Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 1

Pierre et l’Homme-Loup

 

Pierre essaie de faire le nœud une troisième fois. Échoue. Sacre. Sanglote. Les sons jaillissants de sa gorge asséchée s’apparentent davantage au croassement d’une corneille qu’aux pleurs qu’ils sont censés être. Ils sont d’ailleurs sans peine couverts par le fracas assourdissant des masses projetées contre la porte d’entrée. Un coup plus fort que les autres le fait sursauter et il gémit tandis que son pouls continue de s’accélérer.

Désespérés, les doigts tremblants du jeune homme tentent une fois de plus d’accomplir cette tâche simple qu’est censée être le nœud coulant. Sa panique est si grande qu’il n’est toutefois plus capable de la moindre concentration, se contentant d’enrouler, tordre et entrelacer la grosse corde jaune sur elle-même de manière chaotique en espérant atteindre le résultat escompté par accident. S’il avait su un jour qu’il en arriverait là, se dit-il, il aurait probablement pris la peine de consulter Internet lorsqu’il en avait encore la possibilité. Qui aurait pu croire que se pendre était si compliqué? Mais surtout, qui aurait pu croire qu’il voudrait un jour en arriver là?

Craquement sourd. La porte ne tiendra plus très longtemps. Les plaintes des monstres qui se trouvent dehors – sons se situant quelque part entre le râlement d’un moribond aux poumons gorgés de sang et le grognement d’une bête sauvage – se font de plus en plus insistantes. Apparemment, il y en a d’aussi hystériques que lui dehors.

Pierre sursaute et se tourne vers le salon, où une vitre vient d’éclater. Tant pis pour la pendaison, il a peut-être encore le temps de se faire Hara-Kiri. Il jette l’inutile bout de corde et, grimaçant, se met en devoir de se trainer jusqu’à la cuisine. Ses pauvres bras maigrichons tremblants sous l’effort et la douleur, il réussit à faire quelques mètres avant de s’effondrer, une douleur aigüe lui traversant la jambe droite. Pierre hurle et sa vue se couvre d’un voile noir. Lorsqu’il récupère ses fonctions oculaires, il baisse le regard sur la fracture qu’il avait tant bien que mal tenté de garder en place à l’aide d’une étagère et d’une corde quelques minutes plus tôt. L’angle du morceau de mélamine n’est plus le même, idem pour sa jambe. Il n’a soudain qu’une envie : cesser de bouger, fermer les yeux et céder à l’évanouissement. Sauf que, de plus en plus près maintenant, des bruits de pas lourds accompagnés de cris gutturaux lui interdisent un tel luxe.

Pierre serre les dents et se remet à ramper. Il n’y a plus aucun doute sur le fait qu’il va mourir, et il se surprend à rire en songeant qu’il s’en fout. La seule chose qui importe maintenant, c’est que ce soit le moins horrible possible. Il aboutit enfin dans la cuisine et se cramponne à une chaise pour atteindre le tiroir à ustensiles. Il tire d’un bon mouvement et son contenu s’éparpille sur le sol devant lui. Plus la peine de s’en faire pour le bruit – on l’a déjà repéré. Le jeune homme trouve le plus long couteau du chef parmi la dizaine d’outils tranchants répandus par terre et s’en saisit. Il tourne ensuite sur lui-même et s’assoit le dos appuyé aux armoires, non sans laisser échapper un nouveau hurlement de douleur. De son emplacement, il a une vue impeccable sur le salon et sur l’être mi-humain, mi-monstre qui le pourchasse. Ce dernier le voit aussi et ses yeux s’agrandissent. Il gueule dans sa direction, laissant par la même occasion une grosse giclée de sang s’échapper d’entre ses dents et qui lui coule sur le menton. Il reprend alors sa course – sorte de claudication débalancée par la fracture ouverte de sa jambe droite et le tibia qui en jaillit. Pierre remarque ce détail et déglutit. Ils ne sont pas si différents finalement. S’il n’agit pas bien vite, ils auront même bientôt l’air de jumeaux. Haletant, il ferme les yeux et appuie la pointe du couteau sous son sternum.

