Qui a dit que l’argent ne faisait pas le bonheur?

« Mais comment ai-je fais pour en arriver là? », se disent intérieurement les trois personnes sur le bord du chemin – deux d’entre elles pointant une arme sur l’autre et la troisième restant près de la voiture renversée.

Alain essuie d’une main tremblante le sang qui lui coule dans les yeux, sans toutefois relâcher sa prise sur le revolver – tout aussi tremblant – qu’il brandit de l’autre. Il est alors en mesure de lire toute la détresse présente dans les yeux du policier qui le tient aussi en joue. Si son visage trahit son agitation intérieure, sa posture, elle, reste toutefois impeccable : jambes écartées et pieds bien campés, les deux bras tendus devant lui, mains jointes sur son arme de service. Le policier ne bouge pas d’un poil et reste derrière la pseudo sécurité que lui offre la portière ouverte de sa voiture de patrouille. Sur cette route de terre isolée, bordée de conifères lourds de la neige tombée la veille, règne un de ces silences propres à l’hiver. Seuls subsistent le son des branches de sapin secouées par le vent, et la respiration saccadée des deux hommes. Ces derniers se toisent derrière les nuages de vapeur que produisent leurs souffles dans l’air glacial.

Félicia profite du fait qu’ils en ont plein les bras pour s’éloigner du véhicule accidenté, de peur que celui-ci ne finisse par prendre feu et ne lui explose à la figure. Elle ne va pas bien loin avant que d’un même mouvement, Alain et le policier tournent leur arme respective vers elle.

–  Ne BOUGE pas!

–  Restez où vous êtes!

Les deux hommes, qui ont crié en même temps, ramènent prestement leur revolver l’un vers l’autre. Félicia n’en stoppe pas moins son déplacement alors qu’elle se trouve les deux pieds dans les congères de l’accotement. Elle fait fi de la morsure de la neige fondant sur ses chevilles – son confort personnel étant désormais le cadet de ses soucis. Elle soupire, au bord des larmes, priant pour qu’une solution leur tombe dessus aussi rapidement que le problème…

***

     « Comment ai-je pu en arriver là? » se répète Alain. Il avait pourtant fait ça des dizaines de fois. Jamais un contrat n’avait dégénéré à ce point, ni en si peu de temps. D’habitude, il avait un – voire même plusieurs – plan de secours… Aucun d’entre eux n’envisageait pourtant la possibilité de finir dans la mire du Glock d’un agent de la SQ en plein milieu d’une route déserte. Il n’avait aucune envie de tirer – il n’était pas payé pour ça! Il n’avait jamais eu à utiliser l’arme qu’on lui avait remise au début de sa carrière. Elle lui avait servi, tout au plus, à menacer et faire peur. Un homme se devait d’être pris au sérieux lorsqu’il venait récupérer un paquet dans le bar d’un gang adverse… Certains de ses amis aimaient le pouvoir et l’attitude que vous proférait une arme à feu, mais pas Alain.  Son truc, c’était les explosifs. C’est pour ça qu’on l’avait engagé et c’est pour ça qu’il recevait son salaire. Et c’était maintenant pour ça qu’il se retrouvait ici…

Comme à son habitude, il s’était levé tôt pour s’entraîner sur son tapis de course. Il avait pris une douche et consulté ses messages textes en déjeunant. C’est à ce moment qu’il avait pris connaissance de l’adresse de sa prochaine cible. L’horaire lui laissait amplement de temps, mais il avait tout de même terminé son bol de céréales en vitesse, par précaution. Pour ce genre de cible, mieux valait arriver en avance, qu’en retard. Il avait ensuite pris sa voiture – une petite Honda Civic noire tout ce qu’il y a de plus banal – et avait fait le tour du pâté de maisons pour trouver la bonne. Il ne connaissait pas grand-chose de la personne à qui il avait à faire, sinon qu’il s’agissait d’un ministre aux petits plaisirs particuliers ayant récemment décidé d’arrêter de payer ses dettes. Selon lui, c’était grâce à sa présence au sein du ministère que le patron d’Alain – un homme effroyablement costaud surnommé Shiver – avait pu prendre autant d’expansion. S’il le voulait, il pouvait « tous les faire coffrer » d’un seul coup de téléphone. Cela méritait bien un peu de poudre gratuite, non?

