra, réplique simplement l’autre.

Maman lui sourit. La jeune femme répond à son sourire et frotte sa tête pour en faire tomber la neige qui s’y accumulait. Bien que ses cheveux repoussaient avec vigueur, l’Amazone persistait à raser son crâne chaque fois qu’ils atteignaient la barre du trois millimètres. Chose que Maman, qui gardait sa propre tignasse dans le milieu du dos, trouvait difficile à concevoir. Elle devait toutefois admettre que cette coupe lui allait comme un gant. Elle avait d’ailleurs beaucoup de mal à l’imaginer autrement.

– Allez, finit par dire Maman. Ramenons-le jusqu’à la Forteresse avant qu’il fasse noir. On se les gèle… Du moins, on se les gèlerait si on en avait…

– Parle pour toi, répond l’Amazone avec un sourire.

Les deux femmes attrapent chacun un bout de corde, qu’elles attachent aux pattes arrière du cervidé. Elles tirent la bête jusqu’au tout-terrain, puis l’embarquent dans la remorque qui y est attachée. Elles prennent ensuite place sur le véhicule et le son du moteur brise le silence profond de la forêt.

À leur arrivée devant la Forteresse, Papa est déjà en train d’installer la passerelle pour l’Homme-Loup, qui traîne une grosse perdrix de la main gauche et son arbalète de l’autre. La fourrure du grand barbu est couverte d’une couche imposante de neige, comme s’il était resté immobile très longtemps sans broncher au milieu de la forêt. Même si Maman et Papa les ont tous équipés en vêtements hivernaux à la fin de l’automne, L’Homme-Loup prenait toujours soin de porter sa peau de loup par-dessus tout le reste. À l’instar de l’Amazone qui se rase la tête, songe Maman en l’observant. Il y avait manifestement quelque chose de leur passé dehors qu’ils souhaitaient tous deux conserver.

Maman arrête le VTT et les aide à placer le pont amovible en travers de la tranchée. Une fois que tout le monde est repassé de l’autre côté, Papa retire la passerelle et la rapporte au cabanon. L’Homme-Loup laisse sa perdrix près de la porte et vient aider l’Amazone à transporter le chevreuil mort dans le cabanon pour le dépecer.

Un peu plus loin, Guibole lance un bâton à Fiston, qui s’élance à sa poursuite en exécutant des bonds de gazelle dans la neige. Alerté par leur arrivée, le jeune homme clopine jusqu’à elle, manquant tomber à la renverse lorsque Fiston le dépasse comme une fusée. Il récupère toutefois son équilibre et continue sa lente progression.

– Wow! s’exclame-t-il en voyant le chevreuil disparaître dans le hangar. J’ai hâte que Papa me retire ce plâtre pour que je puisse moi aussi participer aux expéditions de chasse. Je me sens vraiment comme un boulet…

– Tiens-toi tranquille et ça se fera bientôt, le rassure Maman. Tu devrais déjà être content de pouvoir marcher dessus sans béquilles…

– Je sais, ajoute Guibole en baissant les yeux sur son plâtre et le gros bas de laine qui le recouvre. Papa dit que c’est un miracle que les os se ressoudent si bien, considérant la gravité de ma blessure et la sobriété des soins qu’il a pu m’administrer…

Maman baisse elle aussi les yeux sur la jambe de Guibole. Trois mois plus tôt, lorsqu’il avait terminé l’intervention et qu’ils s’étaient couchés ce soir-là, Papa lui avait confié avoir très peu d’espoir pour lui. Non seulement croyait-il que l’infection avait atteint les tissus – nécessitant ultimement une amputation –, mais qu’en plus, même si ce n’était pas le cas, il y avait peu de chances pour que les os se ressoudent sans les broches et les tiges qu’il aurait dû y visser. Un mois plus tard toutefois, elle avait pu lire la surprise sur son visage lorsqu’il avait ouvert le plâtre pour examiner l’état de la fracture. Contrairement à toutes leurs attentes, les os de Guibole s’étaient tant bien que mal remis en place. Aujourd’hui, Papa affirmait que le jeune homme boiterait sûrement pour le reste de sa vie, mais qu’il n’y avait plus aucun doute sur le fait que sa jambe était sauvée et qu’il pourrait remarcher dessus sans problème. S’il continuait à démontrer autant de progrès, il projetait même de lui enlever son plâtre d’ici un mois.