Une sorte de rire hystérique lui échappe lorsqu’il réalise qu’il sera incapable d’enfoncer le couteau. Son propre cerveau le lui interdit. Il a beau peser sur le manche, chaque fois qu’il croit être sur le point d’entamer son épiderme, sa poigne se relâche par réflexe. Il rouvre donc les yeux, désespéré. Sanglotant comme un enfant contrarié, Pierre fait face à son adversaire en l’implorant mentalement de commencer par la jugulaire. Une petite part de lui – petite et enfouie très loin – lui fait remarquer qu’il peut toujours utiliser le couteau pour se défendre une fois le monstre rendu sur lui. Mais à quoi bon? Même s’il réussissait à enfoncer la lame dans la tête de cette créature, jamais il ne s’en sortira. S’il ne se fait pas tuer par celui-là, sa blessure l’empêchera de se sauver des dix autres qui ne tarderont pas à pénétrer dans la maison également. Jambe-cassée est simplement plus malin – ou rapide – qu’eux. Ce dernier est presque sur lui. Pierre prend une grande inspiration. Des larmes de peur et de colère se déversent, incontrôlables, le long de ses joues.

– BOUFFE-MOI!, rugit-il en direction de son assaillant.

La tête du monstre explose d’un coup. Pierre reste tétanisé, bouche ouverte, le visage dégoulinant d’hémoglobine et de bouts de cervelle. Pendant un court instant, il songe que la panique lui a octroyé des pouvoirs télékinétiques. Puis, le sang qui lui brouille la vue finit par s’estomper et il aperçoit une ombre derrière le cadavre. Pierre secoue la tête, perplexe. Il doit vraiment être en train d’halluciner : un loup? Il essuie un peu plus de sang sur son visage et cligne des yeux. Pas d’erreur. Des oreilles pointues jusqu’aux poils gris, sans oublier le museau et la gueule remplie de dents… Puis, son sauveur fait un pas en avant, révélant le corps musclé d’un humain gigantesque surmonté d’une tête de loup. L’homme lève le menton et Pierre prend conscience de son erreur. Il s’agit en fait d’un homme vêtu d’une peau de loup en guise de manteau, la tête de l’animal lui faisant office de capuchon. Il n’a pas fini d’analyser toutes ces informations incongrues que l’homme avance vers lui.

Pierre ne peut réprimer un mouvement de recul lorsque le nouvel arrivant met un genou à terre et approche son visage du sien. Il se cogne la tête aux armoires et resserre machinalement sa prise sur son couteau.

– Fais pas le con, lui lance l’Homme-Loup en exhibant l’énorme revolver en argent qu’il tient dans sa main droite. Ne me fais pas regretter de t’avoir sauvé la vie.

Sans plus attendre, l’étranger déchire le pantalon de Pierre et asperge sa plaie béante d’eau. Le jeune homme n’en croit pas ses yeux. Son regard passe de l’improbable bouteille d’eau – dont il aurait bien avalé une gorgée – au visage sérieux de celui qui lui nettoie présentement ses plaies. L’homme a des yeux d’un gris très clair. Trois grandes cicatrices – celle du milieu plus longue que les deux autres – lui balafrent le côté gauche du visage, partant au-dessus du sourcil et s’allongeant jusqu’aux pommettes pour disparaître sous une abondante barbe rousse lui donnant des airs de bûcheron des années trente. Ou peut-être est-ce la tête d’animal qui donne cette impression à Pierre. La mâchoire inférieure du loup a été enlevée, permettant ainsi à la tête de l’individu de mieux s’y encastrer. Le reste de la peau est toujours reliée à la tête. Les deux pattes avant viennent se croiser sur son torse et sont fixées à l’arrière grâce à différentes ceintures et attaches. L’ensemble fait son effet, d’autant plus lorsqu’on essaie de s’imaginer comment l’homme a pu obtenir le tout.

–  Oui, dit soudain ce dernier sans lever les yeux de son travail.

–  Qu…quoi? bafouille Pierre.

–  Tu te demandes si j’ai tué ce loup, et si c’est lui qui m’a défiguré… La réponse est oui.

Il a terminé son nettoyage et en est maintenant à fixer la jambe de Pierre entre deux barreaux prélevés à la rampe d’escalier. Pierre a à peine conscience de la souffrance que lui cause la procédure, encore sous le choc de l’apparition soudaine du géant devant lui. Il reste simplement là, bouche bée, et laisse les mains de toute évidence expertes de son sauveur faire leur travail.