Shiver croyait plutôt que « Monsieur le Ministre Bouvier » méritait une petite leçon d’humilité. Question de lui faire comprendre qu’il n’était pas en position de négocier le prix de sa dope et qu’au contraire, c’est eux qui le tenaient par les couilles, il avait une fois de plus fait appel aux services d’Alain. Ce dernier, qui comptait bien se payer une superbe moto d’ici l’arrivée du printemps, avait accepté sans hésiter. C’était un coup facile. Sans compter qu’il fallait vraiment être con pour menacer un gars comme Shiver.

Le contrat était simple : il devait se rendre chez Bouvier vers huit heures et attendre que ce dernier prenne sa voiture pour se rendre au boulot – ce qu’il faisait d’ordinaire vers huit heures trente. Il devait le suivre jusqu’à son bureau et, une fois celui-ci bien en sécurité à l’intérieur, voler son véhicule. Il roulerait ensuite quelques kilomètres pour sortir de la ville et atteindre une petite route inhabitée qu’on lui avait désignée, où il ferait exploser la bagnole. Lorsque ce serait fait, il n’avait qu’à envoyer un message texte à Shiver pour qu’on vienne le récupérer au bout de la route. C’était un plan enfantin comparativement à ce qu’il avait déjà fait dans le passé. Et il avait fallu qu’il fasse tout foirer pour sauver quelques minutes…

Il était en effet arrivé chez Bouvier juste à temps pour voir sa Mercédès noire quitter l’allée. Il aurait dû se douter, à ce moment-là, que le plan ne marcherait pas comme prévu. On lui avait pourtant assuré qu’il devrait attendre entre quinze et trente minutes avant que le ministre ne quitte sa maison. Cet imprévu avait agacé Alain mais il n’en avait pas fait de cas – les gens avaient rarement des horaires aussi réguliers que dans les films. Bouvier pouvait avoir des tas de raisons de se rendre plus tôt au travail : un rendez-vous urgent ou une réunion surprise par exemple. Peut-être était-il juste écœuré d’entendre sa femme et ses enfants lui casser les oreilles.

Alain s’était donc félicité d’être arrivé si tôt et avait laissé la voiture noire le distancer avant de le suivre. Les filatures faisaient également partie des choses qu’Alain aimait de son travail. Il avait été impressionné de voir à quel point les gens se renferment dans leur voiture comme dans un cocon. Musique à plein régime, jouant sur leur iPhone aux feux rouges ou parlant carrément au téléphone… Les gens faisaient tout pour éviter de réaliser qu’ils étaient entourés d’autres véhicules. Ce qui rendait incroyablement facile de les suivre, à moins bien sûr que la personne ne s’attende à être suivit.

Alain ignorait si c’était le cas du ministre – quelque chose lui disait que non, mais mieux valait ne pas prendre de chance – et il avait donc gardé ses distances. Tout se passait comme sur des roulettes jusqu’à ce que le clignotant gauche de la voiture de Bouvier se mette en marche et que cet enfoiré  se gare dans le stationnement d’un dépanneur miteux. Alain s’était empressé de trouver un stationnement un peu plus loin en sacrant. Ne pouvait-il pas se rendre directement au boulot comme c’était prévu? Qu’avait-il donc besoin qui ne puisse attendre dix minutes supplémentaires?