– Papa sous-estime simplement son talent, sourit Maman. Et toi, tu sous-estimes tes forces.

Le jeune homme sourit et tripote machinalement un bout de laine sortant de sa tuque. L’Homme-Loup les rejoint bientôt et pointe la perdrix.

– Ce n’est pas tout à fait une dinde, mais comme Noël approche, je me disais qu’on devrait peut-être se faire un petit festin pour le souligner…

– C’est une bonne idée, répond Maman, ravie. Ça serait bien de faire un vrai repas, sans se demander si c’est vraiment nécessaire de mettre du beurre et si on ne serait pas mieux de garder le lait en boîte pour plus tard… Au diable tout ça, j’ai envie de patates pilées!

– Peut-être même que Fiston aura droit à une cuisse!, ajoute Guibole en attrapant le bout du bois dépassant de la gueule du chien. Hein, Fiston? Si tu donnes le bâton, Guibole te promet de garder un bout de sa ration juste pour toi.

Tous trois se mettent à rire tandis que le jeune homme aux bras fluets utilise tout son poids pour essayer de dégager le bâton d’entre les mâchoires d’acier du Jack Russell. Ce dernier pousse des grognements de bonheur et ancre fermement ses petites pattes musclées dans le sol. Tous deux tirent de toutes leurs forces, si bien que lorsque la tête du Jack Russell explose – lui faisant inévitablement relâcher sa prise – Guibole tombe à la renverse.

Tout s’est passé si vite que personne ne réagit immédiatement. Maman s’essuie lentement le visage et observe ses paumes tremblantes couvertes de sang et de bouts de cervelle, sans comprendre. L’Homme-Loup fixe le corps décapité du petit chien, les yeux écarquillés, en secouant la tête de gauche à droite. Guibole reste quant à lui au sol, jambes allongées devant lui, le plâtre aspergé de sang et de poils.

La deuxième détonation siffle à l’oreille de Maman et atteint le mur de la maison devant elle, projetant des éclisses de bois vers eux en y perçant un énorme trou. Fiston est mort, réalise-t-elle d’abord. On nous attaque, comprend-elle ensuite.

– À TERRE! crie-t-elle, en se jetant au sol.

L’Homme-Loup l’imite juste à temps, alors que des dizaines de tirs simultanés font lever la neige autour d’eux.  Maman et L’Homme-Loup rampent jusqu’à Guibole et se serrent les uns contre les autres derrière le tout-terrain. Ce dernier est alors mitraillé sans merci.  Le son des balles rebondissant dessus leur donne l’impression de se trouver dans un vieux film western. Les yeux de Maman se posent sur le corps inanimé de Fiston, qui a roulé un peu plus loin, intact. Une part d’elle continue de nier ce qui vient de se passer, cherchant toujours à comprendre ce qui cloche dans la vision du corps sans tête de Fiston. Comme s’il s’agissait d’une sorte d’illusion d’optique plutôt que d’une immonde réalité.

– IL FAUT RENTRER! crie l’Homme-Loup pour couvrir le vacarme des projectiles autour d’eux. ON NE PEUT PAS RESTER LÀ, C’EST TROP DANGEREUX!

Mais Maman n’arrive pas à quitter Fiston des yeux.

– Fiston…

L’Homme-Loup lui saisit les épaules et la force à le regarder dans les yeux.

– MAMAN! crie-t-il. Tu dois te ressaisir! Il faut rentrer!

Les pupilles du barbu sont si contractées au centre de ses iris d’un gris glacé qu’il a plus que jamais l’air d’un loup. Quelque chose dans ce regard finit par atteindre Maman, qui hoche la tête de haut en bas.

– D’accord.

Elle regarde autour d’elle pour trouver une issue. Ils ne sont pas si loin de la porte d’entrée,  quelques mètres à gauche, mais une telle course est trop risquée. L’Homme-Loup et elle pouvaient, à la rigueur, y sprinter en espérant ne recevoir aucune balle. Il en allait autrement pour Guibole.

– Ces enfoirés n’ont donc jamais besoin de recharger?! s’écrit-elle au bout d’un moment, découragée.