Soudain, une nouvelle fenêtre éclate au salon et le cœur de Pierre fait un bond. Pendant un instant, il en avait complètement oublié les autres spécimens qui le pourchassaient. Il ouvre la bouche pour crier à l’Homme-Loup de faire attention, mais ce dernier a déjà fait un quart de tour. Sans le moindre tremblement ni la moindre hésitation, il vise et fait exploser une nouvelle tête.

– Nous n’avons plus de temps à perdre, lance-t-il en revenant à Pierre.

Il serre une dernière fois la ceinture retenant la jambe du jeune homme et le saisit sous les bras pour le relever. Pierre comprend alors son intention et panique.

–  Woh! Tu ne t’attends tout de même pas à ce que je m’enfuie d’ici sur mes deux jambes?

L’Homme-Loup le tient à bouts de bras pour mieux le dévisager.

–  Que veux-tu dire? Je devrais te porter en plus? Cette attelle est très serrée, tu peux facilement clopiner dessus en t’appuyant à mon bras, tu ne sentiras presque rien…

–  Non! s’écrit Pierre. Je veux juste… Je ne suis même pas arrivé à les fuir quand ma jambe était en bon état, je ne vois pas comment je pourrais le faire comme ça!

–  Donc, tu veux que je te porte?! répète l’autre, agacé.

–  Non! s’écrit une deuxième fois Pierre, sentant la panique s’emparer de lui. J’étais sur le point de… Je suis fichu, tu devrais simplement t’en aller…

Puis, après une seconde d’hésitation, il fait un geste en direction de la main droite de l’homme.

–  Pour être honnête, je prendrais bien une balle dans la tête.

L’Homme-Loup baisse lui aussi les yeux sur son revolver et secoue la tête dans un geste de lassitude. D’un bon mouvement, il se penche en avant et enfonce son épaule dans l’estomac de Pierre. Il saisit ensuite ses jambes de l’autre et se redresse sans le moindre signe d’effort. Pierre laisse échapper un petit « humpf » au moment où l’Homme-Loup replace sa prise d’un geste brusque, avant de tourner les talons.

–  Tu auras droit à une balle dans la tête quand tu auras vraiment essayé, soupire-t-il en déblayant les éclats de verre du cadre d’une fenêtre brisée à l’aide de son arme. N’as-tu donc aucun instinct de survie?

–  Je n’ai jamais été très bon là-dedans… Plutôt du genre intellectuel, tu vois?

–  Et moi alors? le coupe l’Homme-Loup. Je suis une grosse brute qui survit grâce à sa force, c’est ça?

Pierre hausse les épaules puis retient un cri de douleur lorsque l’Homme-Loup saute par la fenêtre et atterrit six pieds plus bas.

–  Non… mais tu as l’air d’avoir certaines ressources de ce côté-là… J’aurais parié sur l’armée en fait, répond-il enfin.

–  Et bien tu te trompes. J’étais concepteur de jeux vidéo. Et je n’avais même jamais touché à une arme avant le mois dernier, quand tout ça a commencé…

–  Pas même un fusil de chasse?

– Non.

–  Tir à l’arc?

– Non.

–  Des collets à lièvres?

L’étranger soupire.

–  Le seul animal que j’ai tué avant ce loup a été le poisson rouge de ma sœur à l’âge de huit ans… Et c’était un accident.

Pierre laisse échapper un sifflement admiratif. Le stress des dernières minutes commence à tomber et il se sent soudain nauséeux. Avoir la tête en bas et l’épaule d’un autre enfoncé dans l’estomac n’aide pas particulièrement. Il n’ose pas demander au barbu de s’arrêter, mais craint encore plus de lui vomir dessus.

–  Je crois qu’il faudrait qu’on arrête, demande-t-il faiblement.

L’homme rit.

–  Tu as besoin d’une pause peut-être? C’est à se demander qui est en train de porter qui! On s’arrêtera quand…

Un jet de bile chaude jaillit d’entre les lèvres de Pierre. Par chance, il est si puissant qu’il se propulse sur plus d’un mètre, épargnant ainsi la peau de loup de son sauveur. Ce dernier ralentit un peu mais ne stoppe pas sa course pour autant.

–  Soulagé?

Pour toute réponse, Pierre expulse une nouvelle giclée au goût de vinaigre. Cette dernière fait toutefois son effet et le jeune homme réalise qu’il se sent mieux.