Puis, après avoir pris quelques respirations, Alain avait réalisé qu’en fait, cet arrêt surprise pouvait tourner à son avantage. Sortant de son véhicule, il avait baissé le capuchon de son kangourou et joggé jusqu’au dépanneur. S’il faisait vite, il pouvait voler le véhicule ici, ce qui s’avérait beaucoup plus facile et laissait croire à un petit vol sans mobile. Subtiliser la Mercédès dans le stationnement souterrain des bureaux municipaux était faisable – c’était le plan initial –, mais demandait une préparation et une connaissance des lieux qui laissaient supposer une intention derrière le geste. Il s’évitait également ainsi de devoir gérer le gardien de sécurité et les caméras. Oui, cet arrêt surprise était un coup de chance.

Ce plan, quoiqu’improvisé, avait été couronné de succès. Alain avait pu confirmer la présence du ministre dans le commerce en le voyant par la baie vitrée, vraisemblablement en train d’acheter des cigarettes. Il lui avait fallu moins de dix secondes pour déverrouiller la portière et aussi peu pour faire démarrer le véhicule sans les clés. Il avait ensuite reculé sans attendre et tourné en rond quelques coins de rue pour brouiller les pistes, avant de prendre la poudre d’escampette.

Ce n’est que deux minutes plus tard, alors qu’il filait à cent-vingt kilomètres à l’heure sur l’autoroute en direction de sa sortie, que le vrai malheur l’avait frappé.

***

     Félicia avait compté deux fois soixante secondes pleines avant de ressurgir du tas de couvertures qui l’avait protégée de la vue des curieux. Elle n’avait pas rouspété lorsque Gérard Bouvier lui avait demandé de se coucher dans le fond du véhicule et l’y avait recouverte de la couverture de secours qu’il y gardait pour les enfants. Bien qu’elle avait trouvé cette précaution ridicule: personne n’aurait pu la voir à travers les vitres extrateintées du VUS. Néanmoins, la jeune femme s’était soumise à la demande de Gérard. Après tout, elle était payée pour ça. Il pouvait bien lui demander de se coucher complètent nue sur le capot du véhicule pendant qu’il roulerait à deux-cents kilomètres-heure si ça lui chantait. Tant qu’il continuait de payer la somme faramineuse qu’il lui remettait chaque jour, elle ferait tout ce qu’il voulait. Si bien que lorsqu’il avait fini de la camoufler et qu’il lui avait également demandé d’attendre deux minutes après son qu’ils aient repris la route avant de se rassoir – pour être sûr que personne ne verrait sa tête dépasser lorsqu’il sortirait du stationnement – elle s’était également pliée à sa demande. Peut-être les choses se seraient-elles déroulées différemment si elle avait pris la peine de réfléchir plus longuement au fait qu’il était sorti de la voiture moins d’une minute et qu’il était impossible qu’il ait pu acheter ses foutues cigarettes dans cet intervalle de temps.

Sauf que Félicia n’était pas payée pour réfléchir. Cela faisait maintenant trois ans qu’elle était la putain personnelle de Gérard et bien qu’elle le méprisait intérieurement autant qu’à ses débuts, elle avait appris à le respecter. Il était si avide de pouvoir que ça en faisait même un peu pitié. Si posséder une voiture luxueuse, une grosse maison, un emploi prestigieux et une jeune femme pour son plaisir personnel lui suffisait à se croire plus malin que les autres, c’était tant mieux pour lui. Et tant mieux pour elle, si on prenait en considération son salaire annuel. Gérard Bouvier n’était pas du genre à avoir des exigences sexuelles déplacées, ne la traitait pas comme une merde et n’avait jamais été violent. Cela compensait amplement le fait de devoir parfois se coucher dans le fond d’une voiture. D’autant plus qu’être la prostituée personnelle de monsieur lui évitait d’avoir à se taper quatre ou cinq autres types tous les jours et qu’elle n’avait plus à rendre la moitié de son salaire à son proxénète. Si Bouvier avait, lui, l’impression de la « posséder », c’était son affaire. De son côté, Félicia savait qu’elle avait vécu bien pire pour bien moins cher, et ce que Gérard Bouvier pouvait penser d’elle – sa possession, sa maîtresse, son esclave, et puis quoi encore! – lui passait six pieds par-dessus la tête. Après tout, elle avait elle-même sa propre opinion à son sujet. Tant que l’argent continuait de rentrer et qu’elle ne recevait pas de meilleure offre, elle resterait avec lui.

