Émile tire une nouvelle bouffée de la cigarette qu’il tient d’une main tremblante, la garde un moment, puis l’expulse de ses poumons. Assis sur le rebord de la fenêtre entrouverte, une jambe de chaque côté de celle-ci, il observe les étoiles et la pleine lune qui le surplombent, bien encrées sur leur fond noir. Du haut de son luxueux loft, il peut pratiquement voir la ville au complet. Elle s’étend à perte de vue, silhouette bleutée parsemée de ses milliers d’yeux lumineux. D’ordinaire, le contraste serait encore plus grand. Mais cette nuit, le clair de lune est presque aussi fort que le soleil, donnant au jeune homme l’impression de se trouver dans une sorte d’après-midi fantomatique, tel celui d’un monde parallèle… Il pourrait sans doute en tirer une bonne histoire. Sauf que l’idée à elle seule ne suffit pas. Il est bien placé pour le savoir. Si c’était le cas, il ne serait pas là, à fumer des clopes en l’attendant, elle.
Émile retient un rire sarcastique. Si on lui avait demandé, il y a cinq ans, de décrire ce qu’était pour lui une muse, il aurait dressé – comme beaucoup d’autres – le portrait d’une magnifique femme. Des cheveux dorés ou roux, des courbes sensuelles, des yeux bleus – ou verts, tiens – poudrés d’ombres noires. Elle aurait été vêtue d’une robe vaporeuse laissant à peine entrevoir la courbe de ses seins. Étendue sur un fauteuil baroque, elle lui aurait récité de sa voix douce des histoires merveilleuses, en jouant dans ses cheveux bouclés. De temps à autre, elle se serait alors glissé près de lui et, tout en lui caressant le cou, lui aurait murmuré des idées fantastiques à l’oreille, ses lèvres pulpeuses l’effleurant au passage. Un cliché, oui. Un agréable, rassurant, cliché.
Émile aspire une nouvelle fois l’émanation toxique s’échappant de sa cigarette. Tout ça, c’était des conneries en fin de compte. Il se disait parfois qu’il aurait préféré ne jamais la rencontrer. Évidemment, sans elle, il n’aurait pas eu tout ce succès: quatre best-sellers, deux prix honorifiques et même une adaptation cinématographique. Tout ça en moins de cinq ans. Il n’était pas dupe. Seul, il en serait encore à griffonner des phrases toutes faites dans le carnet de notes fiché dans son tablier de serveur au café du coin. Il le sortirait, parfois, pour en lire des passages aux filles qu’il rencontre. Durant ses congés, il apporterait son portable dans un bistro trop cher pour ses moyens et y passerait quelques heures à réécrire les mêmes scènes d’un roman qu’il ne finirait jamais.
Ce futur n’était plus possible. Il avait, aujourd’hui, tout ce dont il avait rêvé. C’était à la fois une chance inouïe… et une malédiction. Il devait maintenant vivre avec un succès qu’il n’était pas prêt à gérer. Il avait créé des attentes, fait des promesses qu’il ne pouvait pas tenir. Enfin, pas sans elle. S’il le voulait, il pouvait mettre fin à leurs rencontres : elle ne venait que parce qu’il avait besoin d’elle. Il avait même essayé. Tôt ou tard, pourtant, le besoin revenait le tenailler. Elle avait bien fait les choses.
Oui, au final, c’était toujours lui qui l’appelait. Et elle venait. Toujours. Quelques fois, elle le laissait poiroter des heures et, au moment où il se disait, paniqué, que c’était fini, apparaissait. Et c’était loin d’être une expression. En un battement de cils, aussi silencieuse que la mort, elle était là. D’autres fois, elle arrivait alors qu’il venait à peine d’allumer sa cigarette. Il secouait l’allumette pour l’éteindre et soudain, elle était là, derrière le ruban de fumée, sa silhouette noire se détachant dans la nuit. Chaque fois, une part de lui espérait qu’elle ne viendrait pas. Qu’elle lui avait donné ce à quoi il avait droit, comme les trois vœux d’un génie sorti d’une lampe magique. Et pourtant, même s’il le souhaitait, cette idée, qu’elle puisse ne pas revenir, le terrifiait. Parfois, alors qu’ils avaient fini leur affaire et qu’il sombrait lentement dans le sommeil au fond de ses couvertures, Émile songeait que le jour où elle ne se présenterait pas serait sans doute celui où il devrait payer sa dette. Et il n’avait aucune idée de ce qu’il lui devait. Chose certaine, il ne s’agissait pas d’argent…
Émile ferme les yeux et tire sa dernière bouffée. Lorsqu’il les rouvre, elle est là, devant lui, perchée sur la corniche. Il sursaute. Aussi clair peut-il faire, il ne l’a pas vu arriver. Elle avance de son pas gracieux et vient le rejoindre à sa fenêtre. Elle s’assoit bien droite, ombre noire pourvue de deux yeux dorés, qui le fixent sans émotion. Émile déglutit. Il n’a jamais détesté les chats. Pourtant, celle-ci lui déplaisait plus que tout autre animal en ce monde. Il émanait d’elle quelque chose de maléfique. Émile ne comprenait même pas pourquoi elle se donne la peine de prendre cette apparence féline. À quoi bon tenter de berner les yeux quand on pouvait sentir, si fort, qu’elle n’avait rien de naturel? Il ne savait pas de quel monde elle venait ni ce qu’elle attendait de lui, mais il était sûr d’une chose : cette créature n’avait rien d’un chat. C’est la forme qu’elle avait décidé de prendre, voilà tout.