–  Ouais.

–  Si tu veux maintenant, j’estime qu’on aura semé le gros de la horde dans cinq minutes à cette allure. Nous perdrons les autres en zigzaguant dans la forêt.

–  Où est-ce qu’on va?

–  Dans la forêt.

–  Oui, ça j’avais saisi…

–  Tu m’as demandé où nous allons et pour l’instant, notre objectif est la forêt. Tu m’excusera de ne pas avoir de coordonnée géographique précise en tête…

–  Tu n’as pas de plan? s’étonne Pierre. Pas de repaire caché, de camps de base… quelque chose?

–  Quel plan si génial as-tu suivi pour te retrouver sur le plancher d’une cuisine à chatouiller ton sternum de la pointe d’un couteau, hein?

Ils arrivent à la lisière de la forêt et une branche de sapin vient frapper Pierre au visage. L’Homme-Loup continue, indifférent.

–  Il faut parfois se contenter d’agir.

Pierre accepte la leçon de vie sans mot dire, se laissant balloter de gauche à droite et d’avant en arrière au rythme des pas de course de l’Homme-Loup. Il réalise soudain qu’il ne connaît absolument rien de celui qui le porte.

–  Comment tu t’appelles? lui demande-t-il.

–  Quelle importance? répond l’autre.

–  Et bien, avoir un nom ça a son utilité. Et puis, j’ai pour principe d’appeler par son nom toute personne sur qui je vomis…

–  En ce qui me concerne, mon nom appartient à une ancienne vie.

–  D’accord… Et tu ne veux pas savoir le mien?

–  Je t’ai déjà appelé « Guibole » dans ma tête, alors ton vrai nom m’importe peu…  Même si tu me le dis, il y a de fortes chances pour que je continue de t’appeler ainsi.

–  Très bien, répond Pierre d’un ton renfrogné. Dans ce cas je vais faire pareille et continuer de t’appeler « L’Homme-Loup ».

Ce dernier s’esclaffe.

–  Ça sonne plutôt bien en fait!

Pierre finit par abdiquer, bien que son orgueil ait un peu de mal à accepter que son surnom lui soit attribué à cause de sa stupide blessure alors que l’autre hérite d’un pseudonyme aux airs de superhéros.

Comme promis par son sauveur, Pierre ne discerne bientôt plus qu’un monstre ici et là. Ils semblent avoir déjà abandonné la course et être sur le point de faire marche arrière, à la recherche d’une proie moins rapide. C’est normal au fond, se dit le jeune homme. En supposant que les premiers à mourir avaient été les gens qui, comme lui, étaient prêts à abandonner aux premières difficultés, les Zombies qu’ils étaient devenus faisaient de même.

Pierre était de ceux qui avaient toujours cru que l’Homme, avec un gigantesque «H» oui, était l’être suprême. Fières de nos technologies et de notre intelligence supérieure, ne jouissions-nous pas d’un avantage absolu sur le reste du règne animal? Force avait été de constater que non. Cela s’était même avéré notre plus grande faiblesse. Pierre, qui quelques heures auparavant avait failli à ne serait-ce que se tuer lui-même – faute de moteur de recherche – pouvait en témoigner. Toute leur intelligence et leurs technologies n’avaient pas empêché scientifiques, policiers, médecins, militaires et ingénieurs de périr massivement dans les deux semaines suivant l’éclosion. Si bien que centrales électriques, frappes tactiques et connaissances médicales de base avaient été emportées avec eux. Les technologies dont nous dépendions n’étant plus d’aucune utilité, les jours étaient rudes pour l’Homo sapiens. Jusqu’ici, les meilleurs survivants étaient les adeptes de camping sauvage et de chasse sportive. Et les concepteurs de jeux vidéo, visiblement.

Ce dernier s’arrête soudainement, écoute, puis dépose son fardeau au pied d’un grand arbre. Pierre pousse un soupir de soulagement et savoure la liberté de ses poumons et de son estomac. Même s’il a couru sans arrêt depuis leur rencontre, l’Homme-Loup ne s’assoit pas pour autant. Sans un mot, il laisse sa bouteille d’eau à Pierre et disparaît dans les buissons. Le jeune homme prend une gorgée et ferme les yeux. L’eau est presque chaude, mais il s’en moque. Il la garde en bouche un moment, la fait glisser de gauche à droite, mouille sa langue et ses gencives avant de finalement avaler. Il tète une seconde fois le goulot et se force ensuite à remettre le bouchon.