Le choc de Félicia – bien que considérable – n’était rien comparé à ce qu’avait ressenti Alain lorsque la jeune femme avait surgi de sous la couverture. Il en avait même perdu le contrôle de son véhicule et avait dû faire appel à tous ses talents de conducteur pour ne pas envoyer valser la Mercédès contre le camion de livraison roulant dans la voie de circulation voisine. Ce dernier l’avait gratifié d’un coup de klaxon justifié et Alain lui avait envoyé la main en guise d’excuses. Une fois le véhicule de nouveau stable, il s’était permis quelques coups d’œil en arrière.

–  Mais qu’est-ce que tu fous là, câlisse?

–  Je te renvoie la question!

Les deux individus s’étaient lancé des regards paniqués. Il était difficile de deviner lequel des deux était le plus inquiet de sa situation.

–  Écoute, j’me fous pas mal de la raison pour laquelle t’as piqué l’auto du ministre Bouvier, avait fini par lâcher Félicia. Et je n’ai aucune sympathie pour lui, alors laisse-moi descendre, je vais m’appeler un taxi…

Alain n’avait pu retenir un rire hystérique.

–  Ha! Sûrement! Désolée ma belle, mais j’peux pas me permettre le luxe de prendre une chance. Attache ta putain de ceinture et ferme ta gueule! J’ai juste besoin de temps pour réfléchir…

Il avait levé son arme pour l’imposer à sa vue et cela avait suffi à faire taire Félicia. Côté menaces, elle en avait vu d’autres – assez pour deviner d’un simple regard qu’Alain ne tirerait jamais –, mais ce n’était pas une raison pour rouspéter. Confronter une personne armée, au volant d’une voiture et en pleine crise de panique, ne pouvait rien amener de bon.

Alain avait continué à conduire en sacrant, son regard alternant entre la route et le reflet de Félicia dans le rétroviseur. La jeune femme semblait avoir déjà récupéré du choc de leur rencontre. Comment faisait-elle pour avoir l’air si calme dans un moment pareil?! Elle ne le lâchait pas des yeux, presque comme si elle l’étudiait. Elle semblait plus aux aguets qu’en effroi. Cela n’avait contribué qu’à le rendre plus nerveux encore. C’était peut-être la faute de cette nervosité, ou encore à cause de ces nombreux coups d’œil dans le rétroviseur, qu’il n’avait pas vu à temps la voiture de patrouille en entrant dans le rang 8…

***

     « Comment ai-je pu en arriver là? », se dit l’agent Morin en essuyant de son bras droit la sueur qui lui coule à grosse goutte du front. Foutaise. Il sait très bien comment il en est arrivé là. Il s’est mis dans ce pétrin lui-même, comme un grand. Il s’est foutu dans ce merdier la veille au soir, au party de fête du Sergent Royer.

Pour Didier Morin, tout nouvel agent au poste de police de Sainte-Adolphine, la journée avait mal commencé. Et il en était ainsi à cause de la manière dont sa journée précédente s’était terminée. Il était en poste depuis deux semaines, mais s’intégrait à merveille parmi ses collègues. Si bien qu’il avait été chaleureusement invité à la fête d’anniversaire de Robert Royer, sergent de son équipe attitrée. On lui avait ventées les fêtes données par des policiers comme étant de véritables débauches et il avait terriblement hâte de pouvoir constater cela par lui-même.