Il l’avait su dès leur première rencontre. Griffonnant des paroles creuses dans un cahier, il remuait une fois de plus des idées noires sur sa carrière lorsqu’elle lui était apparue pour la première fois. Rien qu’un mouvement dans son champ de vision. Une ombre sur l’ombre à travers la fumée de sa cigarette. Il avait retiré celle-ci d’entre ses lèvres et chassé les émanations d’un mouvement de la main. Rien. Puis, au moment où il était sur le point de retourner à son cahier, les yeux s’étaient ouverts. Son réflexe naturel aurait été d’appeler l’animal pour qu’il s’approche, de lui gratter la tête. Peut-être même lui aurait-il ouvert une boîte de thon, avant de l’inviter à entrer. Le profond malaise que cette chatte lui avait inspiré l’avait plutôt poussé à essayer de la chasser, balayant l’air de sa main tout en lui lançant des « pscht, va-t’en! » irrités. Loin de s’en être formalisée, elle était restée immobile, se contentant de le fixer de ses yeux perçants. Il avait même semblé à Émile que ça l’amusait. Elle s’était alors avancée, avait penché la tête et s’était frottée à son bras gauche – celui tenant le crayon. C’est à ce contact qu’il avait réellement pris conscience de l’aura surnaturelle de la bête. Il n’était pas du genre peureux et pourtant… cette chatte lui avait foutu la trouille. Une crainte sournoise, inexpliquée, accompagnée d’une sorte de… fascination.
Et voilà que ce soir, elle répondait à l’appel pour la sixième fois. Il n’avait jamais réussi à aimer sa muse. Il la haïssait, en fait. Il avait plus d’argent qu’il n’en avait jamais rêvé, plus de confiance en lui, plus de succès… Mais à quel prix? Il lui semblait qu’il n’avait plus aucun contrôle, ni sur sa vie ni sur son art. Non seulement ça, mais il sentait qu’il avait maintenant besoin d’elle. Même s’il avait voulu arrêter, prendre sa retraite et se contenter de ce qu’il avait accompli – et c’était déjà beaucoup! – il ne le pouvait pas. Elle le tenait. Elle lui donnait la possibilité d’être cet auteur qu’il avait toujours voulu être… et pourtant, il ne se sentait pas comme le réel bénéficiaire de la transaction. Bien au contraire.
La chatte se remet en mouvement et s’approche de son bras gauche. Émile déboutonne la manche de sa chemise et la replie jusqu’au coude. Leur rituel est devenu routinier. Il n’éprouve plus de peur, ni la fébrilité des premières fois, lorsqu’il avait réalisé ce qui se passait. Leur entente ne lui apporte plus qu’une amertume blasée, ainsi qu’une sorte de colère impuissante. Il étend le bras, présentant l’intérieur de son poignet à la créature. Celle-ci s’avance lentement, comme savourant son pouvoir sur lui. Elle soutient son regard pendant dix bonnes secondes avant d’enfoncer ses dents pointues dans la chair blême. Émile voudrait fermer les yeux, mais c’est plus fort que lui. Comme hypnotisé, il serre les mâchoires et contemple d’un air dégoûté la chatte, tandis qu’elle lèche délicatement les deux ruisseaux de sang s’écoulant de la plaie. Elle ronronne, allant jusqu’à fermer les yeux tandis que sa langue râpeuse accomplit sa besogne. À la fin, elle appuie ses dents un peu plus haut, faisant mine de vouloir percer la peau une seconde fois, tout en levant les yeux vers lui pour voir son expression. Émile retire aussitôt son bras et replace sa manche de chemise, indifférent aux deux petites taches rouges qui s’y impriment. La chatte se rassoit, son regard jaune satisfait planté dans le sien, et termine en se léchant les babines.
Émile recule et ferme la fenêtre d’un geste brusque, des larmes de colère aux coins des yeux. La chatte se lève, s’étire paresseusement puis s’en va, la queue bien haute. Le jeune homme tire les rideaux. Il n’a cure de la beauté du clair de lune désormais. Il se sent vide, un peu moins humain. Il va à la cuisine, se serre un grand verre de whisky et l’avale d’un trait. Il répète ce geste deux ou trois fois. Lorsque la sensation brûlante de l’alcool n’est plus qu’un souvenir, il se traîne jusqu’à sa chambre, se déshabille et se laisse tomber sur son lit. Il commence déjà à sombrer. Il s’enroule dans la couverture et ferme les yeux. Toutes ses sensations le quittent les unes après les autres. À la fin, il ne reste plus que la palpitation lancinante des deux petits trous à son poignet. Cette impression dérangeante de corps étranger, comme si le sang que la chatte lui avait prélevé avait été remplacé par autre chose. Une chose noire. Infecte…
Émile se réconforte en se disant que c’est fini maintenant. C’est passé. Demain matin, à son réveil, il ressentira la délicieuse excitation d’une nouvelle idée qui naît. Il n’aura qu’à ouvrir son portable et y déverser les idées qui jailliront d’elles-mêmes. Il se sentira plus vivant que jamais, en harmonie parfaite avec lui-même. Bien sûr, cela durera quelque temps, puis s’estompera un peu. D’ici la publication de son prochain chef-d’œuvre, il aura de nouveau des cernes sous les yeux et le teint blafard. Ses nuits se feront alors plus agitées, froides et sombres… Le temps passera, les cauchemars reviendront et bientôt, plus rien d’autre n’aura d’importance que leur inévitable réunion.
Émile s’endort en essayant d’éviter de se demander ce qui restera de lui le jour du paiement venu, et en quoi consistera ce dernier. Mais surtout, il s’efforce d’ignorer le picotement de son bras gauche et cette sensation immonde, de ne plus jamais être seul.