Ses inquiétudes par rapport à son approvisionnement en eau étaient apparues quelques jours après le début de l’épidémie, lorsqu’étaient survenues les premières pannes électriques. Suivant toutefois à la lettre les recommandations des messages d’urgence encore diffusés à l’époque, il s’était tenu loin des villes – plus populeuses et donc, dangereuses. D’autant plus que sa jambe était déjà cassée à l’époque  et qu’il lui aurait été difficile de faire face à une émeute dans sa condition. Cela impliquait toutefois de rester loin des épiceries susceptibles de contenir les vivres et les caisses d’eau Eska dont il aurait grandement eu besoin par la suite. La dernière fois qu’il avait bu remontait donc à trois jours. « L’eau » provenait d’une flaque vaseuse laissée après la pluie. Elle avait un goût de terre et de métal et une odeur infecte. Désespéré, il s’était toutefois abreuvé sans hésiter. S’en était suivie quarante-huit heures atroces de crampes d’estomac, de diarrhée et de vomissements qui l’avaient laissé encore plus mal en point que la déshydratation qui l’avait poussé à boire dans la flaque. Il s’en remettait à peine lorsqu’il avait dû quitter son logis…

Le soir est déjà bien entamé et teinte la forêt d’un bleu sombre. Pierre ne voit plus grand-chose excepté les arbres se trouvant à moins de trois mètres de lui. Du reste, que des ombres. Il entend toutefois l’Homme-Loup s’affairer autour de lui. À quelle distance, il ne pourrait le dire. Les sons du bois que l’on casse, des feuilles mortes et même de l’eau que l’on agite se répercute sur les troncs d’arbre et semblent pouvoir venir de n’importe où. Il aurait envie de se lever et d’aller aider, mais sa jambe – ou bien sa peur – l’en empêche. Il ne pourrait probablement pas retrouver son sauveur sans se perdre.

Il n’attend toutefois pas très longtemps. L’Homme-Loup réapparait au bout d’une heure et encore une fois, sa débrouillardise donne l’impression à Pierre que cet homme n’est que le fruit de son imagination délirante. Il porte sous un bras une énorme brassée de bois sec et de l’autre un sac réutilisable plein à craquer de pierres et de feuilles mortes. Cerise sur le gâteau : à son épaule pend un genre de filet – confectionné à l’aide d’emballages de citrons attachés ensemble – à travers lequel le jeune homme aperçoit cinq ou six poissons  frétillants.

En quelques minutes, il a disposé les pierres en un cercle, creusé un trou au centre et disposé branches et feuilles pour en faire un feu. Il secoue le sac Renaud-Bray pour en extirper les dernières feuilles mortes et le plie jusqu’à ce qu’il ait la taille d’un portefeuille. Il détache ensuite les pattes avant de son manteau et exhibe l’intérieur de la peau.  À la surprise de Pierre, l’intérieur en est couvert de poches cousues à la main. Certaines sont en jeans, d’autres en laine, fermées par des boutons ou des fermetures éclaires. Il voit également des couteaux et des outils retenus par des sangles, à la manière d’une ceinture de rénovateur. L’Homme-Loup enfonce le sac dans une des poches et sort une bonne longueur de corde jaune d’une autre. Il se lève ensuite et, toujours sans un regard vers Pierre, se met à attacher ensemble des sapins qui se trouvent à leur droite. Au final, il tire sur la corde et les quatre sapins se collent les uns sur les autres, formant  un mur les protégeant non seulement du vent, mais également de la vue. Alors seulement, l’Homme-Loup se permet d’extirper un briquet de son incroyable peau et d’enflammer les feuilles et l’écorce jonchant le centre du cercle de pierre. Une fois cela fait, il récupère les poissons laissés plus loin.

–  Ne me dis pas que tu as une grille planquée quelque part sous ta peau de loup? ne peut s’empêcher de lancer Pierre.

–  Presque, répond-il en souriant.