Celle de Robert Royer avait surpassé toutes ses attentes. L’espace de quelques heures, il s’était retrouvé dans une maison somptueuse, que la musique à plein régime faisait vibrer. Il avait dansé comme un forcené et bu à même un fut de bière tout en regardant ses nouveaux collègues enchaîner les parties de bière-pong les unes derrière les autres. Sauf que ces gars-là ne jouaient pas avec de la bière, mais bien avec des shooters de téquila! Il avait ensuite plongé dans le spa, où il avait passé de délicieuses minutes en compagnie de quatre jolies filles avant de participer à tournoi de Tétris sur écran géant. Il s’était senti comme un jeune premier dans une fête universitaire d’un film hollywoodien. Il en avait presque versé une larme…

Évidemment, il n’était pas question de se ridiculiser à sa première fête. Il avait deviné que cette invitation était une sorte de test. La plupart de ses collègues y participant ne travaillaient pas le lendemain, ou bien étaient sur le quart de soir ou de nuit. Il devait, lui, rentrer au poste le lendemin matin à sept heures. Il n’avait pas l’intention de le faire avec une migraine ou la gueule de bois et surtout pas en retard! On ne lui avait proposé aucune chambre et Didier se doutait qu’on attendait de lui qu’il reparte dormir chez lui. Il avait donc bien surveillé sa consommation d’alcool et, vers trois heures du matin, avait remercié les hôtes et souhaité une dernière fois bon anniversaire au Sergent Royer avant de regagner sa voiture. Ce dernier l’avait gratifié d’une tape sur l’épaule et d’une vigoureuse poignée de main. Didier avait su qu’il avait passé le test et s’était senti plutôt fier.

Il faisait lentement marche arrière, saluant une dernière fois Robert et quelques autres collègues qui se tenaient sous le porche pour fumer, lorsqu’il avait senti la minuscule dénivellation sous ses roues. Si petite, en fait, qu’il n’en aurait pas fait de cas, n’eût été l’expression d’horreur qui s’était peinte sur les visages de ses spectateurs. Celui du Sergent Royer, particulièrement. Celui-ci venait d’assister en direct à l’écrasement de son chihuahua miniature – prénommé « Fiston » – pesant moins de trois livres et valant plus deux mille dollars.

Royer avait été trop occupé à pleurer son chien pour lui accorder la moindre attention le soir même. L’agente Fillion lui avait discrètement fait signe de ficher le camp et Didier avait fui les lieux comme un criminel entendant des sirènes de police. Il était retourné chez lui comme un automate, convaincu que ça en était fini de sa carrière…

Il s’était présenté au poste le lendemain matin aussi nauséeux que s’il avait finalement bu toute la nuit. Le Sergent Royer ne lui avait pas même accordé un regard. Sa lèvre supérieure avait légèrement tremblé et dévoilé ses canines quand il avait dû prononcer le nom de Didier pour lui accorder son secteur de patrouille. Sa paupière droite avait également eu une sorte de spasme étrange. Mais à part ça, aucune réaction directe. Didier s’était attendu à ce qu’il le prenne à part après le briefing, mais il n’en avait rien fait. Dans un sens, c’était pire. Il s’était lui-même levé avec l’intention d’aller crever l’abcès et lui offrir ses excuses. L’agent Dion, en face de lui, avait fait les yeux ronds et subtilement secoué la tête de gauche à droite pour l’en dissuader.

Didier avait finalement reçu son châtiment une heure plus tard. Tout d’abord, il avait été assigné à patrouiller en solo, ce qui était inhabituel pour policier si peu expérimenté. Puis, le Sergent Royer lui avait attribué une « opération » consistant à assurer la surveillance d’un panneau d’arrêt que les automobilistes avaient tendance à ignorer. En arrivant sur les lieux, Didier avait compris pourquoi. Le panneau se trouvait à une intersection au milieu de nulle part, croisement entre deux routes de gravier où l’on devait rouler dix minutes avant de croiser le moindre chalet et plus de trente avant de retrouver l’ombre d’une ville. Didier savait pertinemment que si Royer lui-même passait par là un jour, il ignorerait le panneau. C’était un secteur complètement désert. Une heure plus tard, n’ayant reçu aucune consigne lui autorisant à faire autre chose, il avait compris qu’il y passerait probablement la journée, voir la semaine. Qui sait de quoi Royer était capable? Didier était en probation pour deux mois et d’ici là, il pouvait se compter chanceux de ne pas être renvoyé!  Et quel autre poste voudrait d’un policier qui s’était mis son sergent à dos après seulement deux semaines? Quel merdier! Au centre-ville, on recherchait activement un voleur de voiture ayant subtilisé celle d’un ministre et pendant ce temps, il faisait le piquet sur une route où personne ne passait! Sans compter qu’ils allaient sûrement avoir besoin de renforts pour la poursuite!