Une balle vient faire exploser la neige à moins de dix centimètres de son pied, qu’elle ramène prestement vers elle. Soudain, des rafales plus imposantes se font entendre au-dessus d’eux et tous trois lèvent la tête. Les canons de deux fusils sortent par les fenêtres de la cuisine et tirent en direction de leurs attaquants. Le cœur de Maman fait un bond lorsqu’elle comprend que Papa et l’Amazone – qui dépeçaient le chevreuil dans le cabanon au moment de l’attaque – ont pu sortir par-derrière et rejoindre la maison par la porte vitrée de la cuisine. Bientôt, les tirs ennemis se concentrent sur la maison plutôt que sur le VTT. Maman fait signe aux deux autres. Guibole, le teint blafard, semble pétrifié.

– Je m’occupe des jambes, dit-elle à l’Homme-Loup en pointant le jeune homme, tu te charges du haut. La porte d’entrée est trop risquée, on passe par la cuisine!

L’Homme-Loup acquiesce. À croupetons, il vient se placer dans le dos de Guibole et glisse les bras sous ses aisselles. Maman attrape quant à elle ses pieds et les place derrière son dos.

– Un… deux… TROIS!

D’un même mouvement, Maman et l’Homme-Loup se lèvent et prennent à droite. À demi penchés, ils courent le plus vite que leur permet leur posture, entendant siffler les balles autour d’eux. L’espace d’un instant, Maman sent la prise de l’Homme-Loup se relâcher et elle craint le pire, mais le barbu redresse vivement son fardeau et ils atteignent finalement la terrasse. Paniqués mais intacts, ils rejoignent les deux autres à l’intérieur. Papa est toujours à la fenêtre, armé d’une carabine, tandis que l’Amazone est affairée à barricader les fenêtres à l’aide de planches.

– Est-ce que tout le monde va bien?! hurle Papa à leur arrivée.

Il laisse tomber sa carabine par terre et se rue sur Maman. Elle dépose les jambes de Guibole et se laisse tomber dans ses bras. Il prend son visage entre ses mains et l’embrasse. Ils savourent tous deux le soulagement que leur procure cette étreinte, puis Maman recule pour lui faire face.

– Ils ont tué Fiston, articule-t-elle avant d’éclater en sanglots.

L’expression de soulagement que Papa affichait se décompose instantanément.

– Non… chuchote-t-il. En es-tu certaine? Il court si vite, il a pu se sauver…

Pour toute réponse, Maman enfouit son visage dans le cou de Papa et ses sanglots redoublent d’ardeur. Derrière elle, l’Homme-Loup s’approche, portant dans ses bras un petit paquet ensanglanté, enveloppé dans son t-shirt.

– J’ai bien peur qu’elle ne dise vrai, dit-il doucement.

Il les dépasse et dépose gentiment le paquet dans la couchette de Fiston, qu’il apporte ensuite sur la table de la cuisine. Tous s’approchent respectueusement, indifférents au son des projectiles qui atteignent la maison sans toutefois la traverser. Comme pour en avoir le cœur net, Papa saisit d’une main tremblante un coin du t-shirt et le replie, découvrant lentement le petit corps blanc tacheté de noir de Fiston. Une fois découvertes les pattes avant cependant, l’Homme-Loup pose délicatement une main sur celle de Papa pour l’empêcher de continuer. Papa laisse tomber le pan de tissu et reprend Maman dans ses bras, cédant lui aussi aux larmes.

Une balle traversant une fenêtre finit par le sortir de sa torpeur. Il essuie ses yeux rougis et se tourne vers les autres.

– Je ne comprends pas! Que nous veulent-ils? Ils n’essaient même pas de nous parler, de nous demander de l’aide?

– Le monde n’est plus celui que vous avez connu, lui répond l’Amazone. Ces types sont du même genre que ceux qui ont volé mon appartement. Ils ne m’ont pas demandé la permission d’y crécher, ni même de me joindre à eux ou de partager nos ressources… Ce n’est pas comme ça que le monde a tourné, vous pouvez me croire… C’est une belle utopie que de croire qu’à l’effondrement de la civilisation, les gens se serreraient les coudes pour former un monde meilleur… C’est tout le contraire qui s’est produit.

– Que faisons-nous alors? demande Guibole, l’air on ne peut plus inquiet. On se rend?

– Ils n’en ont rien à faire que nous nous rendions, répond l’Homme-Loup avec colère. Ces gens-là vont nous tuer, peu importe ce que nous faisons. Depuis la nuit des temps, il n’y a que deux réponses possibles à ce genre d’attaque : nous battre ou nous enfuir.