Il extirpe alors un rouleau de fils de métal, en coupe une longueur à l’aide d’une pince et la plie de manière à concevoir un serpentin, sur lequel les truites se mettent bientôt à grésiller. Pierre, encore sous le choc de tout ce que l’autre vient d’accomplir en si peu de temps, ne se souvient pas avoir sentie odeur aussi bonne de toute sa vie. Son estomac vide gargouille et la salive lui jaillit dans la bouche sans qu’il puisse la contrôler.

Vingt minutes plus tard, le jeune homme détache solennellement un grand pan de chair rose et le mâche en pleurant. Il n’avait jamais été friand de poisson – dans son ancienne vie du moins. Lorsqu’il était forcé d’en manger, il ne le faisait en général qu’à contrecœur et non sans l’ensevelir sous une montagne de sauce crémeuse, de sel et de poivre. Alors d’un poisson cuit d’une manière si primitive, il s’était attendu à quelque chose de fade, coriace ou même gluant. Affamé comme il l’était, il s’en serait volontiers contenté. Pierre est donc le premier surpris en réalisant que le goût de son poisson dépasse de loin tout ce qu’il a mangé dans sa vie. La saveur à la fois délicate et grasse de la chair, mêlée aux effluves du bois et de la fumée, est tout simplement délicieuse.

–  Le secret est la fraîcheur, Guibole, lance l’Homme-Loup, comme lisant une fois de plus dans ses pensées. Il n’y a pas meilleur goût que celle d’une viande fraîchement pêchée – ou chassée – et cuite sur un feu de bois. Tu ne retrouverais jamais ça dans un poisson acheté à l’épicerie. Bien que désormais, tu ne retrouveras plus jamais de poisson à l’épicerie, tout court.

Pierre repose son assiette – une pierre plate ramenée de la rivière par l’Homme-Loup – et soupire. Pendant un instant, il avait oublié pourquoi il se retrouvait ici, sa jambe brisée et la menace incessante qui pesait sur eux. L’espace d’une bouchée, il s’était pratiquement retrouvé dans une fin de semaine en camping. Une fin de semaine comme il en rêvait tant quelques semaines plus tôt, le cul sur sa chaise à longueur de journée au travail. Son ordinateur ne lui était plus d’aucune utilité aujourd’hui. Pas plus que son grille-pain, sa cafetière ou son tapis roulant. Pierre reprend une bouchée de truite en fixant les flammes et les ombres que celles-ci dessinent sur sa jambe allongée. Il regrettait amèrement, aujourd’hui, de ne pas avoir utilisé davantage ledit tapis de course… S’il l’avait fait, il aurait peut-être été en mesure de semer ces monstres, quelques heures plus tôt, et ne se serait pas retrouvé estropié, dépendant d’un autre pour survivre.

 Mais bon, continue L’Homme-Loup, j’imagine qu’il fallait s’y attendre.

–  Que veux-tu dire? questionne Pierre.

–  Tout ça relève de la plus pure et simple sélection naturelle. Ça devait arriver à un moment ou à un autre.

Pierre éclate de rire. Puis, voyant que l’autre ne lève pas les yeux de sa truite et n’esquisse pas même un sourire, il fronce les sourcils.

–  Tu le penses vraiment?

L’Homme-Loup suçote ce qui reste de chair aux arêtes de son poisson puis envoie valser sa carcasse dans le feu. Il lève enfin ses yeux gris vers Pierre.

–  La planète tourne, les saisons changent, des milliers d’années s’écoulent… Des tas d’espèces sont apparues puis se sont éteintes depuis la création du monde. Pourquoi en serait-il autrement pour nous?

–  C’est plutôt pessimiste, non? ronchonne Pierre. L’humain n’est-il pas justement encore ici parce qu’il a su se démarquer des autres espèces?

–  À petite échelle, oui. Mais si tu regardes le tout dans son ensemble, nous ne sommes rien d’autre qu’une partie de l’écosystème, une espèce toute jeune. Nous sommes loin d’avoir fait la preuve que nous sommes là pour rester.

Pierre hausse les épaules et détourne le regard. L’Homme-Loup rit.

– Tu es déçu. « La sélection naturelle » n’est après tout qu’une suite logique, une normalité. Cela t’ennuie. Tu aimerais croire que tu vis une aventure extraordinaire. Des guerres, des complots… Et puis quoi encore, des pouvoirs magiques? Cette maladie n’est qu’une autre peste… C’est un coup de pied au cul pour nous faire évoluer… ou dégager.