Son salut était passé devant lui comme un plomb, sous la forme d’une Mercédès noire roulant à cent-trente kilomètres-heure. Didier n’avait pas hésité une seconde : non seulement ce type n’avait même pas ralenti devant le panneau, mais en plus, il était coupable d’un grand excès de vitesse! Plus de cinquante au-dessus de la limite permise! Il avait aussitôt enclenché la sirène et allumé les gyrophares et avait décollé dans un crissement de gravier. Le cœur battant la chamade, Didier avait soudain constaté que la description du véhicule ainsi que la plaque correspondaient parfaitement au véhicule recherché partout en ville. Celle du ministre Bouvier! Il avait prestement levé son répéteur d’une main tremblante pour appeler des renforts. Au moment de parler toutefois, il s’était arrêté. Se rapprochant rapidement de la voiture en question, il avait lâché son répéteur et appuyé encore plus sur l’accélérateur.

Il était parfaitement au courant de la bonne conduite à adopter en cas de poursuite automobile, surtout dans un cas aussi important. Il aurait dû signaler sa position, la direction du véhicule et demander à ce qu’on lui envoie des renforts au plus vite. N’importe quel agent l’aurait fait, surtout un agent avec si peu d’expérience.  Toutefois, cette Mercédès était sa seule et unique chance de faire ses preuves. S’il appelait à l’aide, Royer enverrait immédiatement d’autres agents à la rencontre du véhicule et ordonnerait à Didier de retourner à son panneau. Les autres agents intercepteraient le criminel plus loin et ce sont eux qui hériteraient des éloges.

Didier n’avait rien à faire des éloges. Attraper ce criminel par contre, lui vaudrait d’être remarqué par le capitaine, et Royer n’aurait d’autre choix que de lui lâcher la bride. C’était risqué, mais pas impossible. Didier avait pris la décision de jouer le tout pour le tout. Il intercepterait lui-même le voleur avant qu’il n’atteigne la grande route et n’appellerait ses collègues que lorsque ce dernier se trouverait sur le siège arrière de son véhicule, menotté.

Sauf que le voleur ne s’était pas arrêté. Il avait continué d’accélérer chaque fois que Didier réapparaissait dans son rétroviseur. Le jeune policier avait beau avoir eu la meilleure note de sa classe dans les cours de conduites d’urgence qu’il avait reçus à l’école de police, il n’était pas arrivé à le rattraper suffisamment pour le coincer dans un virage.

Alain, quant à lui, avait eu toute la misère du monde à garder le policier à distance. À quelques reprises, il avait ralenti en se disant que tout cela avait été trop loin. Il était peut-être mieux d’arrêter le véhicule et de se rendre… Ou encore de se sauver à pied dans les bois? D’un autre côté, s’il continuait à ce rythme, il avait peut-être une chance de le distancer et de s’en sortir indemne. Et puis, il y avait toujours le problème assis sur le siège arrière… Vol de véhicule, c’était une chose. Vol de véhicule et séquestration en étaient une autre. Que devait-il faire pour se sortir de ce merdier?