– Mais nous ne sommes pas des animaux! s’insurge Maman, des larmes de rages dévalant ses joues.

– Si, c’est que nous sommes, répond calmement l’Homme-Loup.

Soudain, les coups de feu cessent. Ils dressent l’oreille. Papa et l’Homme-Loup se ruent sur les fenêtres pour tenter de voir quelque chose entre les planches. Ils distinguent du mouvement dans la forêt, mais la noirceur a commencé à tomber et il est difficile de voir précisément ce qui se passe de l’autre côté de la tranchée. Papa compte une dizaine, peut-être quinze hommes. Ils entendent alors des coups de hache et voient des hommes transporter un tronc d’arbre. Comprenant ce qui se passe, l’Homme-Loup se retire de la fenêtre et se tourne vers les autres.

– Il n’y a plus de temps à perdre, il nous faut choisir. Quel est l’état des armes, des munitions?

– Pour ce qui est des armes à feu : trois carabines et mon pistolet de service…, répond Maman d’une voix tremblante. Mais ma carabine est restée dehors, près du VTT. Sinon, il y a l’arc qu’utilise l’Amazone, ton arbalète et peut-être une ou deux machettes?

Tous se regardent, comprenant que même avec toutes ces armes, ils ne seront jamais en position de tuer quinze hommes armés une fois que ces derniers auront traversé la tranchée. Comme pour le confirmer, ils entendent un deuxième tronc s’échouer au sol. L’Homme-Loup brise le silence.

– Remplissez vos sacs avec tout ce que vous trouverez de plus utile. L’un d’entre nous devrait se charger uniquement de la nourriture et quelqu’un d’autre des munitions.

 L’Amazone et Guibole se mettent en mouvement et foncent dans toutes les pièces pour trouver le nécessaire. L’Homme-Loup empile les armes sur la table et va enfiler plusieurs vêtements les uns par-dessus les autres. À son retour dans la cuisine, il semble enfin voir Maman et Papa.

– Vous ne venez pas, lâche-t-il, stupéfait.

Un constat plus qu’une question. Le grand barbu les dévisage avec tristesse. Maman se tourne vers Papa, puis à nouveau vers lui. Guibole et l’Amazone reviennent bientôt, chargés comme des mulets. L’Amazone attrape l’arc et le carquois au centre de la table et l’enfile en bandoulière. Guibole regarde le tas d’armes avec appréhension et se saisit finalement d’une hachette, qu’il glisse à sa ceinture. Puis, tous deux semblent enfin remarquer ce qui se passe.

– Non, dit simplement l’Amazone. Il n’en est pas question. Ensemble, nous pouvons nous en sortir.

– Et faire quoi?, demande froidement Papa. Vivre dans la forêt pour le restant de nos jours? Trouver un appartement, qu’une bande de sauvages va nous ravir une fois qu’on sera installés?

Une colère intense brille dans son regard et retient les autres de répondre quoi que ce soit. Papa prend une longue respiration et regarde Maman dans les yeux. Tous deux se comprennent sans qu’aucune parole ne soit nécessaire. Une larme coule sur la joue de Maman et elle lui sourit.

– C’est notre Forteresse, ajoute Papa en haussant les épaules. Nous y resterons, ou nous y mourrons.

 Maman se dirige vers la table et se saisit de son 9 mm et du ceinturon. Elle les tend à l’Amazone, qui écarquille les yeux.

– Prends-le, lui dit-elle. Il te sera plus utile qu’à moi. Tu es douée pour le tir à l’arc, je suis persuadée que tu apprendras vite.

La jeune femme accepte et enfile lentement le ceinturon. Lorsqu’elle relève la tête, ses yeux bleus débordent.

– C’est ridicule, dit-elle en s’essuyant. Si vous restez, nous restons aussi. On peut surement les avoir si on élabore une stratégie…

– Vous savez très bien que non, répond doucement Papa. La fosse nous a sauvés jusqu’ici, mais ce ne sont pas des monstres, cette fois. D’une minute à l’autre, ces gars auront aligné assez de troncs d’arbres pour traverser.

Il soupire et avance d’un pas vers l’Homme-Loup.

– Vous allez sortir, prendre la passerelle derrière le cabanon et vous enfuir dans la direction opposée, d’accord?