Il pige une nouvelle truite sur la grille – se brûle les doigts au passage – et la laisse tomber sur sa pierre plate. S’affairant à la dépecer, il lève une fois de plus vers Pierre son regard perçant, où brille une lueur de malice.

– Et puis, même si cela relevait d’une conspiration politique, ou d’une expérience scientifique, ne serait-ce pas là tout de même une forme de sélection naturelle?

Pierre sourit sans enthousiasme. L’ironie de la situation ne l’amusait guère, lui. Si la sélection naturelle faisait son œuvre, comme l’Homme-Loup le pensait, tous leurs efforts n’étaient-ils pas vains? Lutter pour survivre, boire de l’eau dégueulasse, dormir sur un sol froid et humide, nuit à près nuit, d’un sommeil constamment interrompu par la peur qu’un monstre vous tombe dessus… La peur, oui. Cette maudite angoisse qu’il endurait en permanence, comme un liquide brûlant lui dévorant l’estomac et lui remontant dans la gorge. Supporter cette vie atroce constituée d’inconfort et d’appréhension leur servait à quoi si leur espèce, au final, était destinée à s’éteindre avec ce fléau?

– Cela t’amuse, n’est-ce pas? crache-t-il soudain en soutenant le regard de l’Homme-Loup. Ce mode de vie, cet effondrement de la société… Au fond, tu adores ça…

L’Homme-Loup baisse son poisson et redevient sérieux. Il essuie lentement sa barbe luisante de gras et fixe ses prunelles gris pâle sur celles de Pierre.  Ce dernier est alors surpris de n’y voir ni colère ni sarcasme, mais plutôt une sorte de sagesse fatiguée.

– Tu ne sais rien de moi, dit-il, presque en un murmure.

Pierre baisse le regard, honteux. Ce faisant, il aperçoit sa jambe si habilement maintenue en place par l’homme assis en face de lui et sent ses oreilles s’échauffer.

– Je vais mettre ce commentaire sur le compte de la fatigue et de la fièvre, ajoute doucement l’Homme-Loup, non sans avoir marqué une pause.

Loin d’alléger les épaules de Pierre, la gentillesse de l’autre ne fait qu’accentuer son sentiment de culpabilité. Sentiment qui n’avait pas eu de repos depuis un mois maintenant et qui faisait bonne compétition à la peur. Depuis cette nuit où il s’était cassé sa putain de jambe. Et où Antoine… Mieux valait ne pas penser à Antoine.

– T’as entendu?

Pierre n’a rien entendu, mais le ton de l’Homme-Loup est suffisamment alarmant pour qu’il se redresse. Son cœur se met à battre plus fort – pour la dixième fois au moins aujourd’hui – et il se prend à penser qu’une semaine de plus comme celle-là et il finira par éclater sous la pression, pour de bon.

Craquement de branche. Cette fois, Pierre l’entend distinctement.

– Tu crois que c’est un monstre? chuchote-t-il.

L’Homme-Loup grimace et lui signale de se taire d’un geste de la main. Une minute passe.

– Non, murmure-t-il enfin. Pas assez régulier. C’est un animal ou… QUELQU’UN?!

Pierre sursaute en entendant son partenaire élever la voix. Pas autant toutefois – à en juger par la force du hurlement strident qui retentit non loin d’eux – que la femme qui se cache dans les bois. D’un pas lent mais régulier, qui ne cherche plus à camoufler le son de ses pas, surgit alors une femme maigrichonne au crâne rasé. Teint blafard et grands yeux écarquillés, cette dernière avance vers eux en levant au-dessus de sa tête deux mains tremblantes, comme si l’un d’eux la pointait d’une arme à feu. Ses yeux font des allers-retours nerveux entre Pierre et l’Homme-Loup. Quelques secondes de silence plus tard, elle finit par soupirer.

– Sainte merde… Il sent bon votre poisson…

À Suivre…

Une réflexion sur “Les Cavaliers de l’Apocalypse partie 1

  1. Avatar de Virginia
    Virginia dit :

    Un mot : excellent !! J’ai vraiment embarqué dans cet univers post-apocalyptique, les personnages sont attachants et j’ai hâte d’en apprendre davantage sur eux ! Bref, ce premier chapitre m’a vraiment accroché et j’attends avec impatience la suite !!

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