Un jeune chevreuil mâle de deux ans s’était finalement chargé de déterminer l’issue de la course. Il avait surgi du bas-côté de la route entre deux coups d’œil d’Alain dans son rétroviseur. Ce dernier avait constaté la présence du problème en lisant la panique dans les yeux de Félicia, une fraction de seconde avant qu’elle ne lui crie de faire attention. Alain avait réagi assez vite pour éviter le chevreuil, au coût d’une perte de contrôle de son véhicule et de trois tonneaux. Lorsque tout s’était enfin immobilisé, Alain et Félicia s’étaient longuement regardés sans rien dire. Alain arborait une coupure au front qui dégoulinait lentement sur son arcade sourcilière, mais Félicia était indemne. Elle n’osait le remercier de lui avoir ordonné de s’attacher. Un crépitement avait alors attiré l’attention d’Alain, qui s’était empressé de détacher la ceinture de sécurité qui le retenait à son siège. Il était lourdement tombé au sol et avait rampé jusqu’à elle.

–  La voiture prend feu, il faut sortir au plus crisse…

Il l’avait aidée à s’extirper de sa propre ceinture avant d’escalader la fenêtre du côté conducteur, qui se trouvait maintenant au-dessus d’eux. À peine avait-il mis le pied dehors qu’il avait entendu le déclic d’une arme que l’on charge dans son dos.

***

« Mais qu’est-ce que j’ai fait de ma vie pour en arriver là? »

Félicia a une vision d’elle-même étant enfant, en train de lire dans la classe de maternelle tandis que ses camarades de classe jouent à la poupée ou avec les dinosaures en plastique. À quel moment l’avenir de cette enfant pourtant adorable et intelligente avait-il basculé? Qu’avait-elle pu faire entre ce souvenir précis et l’instant présent pour en arriver là? Menacée d’une arme et trop près à son goût d’une voiture en feu? Ce n’était pas la vie dont elle avait rêvé! Ce n’était pas la vie que ses parents lui avaient offerte! Que lui dirait ce jeune souvenir si elle se présentait à elle aujourd’hui pour lui montrer ce qu’elle deviendrait d’ici vingt ans… En y pensant bien, probablement quelque chose du genre : « Wow! Quelles chaussures magnifiques! ». Au fond, il n’y avait pas vraiment eu de point de bascule. C’était ce qu’elle avait toujours été. Une jeune fille amoureuse des belles choses et avide d’en avoir toujours plus… L’intelligence n’avait rien à voir là-dedans.

Alain s’essuie le front en se disant qu’il est foutu. Il ferait probablement mieux de se rendre…

Félicia tremble de froid et de peur en se promettant de revoir ses priorités de vie si par chance elle ressort vivante de cette situation.

Didier s’efforce de maintenir son bras douloureux en l’air en se disant qu’il aurait mieux fait de rester près de son panneau d’arrêt et d’appeler les renforts… S’il doit tirer ce jeune homme ou si ce dernier finit par faire feu… Plus jamais il ne prendra de risque aussi stupide!

Soudain, Alain baisse son arme et regarde les deux individus à ses côtés.

–  OK, j’ai une idée.

***

            Alain se débouche une bière et en avale une longue lampée. Le liquide pétillant lui pique merveilleusement la langue et la gorge en descendant. Même l’amertume qui vient après lui semble délicieuse et il laisse échapper un soupir de satisfaction. Il repose délicatement la bouteille à moitié vide sur le bord du lavabo de la salle de bain et essuie d’une main la buée recouvrant le miroir. Le jeune homme aux cheveux humides et aux yeux cernés qui l’y fixe lui fait l’effet d’un étranger. L’adrénaline est retombée, laissant place à la mollesse de l’endorphine. L’autre lui  lance un regard sérieux, l’air de dire : « T’es passé tout près aujourd’hui, mon vieux. Est-ce que tout ça en vaut vraiment la peine? »

Alain retire la serviette qui lui enserre la taille et s’essuie rapidement les cheveux avant d’enfiler sous-vêtements, pantalon de sport et t-shirt propres. Il attrape ensuite sa bière, en avale une autre longue gorgée et passe à la cuisine s’en chercher une autre. Il s’assoit ensuite à la table et saisit l’enveloppe jaune-orange qu’il y a déposée une heure plus tôt. Cette enveloppe pas plus grosse qu’un livre de poche, mais contenant pas moins de deux cent cinquante mille dollars. La moitié de ce qu’il aurait dû recevoir pour son travail, mais tout de même, un sacré paquet…