– Venez avec nous, supplie l’Homme-Loup. Je connais un endroit, nous y serons en sécurité…

– Ça n’a plus d’importance, dit Maman. Ce n’est plus une question de sécurité. C’est ici chez nous. Ils nous ont pris Fiston… Ils n’auront pas la Forteresse.

L’Amazone, l’Homme-Loup et Guibole les fixent du regard tandis que retentit au loin le fracas d’un  troisième arbre tombant au sol.

– Maintenant, ordonne Maman.

Papa se dirige vers la table et saisit une carabine, puis donne l’autre à Maman. Il se tourne enfin vers les trois autres d’un air grave.

– Ne m’obligez pas à vous le demander autrement, dit-il.

L’Homme-Loup confronte son regard. Ne me fait pas pointer cette arme sur toi, lui disent les yeux tristes du médecin. Ne nous quittons pas de cette façon. L’Homme-Loup acquiesce. Il fait signe aux deux autres de le suivre.

– Je ne suis pas d’accord avec votre décision, dit-il à l’adresse de Maman et Papa, mais c’est chez vous ici. Faites ce qui vous semble juste. Puissent nos chemins se recroiser un jour, dans un monde meilleur.

Maman lui sourit tristement et Papa acquiesce en silence. Dehors, un cri retentit.

– Maintenant, lance Papa. Adieu.

– Adieu, dit également Maman.

Ainsi, l’Homme-Loup, l’Amazone et Guibole franchissent la porte vitrée de la cuisine. Maman et Papa les observent tandis que l’ombre du loup court vers le cabanon, puis repasse équipée de l’énorme passerelle.  Les trois silhouettes courent jusqu’au bout du terrain, puis traversent la tranchée. Au loin, se détachant du crépuscule, celle de l’Amazone s’arrête et se tourne vers eux quelques secondes, avant de reprendre sa course. Enfin, les trois ombres disparaissent dans la forêt.

Maman et Papa se regardent sans rien dire. Des cris se font entendre en provenance de l’avant de la maison. Papa va à la fenêtre et voit que les billots sont alignés au-dessus de la tranchée. Le premier homme s’avance prudemment dessus. Papa quitte la fenêtre et se rend dans la chambre. Lorsqu’il revient, il rejoint Maman, assise à la table, près du panier dans lequel repose Fiston. Essuyant de grosses larmes, elle caresse le pelage court du petit être qui y repose.  Le fils qu’ils n’avaient pas eu. Papa s’assoit près d’elle et la serre dans ses bras. Il pose enfin un baiser sur son front, puis une main sur Fiston.

– Tu es prête? demande-t-il doucement.

– Je suis prête, répond-elle en reniflant. Tu as le cadeau de Vincent?

– Je l’ai.

– Montrons-leur d’abord de quoi nous sommes capables, lâche Maman entre ses dents.

Tous deux agrippent leur carabine et se placent à une fenêtre. Déjà, deux bandits ont traversé et courent vers la maison en criant, armés de torches et de fusils. Maman vise et tire sur le premier. Le côté droit de sa tête se détache du reste et il s’effondre au sol. Pendant ce temps, Papa vise le deuxième, qui s’étale de tout son long, atteint d’une balle dans la jambe. Maman abrège ses souffrances en lui accordant une balle dans la tête. Papa vise alors la passerelle et abat un homme en pleine traversée. Ce dernier reçoit le coup en pleine poitrine et, si la balle ne le tue pas instantanément – comme le laisse croire son hurlement –, la chute de quinze pieds termine le boulot. Bientôt toutefois, leur petit manège est découvert et des tireurs sont déployés pour viser les fenêtres. Maman et Papa abattent encore un ou deux individus, mais décident de se replier lorsqu’une balle frôle la tempe de Papa.

Ils se rejoignent alors au fond de la pièce, faisant face à la porte. Main dans la main, ils attendent. Bientôt retentissent le bruit des pas de course, les cris de guerre et le son des projectiles sur le bois dur. Puis, des haches s’abattent sur la porte et les fenêtres. Papa sort de sa poche la grenade que Vincent leur a donnée lors du dernier souper qu’il a passé avec eux. Maman se tourne vers Papa. Ils s’embrassent longuement, passionnément. Puis, sans toutefois se détacher l’un de l’autre, ils se regardent au plus profond des yeux. Papa dégoupille la grenade.

 – Je t’aime, dit Maman.

– Je t’aime, dit Papa.

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