***

     Félicia replace la ganse de son nouveau sac à main Louis Vuitton et sourit à Bouvier qui lui ouvre galamment la portière. Ce dernier ne remarque pas l’accessoire ou du moins, ne s’intrigue pas de cette acquisition. Il est lui-même trop occupé à admirer sa Volvo flambant neuve, payée à l’aide de la prime d’assurance lui ayant été versée après le vol et la destruction de sa Mercédès. Ou peut-être songe-t-il simplement qu’elle a pu s’offrir ce sac grâce à la compensation financière qu’il lui a remise après sa malencontreuse implication dans cette affaire.

Il avait eu quelques sueurs froides lorsqu’elle s’était présentée à lui en lui disant qu’elle voulait tout arrêter. Que les risques qu’elle prenait pour lui étaient bien trop importants. Puis, il avait allongé un chèque de cinquante mille dollars et la promesse solennelle qu’elle n’aurait plus jamais à se cacher sur le siège arrière de la voiture. Dorénavant, elle avait droit au siège passager et au titre « d’assistante personnelle » du ministre en guise de couverture. Félicia n’avait pas cru nécessaire de préciser à Bouvier que le bonus qu’il lui avait versé était bien inférieur à celui qu’elle avait touché pour son silence auprès d’Alain. Tout ce qu’elle avait eu à faire était de raconter au ministre que le voleur l’avait déposée sur le bord de la route dès qu’il l’avait aperçue. Bouvier avait poussé un soupir de soulagement et ils s’étaient tous les deux entendus pour dire que ça ne valait pas la peine de l’impliquer, elle, en allant raconter sa version des faits à la police. Après tout, elle n’avait pas eu le temps de voir son visage, non?  Encore là, Félicia n’avait pas jugé pertinent de lui préciser qu’elle sortait avec Alain vendredi prochain et que si tout allait comme prévu, ils quitteraient tous deux le pays d’ici quelques semaines…

***

            Didier remonte l’allée  du Sergent Royer avec des airs de superhéros. Dans sa main droite, prenant à peine plus d’espace qu’une balle de baseball, gigote un chiot de deux mois couleur noir et feu. L’éleveur avait assuré à Didier qu’il s’agissait d’un chihuahua nain de race pure, provenant d’une lignée de parents à la santé impeccable. Papiers à l’appui. À moins d’être écrasé par une voiture, lui avait-on précisé, ce spécimen vivrait jusqu’à vingt ans – au moins! Didier s’était forcé à rire avant de repartir avec le chiot.

Sur le coup, Royer devient pourpre en reconnaissant le jeune homme. Ce dernier regrette aussitôt sa décision. Même si tout le poste s’entendait pour dire que le jeune homme avait fait un travail de pro en éteignant avec son petit extincteur de patrouille le brasier qu’était devenue la voiture du ministre, la semaine précédente, Robert n’arrivait pas à pardonner à Didier. Il observe ce dernier avec dédain. Il a vraiment du culot de se présenter ici en personne, seul! Puis, Robert aperçoit la boule de poils aux yeux proéminents et au bedon tout rose que ce petit con lui apporte et son expression change instantanément.

Didier quitte quelques minutes plus tard en se félicitant du fait que Royer ne s’est même pas demandé comment un nouvel agent avait pu lui payer un tel animal. Avant de reculer dans l’allée, il s’assure au moins cinq fois que le chiot repose toujours dans les bras de son nouveau maître.   Alors qu’il roule sur l’autoroute en direction de l’agence immobilière où il a rendez-vous dans trente minutes – pour la finalisation des papiers d’achats de sa nouvelle maison – Didier  se fait dépasser par une magnifique Camaro et soupire. Puis, il se souvient qu’il a maintenant les moyens de s’en offrir une et éclate de rire en appuyant sur l’accélérateur.

           05/06/2015

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